En aparté - L'équation de la poésie
Les scientifiques? Tout simplement plus susceptibles que d'autres de s'intéresser à la poésie. C'est du moins ce qu'avance sans hésiter Régis Milot, le nouveau patron à la librairie de l'Université de Sherbrooke.
Prenons l'air curieux. Mettons nos lunettes. Dubitatif, j'affiche un mince sourire narquois devant ce monsieur qui a pourtant de l'expérience et du sens pratique. Mais M. Milot insiste, tout sourire: «Oui, oui, oui! Et ça se vérifie! Nous avons placé le rayon de la poésie à proximité des livres de programmation. Et ça marche!»
Formé à l'administration d'une librairie par diverses écoles, dont certaines auraient fait honneur à la délicatesse légendaire d'Attila roi des Huns, M. Milot croit d'emblée naturel un rapprochement entre des gens capables de modéliser l'univers et d'autres capables de modéliser dans des vers le langage humain.
Bon. Faut-il y croire nous aussi?
Lorsqu'on y regarde de plus près, ce n'est pas si bête. Et ce n'est sûrement pas pour rien qu'on a confié à ce jeune libraire, plein d'idées joyeuses, l'organisation complète d'une nouvelle librairie universitaire à Sherbrooke...
Quel rapport entre les équations et la poésie? Dans l'univers des mathématiques appliquées, une notion de style existe, notamment en programmation informatique. Le style d'un programmateur talentueux est aussi visible que celui d'un poète, semble-t-il. Le programmateur signe en effet son oeuvre de son style. Il offre ainsi, au niveau d'abstraction où il navigue, une forme de poésie avant la lettre ou — pour dire plus juste — une poésie en marge de la lettre.
Les mathématiques appliquées sont d'ailleurs décrites par plusieurs comme un langage de l'illumination fulgurante qui affirme de lui-même l'élégance de
sa vérité. Un peu comme en poésie, si vous voulez.
La pratique du langage épuré des mathématiques appliquées conduirait donc au développement d'une sensibilité à l'égard du poème. En somme, sur le haut plateau des abstractions où oeuvrent les poètes et les mathématiciens, il semble qu'on se trouve à jouer dans un pré carré commun. C'est le raisonnement que pose, en gros, cet intelligent libraire de l'Université de Sherbrooke. Mais il n'est pas le seul...
En France, certaines universités proposent des cours de poésie liés à l'informatique, sur la base notamment de l'intérêt que portaient, dès 1959, Raymond Queneau et l'Oulipo à un nouveau type d'écriture lié de près à des jeux et à des combinaisons de types mathématiques.
L'an dernier, au Canada, la Société mathématique a décerné le prix Adrien-Pouliot à Peter Taylor, de l'université Queen's, pour son approche esthétique des mathématiques. Cette passion des mathématiques s'exprime notamment chez lui dans un cours de son cru intitulé «Mathématiques et poésie». Taylor y présente, paraît-il, «de superbes problèmes qui révèlent des qualités communes aux mathématiques et à la poésie».
Poésie des petits ensembles
Faut-il se demander maintenant s'il ne vaudrait pas mieux organiser certaines lectures de poésie au milieu de bureaux informatiques de haut niveau plutôt que dans les salons du livre? La semaine dernière, au Salon du livre de Sherbrooke, la tournée de la Maison de la poésie, mettant en vedette cinq jeunes poètes, n'a attiré que trois ou quatre vieilles dames, mis à part les accompagnateurs des écrivains. Charmantes, ces dames, mais elles étaient bien seules dans cette salle vide où
de frêles chaises en plastique étaient éclairées par des néons criards.
La tournée de la Maison de la poésie, qui s'arrêtera à Rimouski le 2 novembre puis à Montréal le 15 novembre, s'intitule «Des mots qui dérangent». À Sherbrooke, les mots ne dérangeaient visiblement personne. Absolument personne. Lorsque le spectacle s'est terminé, une main mystérieuse a fermé les lumières. Il était l'heure de s'en aller, fallait-il comprendre...
Ces jeunes poètes, dont la remarquable Renée Gagnon, méritent d'être entendus. Pourquoi ne le sont-ils pas, même dans le cadre de ce qui est censé être une fête du livre dans une des grandes villes du Québec?
Il faut dire que le Salon du livre de Sherbrooke, malgré une nouvelle direction plus énergique, n'attire toujours pas beaucoup de monde: 12 000 personnes cette année au total. Guère mieux, il est vrai, que l'événement très semblable qui se tient chaque année à Trois-Rivières. Mais c'est tout de même trop peu pour une capitale régionale.
Toujours à propos de cette foire du livre de Sherbrooke, Michèle Plomer, auteure locale, finaliste au prix Alfred-DesRochers, déclare ceci à La Tribune, qui la cite comme si elle exprimait une vérité irréfutable, au milieu de propos tout aussi satisfaits et autocongratulateurs: «Il y a trois ans, j'étais allée à celui de Montréal, et je pense qu'il y avait moins d'auteurs qu'ici.» C'est tout de même un peu fort de café. J'ai beau aimer Sherbrooke, qui est la reine de mon enfance, il ne faudrait quand même pas pousser la poésie du régional trop loin. À trop se laisser bercer ainsi par un chauvinisme régionaliste très en vogue, on finit par se faire croire n'importe quoi et par passer de ce fait à côté de tout.
