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L'usine à cadavres

Louis Hamelin   20 octobre 2007  Livres
C'est un livre qui nous emmène loin. Quelque part entre le marquis de Sade et Le Silence des agneaux. Trop loin. Je n'en suis pas encore revenu.

Je suis passé sur ce pont en 1984. Entre El Paso aux États-Unis et Ciudad Juarès au Mexique, un fleuve d'autos et de camions sur le Rio Grande, dans l'air brûlant et un brouillard de gaz d'échappement. Un des points frontaliers les plus fréquentés de la planète, avec celui de Tijuana, plus à l'ouest, mais sans le caractère touristique tordu de ce dernier, sans collégiens américains en goguette. À Juarez, il n'y a que le désert, avec, au milieu, une concentration humaine de plus d'un million d'habitants, dont plusieurs espèces de vautours. Et les fameuses maquiladoras... Avant l'actuel boom asiatique, Ciudad Juarès s'est imposée, vers le milieu des années 80, comme un des chefs-lieux mondiaux de la délocalisation. Un paradis de la sous-traitance, comme, aussi, le centre nerveux d'une économie occulte bien caractéristique de la nouvelle réalité mexicaine et que certains esprits cyniques, ou tout simplement lucides, désignent sous le nom d'«industrie du narco-kidnapping». Le cartel de Juarez, ça vous dit quelque chose? En plus de représenter une destination de choix pour les foules migrantes chassées vers le Nord par la misère galopante, et pour les coyotes de toutes engeances, la Ciudad Juarez de l'an 2000, cette cité à cheval entre deux millénaires et deux civilisations, là où le rêve américain touche au mirage déshumanisé, c'est aussi, c'est surtout cela: le paradis des paradis artificiels...

En plus des déchets normaux produits par la société de consommation, au début des années 90, cette tapageuse prospérité délocalisée de la frontière se mit à générer des résidus d'un type plus inquiétant: des corps de femmes. Ces femmes étaient habituellement jeunes, voire pré-adolescentes. On les découvrait près des décharges publiques ou dans des canaux d'irrigation, le long de routes menant à des ranches et des usines, s'enfonçant dans le désert, nulle part. Entre le vide et l'horreur du vide. Elles avaient en général été étranglées ou avaient eu la nuque brisée. Mutilées assez souvent. Toujours, elles avaient été violées, l'expression «viol anal et vaginal» faisant figure de sinistre leitmotiv dans les dossiers de la police.

Au fil des semaines, des mois et des ans, le décompte de ces découvertes macabres ne cessait de grandir (un rapport d'Amnesty International publié en 2003 fait état de 370 «homicides avec violence» et de 400 disparitions). Les détails de la scène du crime semblaient parfois trahir un modus operandi. Ainsi, un certain nombre de filles avaient été retrouvées ligotées avec les lacets de leurs chaussures, lesquelles étaient posées bien en évidence à côté du cadavre. À plusieurs reprises, on s'aperçut qu'une mèche de cheveux avait été prélevée sur la victime, en une apparente et horrible parodie de la technique bien connue consistant à prélever, en guise de trophée, le scalp de l'ennemi. Très souvent, les jeunes femmes, avant de se voir transformées en cette abjecte chair à pâtée sexuelle, avaient travaillé dans les maquiladoras.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que les Éditions Passage du Nord/Ouest ne font pas dans la facilité. La plus haute exigence semble au contraire caractériser les rapports de ces gens avec des lecteurs que je devine peu nombreux, et choyés, sinon même choisis. Cette maison qui a pignon sur rue à Albi nous avait déjà offert, il y a un an, l'impressionnant Mantra, tentative romanesque éclatée de donner forme au chaos mégapolitain du volcan mexicain. Le printemps dernier, on récidivait avec la Méditation de Juan Benet, livre mythique, 381 pages sans alinéa qui ont tout d'un roman proustien écrit sur la benzédrine par Jack Kerouac. À quand un palmarès des worst-sellers, pour reprendre l'expression utilisée dans la présentation de ce livre? Ce serait une idée. Des os dans le désert de Sergio González Rodríguez est de la même encre. C'est un livre de prime abord aride, d'une lecture ultimement passionnante, mais bien plus: absolument nécessaire.

