En aparté - La Callas
Maria Callas semble un sujet inépuisable.
À la télévision française, l'autre soir, l'actrice Diane Kruger, qui joue une vamp dans L'Âge des ténèbres de Denys Arcand, expliquait que les Québécois pratiquent un nouveau «sport national» très culturel qui consiste à se déguiser, la fin de semaine venue, en personnages du Moyen Âge... À entendre cette belle, tout le monde, absolument tout le monde, pratique ce «sport» au pays des érables. Elle justifiait de la sorte, devant quelques naïfs réunis sur le plateau à gogo de Laurent Ruquier, l'attention un peu biscornue qu'accorde Arcand à l'univers de ces chevaliers de carton-pâte qui sont intégrés à sa dernière oeuvre.
Lorsque L'Âge des ténèbres sera finalement projeté ici, c'est-à-dire bien après que tout le monde aura pu le voir ailleurs, on aura déjà à peu près tout entendu sur l'univers de ce film, critiques désobligeantes et complaisantes comprises. Restera peut-être alors à porter attention au point de vue qu'exprimera Réal La Rochelle, spécialiste de Maria Callas d'abord, mais aussi biographe de Denys Arcand, son ancien condisciple de classe. En général, La Rochelle est tout miel pour son ancien condisciple de l'Université de Montréal. Or, dans Les Recettes de la Callas, un récit qu'il vient de faire paraître chez Leméac, il se permet tout de même une pointe, entre deux passages érudits sur sa diva, qui pourrait laisser présager une critique sévère pour la nouvelle oeuvre très bouffonne d'Arcand. La Rochelle s'exprime dans le cadre d'une fiction, il est vrai, mais comme il se met en scène lui-même dans Les Recettes de la Callas, on peut considérer avec intérêt l'avis de son personnage sur Les Invasions barbares, film précédent d'Arcand: «Un film que je déteste [...], qui n'en finit pas de dépeindre les jeunes comme des grippe-sous sans-coeur, des toxicomanes sans avenir, à l'horizon bouché, perdus au milieu de baby-boomers hédonistes et ricanants, désabusés et nuls.»
Mais c'est bien au sujet de la diva même, son autre sujet de prédilection, que La Rochelle surprend le plus dans Les Recettes de la Callas. À travers cette fiction étrange, il réussit à examiner une fois de plus de très près «la tigresse», qui devient sous nos yeux exemplaire du rapport qu'entretient l'Occident avec la soif, la faim et le vedettariat, cette autre forme d'appétit sans fin de notre civilisation, comme on le sait.
Sous la plume de La Rochelle, comme sous celles de bien d'autres exégètes, Maria Callas semble un sujet inépuisable. Sujet romantique et mélancolique par excellence du XXe siècle, Callas fascine toujours autant, à l'heure où l'on souligne partout le trentième anniversaire de son décès.
Fascination
Il y a longtemps, j'avais lu, presque par hasard, La Diva et le Vinyle. Ce livre très sérieux, signé par La Rochelle, je m'y étais plongé avec une curieuse fascination, puisque que je n'éprouve pas, a priori, d'appétit particulier pour l'opéra. Chemin faisant, découvrant avec bonheur la passion communicative de La Rochelle en même temps que la Callas, j'en étais venu, très vite, à chercher d'autres lectures en rapport avec l'univers mélancolique de cette femme qui disait ne pas être une chanteuse, mais une comédienne qui chante. J'avais même poussé l'exploration jusqu'à trouver quelques inédits de Callas, sans grand intérêt sonore, enregistrés par une obscure étiquette italienne à la légalité douteuse.
Le récit que propose Réal La Rochelle avec Les Recettes de la Callas est bien différent. Très bref mais fort dense, il est construit à partir de l'absurde et de l'inexistant. Ce livre inclassable repose en effet sur le dialogue supposé entre un plumitif, passionné des chaudrons, du nom de Daniel Picard, et un érudit du monde de l'opéra, qui n'est autre, on le comprend vite, que Réal La Rochelle lui-même. Dans ce récit étrange, Daniel Picard accepte sans scrupule d'écrire un ouvrage sur les goûts culinaires de la Callas, tandis que le spécialiste lui explique que la chanteuse correspond justement à tout autre chose qu'une simple recette à la mode.
La mise en scène de cette histoire érudite eut très bien pu faire l'économie du personnage de Daniel Picard, pauvre rôle de faire-valoir dans un espace où le vrai Réal La Rochelle occupe en vérité toute la place. L'auteur eut pu sans Picard, tout à son aise d'ailleurs, parler aussi bien de la nourriture frustre que lui concoctait sa mère que de cette passionnante diva, qui demeure à ses yeux comme aux nôtres «un des grands sommets de la culture occidentale de la mélancolie».
