En aparté - Secours aux noyés
À Québec, à la jolie gare du Palais, des projets d'habitations pour les itinérants sont exposés jusqu'au 11 novembre par l'organisme Folie de Culture. Ce sont des créations de designers et d'architectes, visiblement pleins de bonnes intentions, qui ne prétendent pas du tout «régler le sort des sans-abri mais sensibiliser sur le phénomène de l'itinérance». L'ère est à la «sensibilisation». Bien sûr.
Dans notre société d'hyperconsommation où le tiroir-caisse triomphe de tout, on a développé, paradoxalement, tout un imaginaire des «vrais problèmes» et du «vrai monde» où les bons sentiments tiennent souvent lieu de pensée. Dans les médias comme dans la petite politique, les sans-abri occupent ainsi une place constante. Quel insensé n'a pas encore conscience du fait que l'itinérance constitue un problème social criant puisqu'il en est sans cesse question partout?
L'écrivain britannique Robert McLiam Wilson, dans la tradition des grands reportages de George Orwell, rappelle à juste titre, dans Les Dépossédés, que «les sans-abri occupent une place importante dans les médias, peut-être précisément parce qu'ils constituent un phénomène marginal qui permet d'oublier les enjeux plus larges de la pauvreté. L'intérêt que leur accordent les médias s'explique également par le caractère dramatique de leur sort qui s'associe à toutes les situations extrêmes. Ils sont aussi très visibles. Il n'y a pas de preuve plus inévitable de la déchéance que le spectacle des gens qui dorment dans la rue — même si ces sans-abri qui dorment dans la rue sont eux-mêmes un phénomène marginal par rapport aux sans-abri infiniment plus nombreux qui vivent dans les foyers, les centres d'accueil de la sécurité sociale, des squats.»
À Montréal, du 21 au 25 novembre, l'Action terroriste socialement acceptable (ATSA) propose, cette année encore, son «camp de réfugiés» annuel. Plusieurs artistes seront réunis place Émilie-Gamelin, reléguant ainsi plus loin pour quelques jours, par la force des choses, le trafic des petits dealers et les misères les plus sombres des éclopés qui peuplent d'ordinaire cet espace.
«On veut permettre aux citoyens de rencontrer la rue et de donner accès à l'art aux gens de la rue», explique Isabelle Monet, une des responsables de cet événement. La «mise en scène d'un camp de réfugiés veut susciter une réflexion sur les enjeux de vivre ensemble», ajoute-t-elle.
Annie Roy souligne pour sa part qu'«elle ne croit pas qu'elle va changer le monde»... bien qu'elle pense tout de même que des expériences concrètes de solidarité avec les gens de la rue «contribuent à le changer». Tout comme plusieurs dizaines de bénévoles, elle s'investit complètement dans cet événement «éco-responsable», qui met en avant le «partenariat-citoyen».
Ce festival engagé, construit autour du phénomène de l'itinérance, grandit à vue d'oeil: 15 000 personnes sont attendues cette année. Des activités de toutes sortes sont offertes à la population en général et aux itinérants en particulier: danse, art visuel, cirque, théâtre, lectures publiques, et même gastronomie.
Théorie du foie gras
Le 24 novembre, Martin Picard du resto Le Pied de cochon et Normand Laprise du Toqué concoctent un repas cinq services pour les itinérants, auquel pourront se joindre des bien-nantis s'ils payent leur place. Le repas gastronomique est-il vraiment un idéal à atteindre en société et un modèle de vie à promouvoir pour tout le monde? «Je suis allé manger une fois chez Tocqué, raconte Annie Roy. C'est une chose extraordinaire que tout le monde devrait pouvoir vivre.» Les sans-abri goûteront donc à ce qu'ils manquent, soi-disant. Et les bien-portants, eux, pourront se dire que tout le monde devrait pouvoir manger comme eux, c'est-à-dire comme deux.
Le foie gras est-il vraiment quelque chose qui doit être répandu sur la planète en guise d'attribut fondamental du niveau de bonheur général?
Pourquoi pas, dans le cadre d'un festival de la pauvreté, permettre aussi à des concessionnaires d'automobiles de luxe d'offrir des balades en Mercedes ou en BMW aux itinérants? Une grosse auto peut offrir des sensations agréables, autant que de gros repas, et cela constitue aussi une façon de vivre dont le plus grand nombre devrait être en mesure de goûter les plaisirs si on se maintient dans la même logique.
On nage ici dans l'univers des saturnales romaines, ces fêtes de carnaval où les esclaves prenaient la place des riches, mimant leurs actions, sous leur regard bienveillant. Les esclaves profitaient alors des arts et de l'esprit des fêtes heureuses, tout cela pour être mieux remis à leur place dès le lendemain, avec dès lors pour seul espoir de s'amuser encore l'année suivante.