De «l'affaire des meurtres de femmes de Juarez» telle que nous l'a fait connaître une certaine actualité internationale, et à côté de laquelle cet autre féminicide que fut le drame de Poly, pardonnez-moi, fait presque figure de mauvaise plaisanterie due à une poussée d'acné, ne subsistait dans ma mémoire que le contenu schématique des dépêches des grandes agences de presse. Quelques lignes pour tant de vies broyées: des meurtres en série élisant pour victimes des femmes fragilisées par un emploi précaire et un environnement à la fois festif et sauvage, désertique au sens propre. Les autorités, crûmes-nous comprendre, avaient fini par conclure à des actes commis par des assassins presque aussi nombreux, et aux mobiles presque aussi variés, que le nombre de cadavres retrouvés. D'autant plus qu'on avait déjà, pour calmer la grogne populaire, offert un émule de Hannibal Lecter en pâture au public: l'Égyptien Sharif Sharif, bouc émissaire idéal au passé trouble. Heureusement, face aux dénis officiels et à la complexité des intérêts en jeu, il y a la littérature, sa lutte contre le «chaos de l'information» et «l'amnésie générale», qui remet en question les faits et les versions et fait advenir l'histoire dont elle assure en quelque sorte la libre circulation.

Dans quelques centaines de mots, cette chronique va se terminer et je n'aurai eu ni le temps ni surtout l'envie et le courage d'entrer dans le détail des féminicides de Ciudad Juarez, ce qui fait très bien mon affaire. Mais la seule idée que des prédateurs humains puissent infliger un tel sort à d'autres, ce sont des plans pour vous dégoûter du sexe à tout jamais et vous faire renier pour de bon ces animaux qui sont vos semblables. Les grands-prêtres de la drogue et du plaisir que décrit l'auteur ne sont pas si éloignés de leurs ancêtres bâtisseurs de pyramides et arracheurs de coeurs à vif. Pouvoir de l'argent sale et corruption politique sont les mamelles de ce train de vie de satrape qui réunit policiers et bandits se protégeant les uns les autres autour de l'autel sur lequel de jeunes vierges sont immolées. Ils sont les Caligula de ce temps. On est en plein délire pasolinien où sadisme et fascisme sont les deux faces de la médaille qui procure l'impunité aux étrangleurs. Je savais déjà que certains corps policiers rivaux se tiraient dessus dans les rues de Mexico, et, depuis la sinistre saga de Salinas de Gortari et frères, que l'État mexicain était gangrené jusqu'au sommet de la pyramide. Mais Sergio González Rodríguez nous emmène encore plus loin, dans les coulisses de l'ALENA et de négociations parallèles moins avouables par lesquelles toute une classe politique va s'enrichir en livrant le territoire national aux cartels colombiens et aux capos mexicains.

Quand vous reniflerez une ligne de coke dans votre salon, pensez aux monstres que vous enrichissez et à leur économie du tout-à-l'égout érotique, à ces femmes utilisées, torturées et tuées, puis abandonnées aux ordures. Ce que nous fait ce livre est terrible. On est presque obligé de conclure à l'existence du Mal.

hamelinlo@sympatico.ca

***

Des os dans le désert

Sergio González Rodríguez

Traduit de l'espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon

Passage du Nord/Ouest

Albi, 2007, 378 pages






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  • Andrée Ferretti
    Abonnée
    samedi 20 octobre 2007 13h49
    Merci
    « À vous lire, chaque semaine, cher Louis Hamelin, je découvre de très grands romans qu'autrement, je n'aurais pas lus, faute de connaissance de leur existence, ou, pire, faute de l'audace d'acheter un livre dont l'auteur m'est parfaitement inconnu, ne faisant pas partie de ma culture littéraire à forte prépondérance française et québécoise.

    Ce mot bref pour vous remercier des effets sur moi de vos lectures aussi sensibles qu'intelligentes et de la beauté de votre écriture, ici déployée avec la même générosité que dans vos romans.

    Andrée Ferretti. »

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