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Entrevue - Philippe Claudel au coeur de l'humain, au coeur de la guerre

Danielle Laurin   3 novembre 2007  Livres
Le Rapport de Brodeck figure parmi les favoris dans la course au Goncourt 2007. Mais ça n'empêche pas son auteur, Philippe Claudel, 45 ans, de dormir sur ses deux oreilles pour autant. «Moi, le Goncourt, vous savez... »

Il y a quatre ans, son roman Les Âmes grises avait récolté le Grand Prix des lectrices du magazine Elle et décroché le Renaudot... mais avait raté le Goncourt. «Tout le monde disait pourtant que je l'aurais, le Goncourt, pour ce livre-là.»

Philippe Claudel rigole au téléphone. «Le Goncourt est une mode française. Les Français aiment bien donner des médailles.» Mais, assure-t-il, aucune importance pour lui. «Je n'écris pas pour ça. J'écris pour mes lecteurs.»

Ça n'a rien d'une boutade. Ce fils d'ouvrier natif de la Lorraine, où il vit toujours avec sa femme et sa fille, a longtemps enseigné dans les prisons et les centres pour enfants handicapés. «L'humanité, c'est aussi rendre ce que l'on nous a donné, aller vers ceux qui ont moins de liberté ou de mobilité pour ne pas les enfermer dans un ghetto», a-t-il déjà déclaré.

Aujourd'hui, l'auteur, traduit en 30 langues, confie: «Faire des livres, pour moi, c'est aller vers les autres. Où qu'ils se trouvent, quoi qu'ils vivent.» Il ajoute: «Faire des films, c'est la même chose, je crois.»

Philippe Claudel, qui en est à son sixième roman, a signé, dans le passé, plusieurs scénarios de films. Celui qu'a réalisé Yves Angelot en 2005 à partir des Âmes grises, notamment. L'écrivain est aussi prof de cinéma à ses heures. Et il travaille présentement au montage de son premier long métrage, inspiré d'un scénario de son cru.

Il y a longtemps que je t'aime, mettant en vedette Kristin Scott Thomas (révélée dans Le Patient Anglais) et Elsa Zylberstein (Prix Romy Schneider 1993 pour Mina Tannenbaum), devrait prendre l'affiche au printemps 2008. «C'est l'histoire de deux soeurs que la vie a séparées et qui réapprennent à se connaître après 15 ans», précise Philippe Claudel.

Pour lui, l'essentiel de son travail au cinéma et en littérature réside en ceci: «Je veux essayer de montrer que nous sommes tous dans le même bateau.»

Tous dans le même bateau, c'est-à-dire: tous humains, tous concernés par ce qui s'est passé avant nous et ce qui a lieu autour de nous. Tous concernés par la guerre, pour commencer.

La guerre, grande obsession de Philippe Claudel, comme en témoignent ses trois plus récents livres. L'action des Âmes grises se déroulait pendant la Première Guerre mondiale. Le livre qui a suivi, La Petite Fille de monsieur Linh, évoquait la guerre du Vietnam et le génocide khmer. Tandis que Le Rapport de Brodeck se situe au lendemain de la Première Guerre mondiale.

«Si la guerre, si les génocides n'existaient pas, n'avaient jamais existé, j'écrirais sur autre chose, plaide le romancier. Mais ça fait partie de l'histoire, de la nature humaine.»

Montrer comment l'humanité va jusqu'à son gouffre, c'est ce qu'il avait en tête en écrivant Le Rapport de Brodeck. Un roman sur la haine, la violence et la peur de l'autre, dont l'action se passe dans un village jamais nommé, à une date, somme toute, incertaine.

Montrer des portes

Le flou est voulu. «Des génocides, des massacres monstrueux, il y en a eu avant l'Holocauste et après, explique Philippe Claudel. Il y en a encore aujourd'hui. Aussi, ne pas situer mon histoire dans le temps et dans l'espace fait en sorte que le lecteur peut la situer où et quand il veut.»

Son rôle à lui, comme romancier, se résume à ceci, dit-il: «Montrer des portes, avec des serrures, mais sans donner toutes les clés.»

