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En aparté - Secours aux noyés

Jean-François Nadeau   3 novembre 2007  Livres
À Québec, à la jolie gare du Palais, des projets d'habitations pour les itinérants sont exposés jusqu'au 11 novembre par l'organisme Folie de Culture. Ce sont des créations de designers et d'architectes, visiblement pleins de bonnes intentions, qui ne prétendent pas du tout «régler le sort des sans-abri mais sensibiliser sur le phénomène de l'itinérance». L'ère est à la «sensibilisation». Bien sûr.

Dans notre société d'hyperconsommation où le tiroir-caisse triomphe de tout, on a développé, paradoxalement, tout un imaginaire des «vrais problèmes» et du «vrai monde» où les bons sentiments tiennent souvent lieu de pensée. Dans les médias comme dans la petite politique, les sans-abri occupent ainsi une place constante. Quel insensé n'a pas encore conscience du fait que l'itinérance constitue un problème social criant puisqu'il en est sans cesse question partout?

L'écrivain britannique Robert McLiam Wilson, dans la tradition des grands reportages de George Orwell, rappelle à juste titre, dans Les Dépossédés, que «les sans-abri occupent une place importante dans les médias, peut-être précisément parce qu'ils constituent un phénomène marginal qui permet d'oublier les enjeux plus larges de la pauvreté. L'intérêt que leur accordent les médias s'explique également par le caractère dramatique de leur sort qui s'associe à toutes les situations extrêmes. Ils sont aussi très visibles. Il n'y a pas de preuve plus inévitable de la déchéance que le spectacle des gens qui dorment dans la rue — même si ces sans-abri qui dorment dans la rue sont eux-mêmes un phénomène marginal par rapport aux sans-abri infiniment plus nombreux qui vivent dans les foyers, les centres d'accueil de la sécurité sociale, des squats.»

À Montréal, du 21 au 25 novembre, l'Action terroriste socialement acceptable (ATSA) propose, cette année encore, son «camp de réfugiés» annuel. Plusieurs artistes seront réunis place Émilie-Gamelin, reléguant ainsi plus loin pour quelques jours, par la force des choses, le trafic des petits dealers et les misères les plus sombres des éclopés qui peuplent d'ordinaire cet espace.

«On veut permettre aux citoyens de rencontrer la rue et de donner accès à l'art aux gens de la rue», explique Isabelle Monet, une des responsables de cet événement. La «mise en scène d'un camp de réfugiés veut susciter une réflexion sur les enjeux de vivre ensemble», ajoute-t-elle.

Annie Roy souligne pour sa part qu'«elle ne croit pas qu'elle va changer le monde»... bien qu'elle pense tout de même que des expériences concrètes de solidarité avec les gens de la rue «contribuent à le changer». Tout comme plusieurs dizaines de bénévoles, elle s'investit complètement dans cet événement «éco-responsable», qui met en avant le «partenariat-citoyen».

Ce festival engagé, construit autour du phénomène de l'itinérance, grandit à vue d'oeil: 15 000 personnes sont attendues cette année. Des activités de toutes sortes sont offertes à la population en général et aux itinérants en particulier: danse, art visuel, cirque, théâtre, lectures publiques, et même gastronomie.

Théorie du foie gras

Le 24 novembre, Martin Picard du resto Le Pied de cochon et Normand Laprise du Toqué concoctent un repas cinq services pour les itinérants, auquel pourront se joindre des bien-nantis s'ils payent leur place. Le repas gastronomique est-il vraiment un idéal à atteindre en société et un modèle de vie à promouvoir pour tout le monde? «Je suis allé manger une fois chez Tocqué, raconte Annie Roy. C'est une chose extraordinaire que tout le monde devrait pouvoir vivre.» Les sans-abri goûteront donc à ce qu'ils manquent, soi-disant. Et les bien-portants, eux, pourront se dire que tout le monde devrait pouvoir manger comme eux, c'est-à-dire comme deux.

Le foie gras est-il vraiment quelque chose qui doit être répandu sur la planète en guise d'attribut fondamental du niveau de bonheur général?

Pourquoi pas, dans le cadre d'un festival de la pauvreté, permettre aussi à des concessionnaires d'automobiles de luxe d'offrir des balades en Mercedes ou en BMW aux itinérants? Une grosse auto peut offrir des sensations agréables, autant que de gros repas, et cela constitue aussi une façon de vivre dont le plus grand nombre devrait être en mesure de goûter les plaisirs si on se maintient dans la même logique.