Quoi qu'en dise cette étroite poésie du régional, les grandes villes, ici comme ailleurs, hier comme aujourd'hui, demeurent des diffuseurs culturels inégalés. Question de nombre. Question de mathématiques.
jfnadeau@ledevoir.com
Prenons l'air curieux. Mettons nos lunettes. Dubitatif, j'affiche un mince sourire narquois devant ce monsieur qui a pourtant de l'expérience et du sens pratique. Mais M. Milot insiste, tout sourire: «Oui, oui, oui! Et ça se vérifie! Nous avons placé le rayon de la poésie à proximité des livres de programmation. Et ça marche!»
Formé à l'administration d'une librairie par diverses écoles, dont certaines auraient fait honneur à la délicatesse légendaire d'Attila roi des Huns, M. Milot croit d'emblée naturel un rapprochement entre des gens capables de modéliser l'univers et d'autres capables de modéliser dans des vers le langage humain.
Bon. Faut-il y croire nous aussi?
Lorsqu'on y regarde de plus près, ce n'est pas si bête. Et ce n'est sûrement pas pour rien qu'on a confié à ce jeune libraire, plein d'idées joyeuses, l'organisation complète d'une nouvelle librairie universitaire à Sherbrooke...
Quel rapport entre les équations et la poésie? Dans l'univers des mathématiques appliquées, une notion de style existe, notamment en programmation informatique. Le style d'un programmateur talentueux est aussi visible que celui d'un poète, semble-t-il. Le programmateur signe en effet son oeuvre de son style. Il offre ainsi, au niveau d'abstraction où il navigue, une forme de poésie avant la lettre ou — pour dire plus juste — une poésie en marge de la lettre.
Les mathématiques appliquées sont d'ailleurs décrites par plusieurs comme un langage de l'illumination fulgurante qui affirme de lui-même l'élégance de
sa vérité. Un peu comme en poésie, si vous voulez.
La pratique du langage épuré des mathématiques appliquées conduirait donc au développement d'une sensibilité à l'égard du poème. En somme, sur le haut plateau des abstractions où oeuvrent les poètes et les mathématiciens, il semble qu'on se trouve à jouer dans un pré carré commun. C'est le raisonnement que pose, en gros, cet intelligent libraire de l'Université de Sherbrooke. Mais il n'est pas le seul...
En France, certaines universités proposent des cours de poésie liés à l'informatique, sur la base notamment de l'intérêt que portaient, dès 1959, Raymond Queneau et l'Oulipo à un nouveau type d'écriture lié de près à des jeux et à des combinaisons de types mathématiques.
L'an dernier, au Canada, la Société mathématique a décerné le prix Adrien-Pouliot à Peter Taylor, de l'université Queen's, pour son approche esthétique des mathématiques. Cette passion des mathématiques s'exprime notamment chez lui dans un cours de son cru intitulé «Mathématiques et poésie». Taylor y présente, paraît-il, «de superbes problèmes qui révèlent des qualités communes aux mathématiques et à la poésie».
Poésie des petits ensembles
Faut-il se demander maintenant s'il ne vaudrait pas mieux organiser certaines lectures de poésie au milieu de bureaux informatiques de haut niveau plutôt que dans les salons du livre? La semaine dernière, au Salon du livre de Sherbrooke, la tournée de la Maison de la poésie, mettant en vedette cinq jeunes poètes, n'a attiré que trois ou quatre vieilles dames, mis à part les accompagnateurs des écrivains. Charmantes, ces dames, mais elles étaient bien seules dans cette salle vide où
de frêles chaises en plastique étaient éclairées par des néons criards.
La tournée de la Maison de la poésie, qui s'arrêtera à Rimouski le 2 novembre puis à Montréal le 15 novembre, s'intitule «Des mots qui dérangent». À Sherbrooke, les mots ne dérangeaient visiblement personne. Absolument personne. Lorsque le spectacle s'est terminé, une main mystérieuse a fermé les lumières. Il était l'heure de s'en aller, fallait-il comprendre...
Ces jeunes poètes, dont la remarquable Renée Gagnon, méritent d'être entendus. Pourquoi ne le sont-ils pas, même dans le cadre de ce qui est censé être une fête du livre dans une des grandes villes du Québec?
Il faut dire que le Salon du livre de Sherbrooke, malgré une nouvelle direction plus énergique, n'attire toujours pas beaucoup de monde: 12 000 personnes cette année au total. Guère mieux, il est vrai, que l'événement très semblable qui se tient chaque année à Trois-Rivières. Mais c'est tout de même trop peu pour une capitale régionale.
Toujours à propos de cette foire du livre de Sherbrooke, Michèle Plomer, auteure locale, finaliste au prix Alfred-DesRochers, déclare ceci à La Tribune, qui la cite comme si elle exprimait une vérité irréfutable, au milieu de propos tout aussi satisfaits et autocongratulateurs: «Il y a trois ans, j'étais allée à celui de Montréal, et je pense qu'il y avait moins d'auteurs qu'ici.» C'est tout de même un peu fort de café. J'ai beau aimer Sherbrooke, qui est la reine de mon enfance, il ne faudrait quand même pas pousser la poésie du régional trop loin. À trop se laisser bercer ainsi par un chauvinisme régionaliste très en vogue, on finit par se faire croire n'importe quoi et par passer de ce fait à côté de tout.
Quoi qu'en dise cette étroite poésie du régional, les grandes villes, ici comme ailleurs, hier comme aujourd'hui, demeurent des diffuseurs culturels inégalés. Question de nombre. Question de mathématiques.
jfnadeau@ledevoir.com
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