Nécessaire
Est-ce là dire qu'un événement semblable n'apporte pas de fruits à ceux à qui il est en principe destiné? Non. Après un festival du genre, il est certain que beaucoup de bénévoles se sentent encouragés à continuer d'aider leurs semblables. Et ces gens sensibles et généreux méritent la plus grande estime publique. Mais la situation structurelle de la pauvreté demeurera la même au Québec après un festival du genre. Les plus pauvres mangeront bien ce qu'ils peuvent ensuite, allant même jusqu'à dénicher les trésors des poubelles. Et ils se soûleront bien de leurs larmes comme bon leur semble tandis que la bien-pensance continuera de mieux «prendre conscience», tasse de café équitable à la main et bacs à recyclage remplis jusqu'à ras bord.
Il faut, plus que des engagements individuels, des politiques et des actions communes efficaces.
Tout le reste, malgré la beauté des gestes, ne constituera toujours que des formes plus ou moins élaborées de secours aux noyés. On vous sort de l'eau. On vous sèche. On vous soigne. On vous habille. On vous fait manger à table avec l'équipage du bateau. Et, la soirée terminée, faute de pouvoir vous garder, on vous jette par-dessus bord en promettant de vous envoyer des vivres.
Cette semaine, à l'occasion du dévoilement de la programmation du Salon du livre de Montréal, la romancière Micheline Lachance rappelait que, selon des études, les gens qui lisent plus de dix livres par année sont plus heureux dans la vie. Mais comment faire lire plus dans une société où l'analphabétisme, un des vecteurs qui témoignent le mieux de la pauvreté, atteint des proportions effarantes? Un million de Québécois éprouvent des problèmes sérieux de lecture. Dans les écoles secondaires, un tiers des élèves quittent les bancs avant d'avoir obtenu un diplôme!
Au prochain Salon du livre de Montréal, il sera possible d'offrir des livres pour des enfants pauvres grâce à Fondation pour l'alphabétisation. De beaux gestes. Des gestes nécessaires. Mais des gestes qui ne doivent pas faire perdre de vue que le problème que pose la pauvreté ne s'endigue pas seulement en offrant des livres, du foie gras et des spectacles gratuits. Il faudrait plutôt des bibliothèques. Des enseignants. Un travail bien rémunéré pour les parents. Bref, de nouvelles politiques publiques.
jfnadeau@ledevoir.com
Dans notre société d'hyperconsommation où le tiroir-caisse triomphe de tout, on a développé, paradoxalement, tout un imaginaire des «vrais problèmes» et du «vrai monde» où les bons sentiments tiennent souvent lieu de pensée. Dans les médias comme dans la petite politique, les sans-abri occupent ainsi une place constante. Quel insensé n'a pas encore conscience du fait que l'itinérance constitue un problème social criant puisqu'il en est sans cesse question partout?
L'écrivain britannique Robert McLiam Wilson, dans la tradition des grands reportages de George Orwell, rappelle à juste titre, dans Les Dépossédés, que «les sans-abri occupent une place importante dans les médias, peut-être précisément parce qu'ils constituent un phénomène marginal qui permet d'oublier les enjeux plus larges de la pauvreté. L'intérêt que leur accordent les médias s'explique également par le caractère dramatique de leur sort qui s'associe à toutes les situations extrêmes. Ils sont aussi très visibles. Il n'y a pas de preuve plus inévitable de la déchéance que le spectacle des gens qui dorment dans la rue — même si ces sans-abri qui dorment dans la rue sont eux-mêmes un phénomène marginal par rapport aux sans-abri infiniment plus nombreux qui vivent dans les foyers, les centres d'accueil de la sécurité sociale, des squats.»
À Montréal, du 21 au 25 novembre, l'Action terroriste socialement acceptable (ATSA) propose, cette année encore, son «camp de réfugiés» annuel. Plusieurs artistes seront réunis place Émilie-Gamelin, reléguant ainsi plus loin pour quelques jours, par la force des choses, le trafic des petits dealers et les misères les plus sombres des éclopés qui peuplent d'ordinaire cet espace.
«On veut permettre aux citoyens de rencontrer la rue et de donner accès à l'art aux gens de la rue», explique Isabelle Monet, une des responsables de cet événement. La «mise en scène d'un camp de réfugiés veut susciter une réflexion sur les enjeux de vivre ensemble», ajoute-t-elle.