On nage ici dans l'univers des saturnales romaines, ces fêtes de carnaval où les esclaves prenaient la place des riches, mimant leurs actions, sous leur regard bienveillant. Les esclaves profitaient alors des arts et de l'esprit des fêtes heureuses, tout cela pour être mieux remis à leur place dès le lendemain, avec dès lors pour seul espoir de s'amuser encore l'année suivante.

Nécessaire

Est-ce là dire qu'un événement semblable n'apporte pas de fruits à ceux à qui il est en principe destiné? Non. Après un festival du genre, il est certain que beaucoup de bénévoles se sentent encouragés à continuer d'aider leurs semblables. Et ces gens sensibles et généreux méritent la plus grande estime publique. Mais la situation structurelle de la pauvreté demeurera la même au Québec après un festival du genre. Les plus pauvres mangeront bien ce qu'ils peuvent ensuite, allant même jusqu'à dénicher les trésors des poubelles. Et ils se soûleront bien de leurs larmes comme bon leur semble tandis que la bien-pensance continuera de mieux «prendre conscience», tasse de café équitable à la main et bacs à recyclage remplis jusqu'à ras bord.

Il faut, plus que des engagements individuels, des politiques et des actions communes efficaces.

Tout le reste, malgré la beauté des gestes, ne constituera toujours que des formes plus ou moins élaborées de secours aux noyés. On vous sort de l'eau. On vous sèche. On vous soigne. On vous habille. On vous fait manger à table avec l'équipage du bateau. Et, la soirée terminée, faute de pouvoir vous garder, on vous jette par-dessus bord en promettant de vous envoyer des vivres.

Cette semaine, à l'occasion du dévoilement de la programmation du Salon du livre de Montréal, la romancière Micheline Lachance rappelait que, selon des études, les gens qui lisent plus de dix livres par année sont plus heureux dans la vie. Mais comment faire lire plus dans une société où l'analphabétisme, un des vecteurs qui témoignent le mieux de la pauvreté, atteint des proportions effarantes? Un million de Québécois éprouvent des problèmes sérieux de lecture. Dans les écoles secondaires, un tiers des élèves quittent les bancs avant d'avoir obtenu un diplôme!

Au prochain Salon du livre de Montréal, il sera possible d'offrir des livres pour des enfants pauvres grâce à Fondation pour l'alphabétisation. De beaux gestes. Des gestes nécessaires. Mais des gestes qui ne doivent pas faire perdre de vue que le problème que pose la pauvreté ne s'endigue pas seulement en offrant des livres, du foie gras et des spectacles gratuits. Il faudrait plutôt des bibliothèques. Des enseignants. Un travail bien rémunéré pour les parents. Bref, de nouvelles politiques publiques.

jfnadeau@ledevoir.com






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  • Robert Daoust
    Inscrit
    mercredi 14 novembre 2007 13h51
    Au-delà des politiques publiques
    « De nouvelles politiques publiques pour endiguer le problème que pose la pauvreté, c'est bien, mais nous en produisons depuis longtemps avec des résultats qui laissent à désirer. Pour atteindre enfin un niveau satisfaisant dans la gestion d'un tel problème, autre chose est nécessaire, qui est à la politique ce que celle-ci est à la théorie du foie gras. Je parle de l'algonomie (voir Google), un cadre de travail qui a pour objet l'ensemble des choses relatives à la souffrance. »

  • Caroline Laurin
    Abonnée
    jeudi 22 novembre 2007 12h18
    Permettre la rencontre
    « Il y a pour moi une très grande différence entre la guignolée et un événement comme l'État d'urgence de l'ATSA, c'est que le premier prétend venir en aide alors que l'autre n'a même pas cette prétention; c'est que la guignolé déculpabilise, alors qu'un refuge de sans abris au milieu de la ville sensibilise. Cette différence est peut-être subtile, mais nécessaire.
    On peut critiquer le choix des activités, et aussi le fait de faire de l'art, quoique pas du tout lucratif, sur le dos d'une cause sociale, c'est quand même mieux que l'art pour l'art, dans des musées froid, inaccessible pour le commun des mortels, et surtout, pour les sans argents.

    Par ailleurs avec une obsession sur la symbolique du banquet, l'auteur oublie de mentionner que celui-ci est aussi un moyen de financement pour l'évènement, parce que de nos jours, il n'y en a pas de gratuits. ET c'est au moins original.