Lisant cette plaquette, on se surprend de voir soudain surgir un extrait du Devoir où il est question du maniérisme un peu risible qu'on entretient volontiers, dans certains milieux, autour du boucher qui couperait mieux les escalopes que quiconque. Or, quand on se prend à chercher dans les archives du journal la citation en question, on se rend compte qu'elle n'existe pas, du moins certainement pas à la date donnée par l'auteur. Une question: n'existe-t-il pas suffisamment de bêtises dans tous les journaux pour s'éviter l'effort d'en inventer une de plus?
jfnadeau@ledevoir.com
Lorsque L'Âge des ténèbres sera finalement projeté ici, c'est-à-dire bien après que tout le monde aura pu le voir ailleurs, on aura déjà à peu près tout entendu sur l'univers de ce film, critiques désobligeantes et complaisantes comprises. Restera peut-être alors à porter attention au point de vue qu'exprimera Réal La Rochelle, spécialiste de Maria Callas d'abord, mais aussi biographe de Denys Arcand, son ancien condisciple de classe. En général, La Rochelle est tout miel pour son ancien condisciple de l'Université de Montréal. Or, dans Les Recettes de la Callas, un récit qu'il vient de faire paraître chez Leméac, il se permet tout de même une pointe, entre deux passages érudits sur sa diva, qui pourrait laisser présager une critique sévère pour la nouvelle oeuvre très bouffonne d'Arcand. La Rochelle s'exprime dans le cadre d'une fiction, il est vrai, mais comme il se met en scène lui-même dans Les Recettes de la Callas, on peut considérer avec intérêt l'avis de son personnage sur Les Invasions barbares, film précédent d'Arcand: «Un film que je déteste [...], qui n'en finit pas de dépeindre les jeunes comme des grippe-sous sans-coeur, des toxicomanes sans avenir, à l'horizon bouché, perdus au milieu de baby-boomers hédonistes et ricanants, désabusés et nuls.»
Mais c'est bien au sujet de la diva même, son autre sujet de prédilection, que La Rochelle surprend le plus dans Les Recettes de la Callas. À travers cette fiction étrange, il réussit à examiner une fois de plus de très près «la tigresse», qui devient sous nos yeux exemplaire du rapport qu'entretient l'Occident avec la soif, la faim et le vedettariat, cette autre forme d'appétit sans fin de notre civilisation, comme on le sait.
Sous la plume de La Rochelle, comme sous celles de bien d'autres exégètes, Maria Callas semble un sujet inépuisable. Sujet romantique et mélancolique par excellence du XXe siècle, Callas fascine toujours autant, à l'heure où l'on souligne partout le trentième anniversaire de son décès.
Fascination
Il y a longtemps, j'avais lu, presque par hasard, La Diva et le Vinyle. Ce livre très sérieux, signé par La Rochelle, je m'y étais plongé avec une curieuse fascination, puisque que je n'éprouve pas, a priori, d'appétit particulier pour l'opéra. Chemin faisant, découvrant avec bonheur la passion communicative de La Rochelle en même temps que la Callas, j'en étais venu, très vite, à chercher d'autres lectures en rapport avec l'univers mélancolique de cette femme qui disait ne pas être une chanteuse, mais une comédienne qui chante. J'avais même poussé l'exploration jusqu'à trouver quelques inédits de Callas, sans grand intérêt sonore, enregistrés par une obscure étiquette italienne à la légalité douteuse.
Le récit que propose Réal La Rochelle avec Les Recettes de la Callas est bien différent. Très bref mais fort dense, il est construit à partir de l'absurde et de l'inexistant. Ce livre inclassable repose en effet sur le dialogue supposé entre un plumitif, passionné des chaudrons, du nom de Daniel Picard, et un érudit du monde de l'opéra, qui n'est autre, on le comprend vite, que Réal La Rochelle lui-même. Dans ce récit étrange, Daniel Picard accepte sans scrupule d'écrire un ouvrage sur les goûts culinaires de la Callas, tandis que le spécialiste lui explique que la chanteuse correspond justement à tout autre chose qu'une simple recette à la mode.
La mise en scène de cette histoire érudite eut très bien pu faire l'économie du personnage de Daniel Picard, pauvre rôle de faire-valoir dans un espace où le vrai Réal La Rochelle occupe en vérité toute la place. L'auteur eut pu sans Picard, tout à son aise d'ailleurs, parler aussi bien de la nourriture frustre que lui concoctait sa mère que de cette passionnante diva, qui demeure à ses yeux comme aux nôtres «un des grands sommets de la culture occidentale de la mélancolie».
Lisant cette plaquette, on se surprend de voir soudain surgir un extrait du Devoir où il est question du maniérisme un peu risible qu'on entretient volontiers, dans certains milieux, autour du boucher qui couperait mieux les escalopes que quiconque. Or, quand on se prend à chercher dans les archives du journal la citation en question, on se rend compte qu'elle n'existe pas, du moins certainement pas à la date donnée par l'auteur. Une question: n'existe-t-il pas suffisamment de bêtises dans tous les journaux pour s'éviter l'effort d'en inventer une de plus?
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