Annie Roy souligne pour sa part qu'«elle ne croit pas qu'elle va changer le monde»... bien qu'elle pense tout de même que des expériences concrètes de solidarité avec les gens de la rue «contribuent à le changer». Tout comme plusieurs dizaines de bénévoles, elle s'investit complètement dans cet événement «éco-responsable», qui met en avant le «partenariat-citoyen».
Ce festival engagé, construit autour du phénomène de l'itinérance, grandit à vue d'oeil: 15 000 personnes sont attendues cette année. Des activités de toutes sortes sont offertes à la population en général et aux itinérants en particulier: danse, art visuel, cirque, théâtre, lectures publiques, et même gastronomie.
Théorie du foie gras
Le 24 novembre, Martin Picard du resto Le Pied de cochon et Normand Laprise du Toqué concoctent un repas cinq services pour les itinérants, auquel pourront se joindre des bien-nantis s'ils payent leur place. Le repas gastronomique est-il vraiment un idéal à atteindre en société et un modèle de vie à promouvoir pour tout le monde? «Je suis allé manger une fois chez Tocqué, raconte Annie Roy. C'est une chose extraordinaire que tout le monde devrait pouvoir vivre.» Les sans-abri goûteront donc à ce qu'ils manquent, soi-disant. Et les bien-portants, eux, pourront se dire que tout le monde devrait pouvoir manger comme eux, c'est-à-dire comme deux.
Le foie gras est-il vraiment quelque chose qui doit être répandu sur la planète en guise d'attribut fondamental du niveau de bonheur général?
Pourquoi pas, dans le cadre d'un festival de la pauvreté, permettre aussi à des concessionnaires d'automobiles de luxe d'offrir des balades en Mercedes ou en BMW aux itinérants? Une grosse auto peut offrir des sensations agréables, autant que de gros repas, et cela constitue aussi une façon de vivre dont le plus grand nombre devrait être en mesure de goûter les plaisirs si on se maintient dans la même logique.
On nage ici dans l'univers des saturnales romaines, ces fêtes de carnaval où les esclaves prenaient la place des riches, mimant leurs actions, sous leur regard bienveillant. Les esclaves profitaient alors des arts et de l'esprit des fêtes heureuses, tout cela pour être mieux remis à leur place dès le lendemain, avec dès lors pour seul espoir de s'amuser encore l'année suivante.
Nécessaire
Est-ce là dire qu'un événement semblable n'apporte pas de fruits à ceux à qui il est en principe destiné? Non. Après un festival du genre, il est certain que beaucoup de bénévoles se sentent encouragés à continuer d'aider leurs semblables. Et ces gens sensibles et généreux méritent la plus grande estime publique. Mais la situation structurelle de la pauvreté demeurera la même au Québec après un festival du genre. Les plus pauvres mangeront bien ce qu'ils peuvent ensuite, allant même jusqu'à dénicher les trésors des poubelles. Et ils se soûleront bien de leurs larmes comme bon leur semble tandis que la bien-pensance continuera de mieux «prendre conscience», tasse de café équitable à la main et bacs à recyclage remplis jusqu'à ras bord.
Il faut, plus que des engagements individuels, des politiques et des actions communes efficaces.
Tout le reste, malgré la beauté des gestes, ne constituera toujours que des formes plus ou moins élaborées de secours aux noyés. On vous sort de l'eau. On vous sèche. On vous soigne. On vous habille. On vous fait manger à table avec l'équipage du bateau. Et, la soirée terminée, faute de pouvoir vous garder, on vous jette par-dessus bord en promettant de vous envoyer des vivres.
Cette semaine, à l'occasion du dévoilement de la programmation du Salon du livre de Montréal, la romancière Micheline Lachance rappelait que, selon des études, les gens qui lisent plus de dix livres par année sont plus heureux dans la vie. Mais comment faire lire plus dans une société où l'analphabétisme, un des vecteurs qui témoignent le mieux de la pauvreté, atteint des proportions effarantes? Un million de Québécois éprouvent des problèmes sérieux de lecture. Dans les écoles secondaires, un tiers des élèves quittent les bancs avant d'avoir obtenu un diplôme!
Au prochain Salon du livre de Montréal, il sera possible d'offrir des livres pour des enfants pauvres grâce à Fondation pour l'alphabétisation. De beaux gestes. Des gestes nécessaires. Mais des gestes qui ne doivent pas faire perdre de vue que le problème que pose la pauvreté ne s'endigue pas seulement en offrant des livres, du foie gras et des spectacles gratuits. Il faudrait plutôt des bibliothèques. Des enseignants. Un travail bien rémunéré pour les parents. Bref, de nouvelles politiques publiques.
jfnadeau@ledevoir.com
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