    Non l'État d'urgence ne prétend pas changer fondamentalement la situation des sans-abris, et ce n'est pas son but.
    Par ailleurs, ce n'est pas vrai que tous en côtoient tous les jours. Des hommes d'affaires par exemple, ou même des prof d'Université, qui débarquent de leur taxi ou de leur belle voiture, à la tour de la bourse ou à l'UdM, chaque jour, ne croisent peut-être jamais leur regard. Tout comme les habitants de banlieu, ou de régions éloignés, qui peuvent tout autant entretenir des préjugés.
    Peut-être beaucoup croient-ils que dans cet état de "déchéance", ce ne sont pas réellement des être humains, et que leur sort est de peu d'importance.

    Peut-être la pauvreté est-elle plus importante ailleurs, en proportion, que dans la rue, bien sûr, mais celle-là, au-delà de ses causes sociales, mérite qu'on s'y attarde, autrement que par une fuite du regard à l'approche de ce qui nous parait un geste sans dignité, une demande d'argent.

    L'État d'urgence sensibilise, non pas au fait qu'il existe des sans-abris, ça on le sait. Il sensibilise, en permettant une conversation, un regard, trop souvent fuit par un contexte de honte et de culpabilité entremêlé. Un évènement où s'assoient à une même table gens nantis, moins nantis et sans-abris, permet de réaliser, réellement, que ces gens qui nous tendent la main et à qui la plupart n'ose même pas sourire, sont d'être êtres humains eux aussi, avec leur rêves et leurs peurs, et qu'ils pourraient très bien être vous et moi, un frère, une soeur, ou un cousin.
    L'idée de la rencontre est au coeur de ce projet désormais, et elle est très importante. Quand on parle de pauvreté, on parle d'exclus, de sans voix. Et c'est justement, en premier lieu, par la rencontre, que les marginalisés peuvent perdre ce statut, que les préjugés commencent à tomber, que l'individualisme s'amenuise, que des solutions politiques deviennent socialement acceptables.

    Oui la population est sensibilisée au fait qu'il y ait des sans-abris, comme de la pauvreté. Mais s'en sent-elle responsable ? Appuierait-elle des mesures visant à fondamentalement changer les choses si son porte-feuille en était touché ? Ça, il n'y a rien de moins sûr. On n'a qu'a regarder un peu les jeunes adéquistes...

    Pour cette raison, un évènement qui force la rencontre entre différentes réalités, entre favorisés et exclus, qui permet à des préjugés de tomber, vaut certainement plus qu'un marathon de dons, qu'une guignolée; il en vaut la peine que se donnent tout ces bénévoles

    Caroline »

  • Marianne Giguère
    Abonné
    jeudi 22 novembre 2007 23h51
    tout est dans la manière...
    « Je trouve intéressant les arguments de M. Nadeau. Ils on le mérite de forcer la réflexion. Mais lorsque je l'ai entendu vociférer à la radio à l'émission Macadam Tribus, je l'ai trouvé odieux!
    Cette façon agressive de prendre à partie Mme Roy m'a profondément horripilé. Franchement, M. Nadeau, un peu de classe! Votre style a plus sa place aux Francs-tireurs qu'au Devoir, il me semble. Vous desservez votre pensée avec ce ton bagarreur, cette manière de jouer à qui parle le plus fort. Vous m'avez profondément déçu. Vous m'avez fait penser au Dr. Chicoine, tiens, un autre que je ne peux endurer à cause de sa hargne et son manque d'écoute.

    En tant que membre de la classe médiatique, vous avez le devoir de respecter votre interlocuteur.

    Mme Roy est de toute évidence une artiste intéressante, mais fragile, que vous avez heurté avec vos gros sabots. Un peu de classe, je vous le répète!

    Quant au fond, vous m'avez ôté le goût d'en discuter. Dommage, car vos arguments, je le répète, ne sont pas inintéressants. Je dois dire cependant que votre comparaison de l'ATSA avec la Guignolée est ridicule et malhonnête. La Gugnolée ne fait que perpetuer l"ordre établi, effectivement, alors que l'ATSA se veut une provocation. Y réussit-elle? C'est une autre question... mais les buts des deux évènements sont très éloignés.

    Je finirais en citant je ne sais trop qui:

    "la gauche se déchire pendant que la droite joue au golf!"

    Francois Ouimet
    ouif@videotron.ca »

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