Ce que le lecteur du Rapport de Brodeck retiendra: même une fois la guerre terminée, la barbarie humaine continue de tuer. Quand commence le roman, la guerre est finie. Mais un meurtre collectif vient d'être commis. Un homme, un étranger, a été sauvagement assassiné. «Tout génocide commence ainsi, fait remarquer Philippe Claudel. On massacre celui qui est différent.»

Il insiste: «Quand tout va bien dans nos familles, nos villages, nos pays, on ne se pose pas de questions sur l'Autre. C'est quand tout va mal qu'on se rend compte de la couleur de la peau, de la religion, de la culture de l'Autre, et qu'on le rejette. C'est pratique d'avoir un bouc émissaire sous la main dans les périodes de tension.»

Brodeck, héros malgré lui du Rapport de Brodeck, est lui-même un bouc émissaire. Survivant des camps de concentration, il a été choisi pour rédiger un rapport mensonger. Un rapport qui innocentera les hommes de son village... pourtant responsables du meurtre collectif de l'étranger.

Mais en marge de ce rapport, Brodeck notera en catimini, dans un cahier, ses propres impressions, ses découvertes. Il racontera son histoire, et celle de son village. Sans cesser de s'interroger sur la cruauté et la lâcheté des hommes.

C'est ce cahier personnel que nous donne à lire en fait Le Rapport de Brodeck. «Pour moi, c'est aussi un livre sur comment on devient écrivain, affirme Philippe Claudel. Comment on découvre que les mots disent les choses, même les pires, même celles qu'on croit indicibles.

Il ajoute: «Ce travail-là, sur la langue, sur l'humain, n'a rien à voir avec les modes littéraires, rien à voir avec le Goncourt.»

Collaboratrice du Devoir

***

Le rapport de Brodeck

Philippe Claudel

Stock

Paris, 2007, 407 pages

* Philippe Claudel sera au Salon du livre de Montréal, qui se déroule cette année du 14 au 19 novembre 2007. Notons que Le Livre de Poche vient de rééditer La Petite Fille de monsieur Linh.






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  • Karine Lavoie
    Inscrite
    vendredi 23 novembre 2007 10h17
    Lucidité
    « Lorsqu'Il insiste en disant: «Quand tout va bien dans nos familles, nos villages, nos pays, on ne se pose pas de questions sur l'Autre. C'est quand tout va mal qu'on se rend compte de la couleur de la peau, de la religion, de la culture de l'Autre, et qu'on le rejette. C'est pratique d'avoir un bouc émissaire sous la main dans les périodes de tension.»

    Je suis d'accord avec cette affirmation d'autant plus que je remarque aussi que la différence de l'autre par rapport à nous et par rapport à l'ensemble de la société dite normale ou standard est encore aujourd'hui un obstacle à l'harmonie universelle.

    Cette harmonie, cette forme d'amour qui pourrait peut-être apporter la paix et le réconfort en chacun de nous est malheureusement baffouée par une guerre interminable, des regards et des propos blessants, du mépris, de la dérision, de l'abus de pouvoir et plus encore. Qu'est-ce qui fait qu'une personne soit si diférente d'une autre mis à part, sa couleur, sa culture, sa religion, etc. Nous vivons tous sur la même planète et nous travaillons tous pour survivre, pour élever nos enfants, pour se donner du temps libre, des loisirs... La barrière de la différence est tellement haute que tant et aussi longtemps que nous n'aurons pas trouver la façon de la traverser et de l'oublier et bien nous ne pourrons jamais mettre fin à cette guerre qui fait souffrir et anéantir des peuples partout dans le monde. Car après tout, comme le dit si bien Philippe Claudel: «Je veux essayer de montrer que nous sommes tous dans le même bateau.»

    Tous dans le même bateau, c'est-à-dire: tous humains, tous concernés par ce qui s'est passé avant nous et ce qui a lieu autour de nous. Tous concernés par la guerre, pour commencer.

    Que pourrait-on rajouter de plus à cette remarque si vrai et si frappante en même temps. »

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