En aparté - L'art de tuer
Peut-être serait-il bon de relire ces jours-ci quelques classiques sur les horreurs de la guerre et sur ceux qui la font
Certains vont à la guerre comme d'autres vont à Dieu. Et c'est parfois à se demander s'il faut connaître le métier des armes et être casqué pour atteindre son ciel.
Un caporal-chef de Montréal a raconté cette semaine comment il venait de tuer un «insurgé» en Afghanistan: six balles de 25 mm logées dans le corps.
Avec une seule balle de 9 mm, tirée de sa vieille carabine Mauser, mon grand-père tuait autrefois un gros chevreuil à 100 mètres. Pas étonnant qu'à bout portant, avec six balles d'un calibre trois fois plus gros, un taliban soit «désintégré», comme l'a expliqué le brave soldat en entrevue.
Mais qu'est-ce que tuer un homme pour un vaillant soldat de l'armée canadienne? «Pour moi, c'est la cerise. Je ne veux pas passer pour un tueur, mais c'est mon métier.»
Comment tuer un homme? «Si la vie vous intéresse», joignez-vous à l'armée canadienne, clamaient il n'y a pas si longtemps encore des publicités!
À Montréal, devant l'édifice du Devoir, se trouve caserné le régiment des Black Watch. Au-dessus de la porte d'entrée principale, une nouvelle publicité donne une couleur plus juste du rôle d'un bon soldat: «Combattez». À la télé, toutes les images de cette nouvelle campagne publicitaire sont soutenues par une musique dramatique qui rappelle, malgré elle, que nous sommes bien à l'ère de l'inquiétude et de la mort de l'«ennemi» vécue comme si elle n'était qu'une queue de cerise.
Les soldats vont se battre pour la démocratie, dit-on. L'action du soldat affirme-t-elle vraiment l'égalité des sexes, la séparation de l'Église et de l'État, la réussite individuelle, bref une certaine idée de la démocratie?
En fait, les soldats de toutes les armées du monde revêtent d'abord l'uniforme pour se sortir d'une forme sournoise d'oppression larvée qui les maintient comme individus dans des emplois qui, par nature, appartiennent à ce qu'on appelle le sous-prolétariat: commis, vendeur, manutentionnaire, etc. Pour ces gens qui n'ont rien à perdre, améliorer son sort dans l'armée, cette grande école du crime légal, constitue une occasion pour mieux gagner sa pitance. La lutte pour la démocratie ne fait office que de paravent pour des motifs socio-économiques autrement plus profonds et plus concrets. Les jeunes hommes vont ainsi à la mort souvent déjà vidés de leur vie.
Le taliban va à la guerre parce qu'il croit vraiment aller à Dieu et défendre son pays. Mais le soldat occidental, lui, va-t-il vraiment à la guerre, à des milliers de kilomètres, avec la charge rassurante de la démocratie sur son dos? Nos professeurs de guerre le prétendent. Les morts reviennent donc au pays accompagnés par des phrases traditionnelles sur les mérites du devoir accompli et la grandeur du soldat. Ces phrases d'État accompagnent les soldats comme celles de l'Église accompagnent par ailleurs les civils. Il n'en demeure pas moins que des hommes meurent et qu'on se sert même de leurs cadavres.
L'instinct de mort
Vous vous rappelez de Jacques Mesrine? On tourne ces jours-ci, à Paris et à Montréal, une adaptation cinématographique de ses mémoires, L'Instinct de mort, qui viennent d'être republiés. Cet ancien soldat se fit connaître dans les années 1970 comme «ennemi public numéro un». Militaire, il oeuvre d'abord en Algérie. Il travaille comme on lui a montré le travail: il tue. Des combattants. De simples opposants aussi. Pour ses bons et loyaux services, l'État le décore. Puis, c'est le retour à la vie dite normale...
Revenu à la vie civile, Mesrine continue de tuer de sang-froid et fait vite de sa vie une sorte de plateau de tournage permanent où le crime apparaît comme un art dont il se fait l'expert-témoin. L'ancien soldat d'élite explique volontiers qu'il n'est au fond que le produit de la seule chose que sa société a bien voulu lui enseigner convenablement. «Vivant dans une jungle, écrit-il, j'allais me conduire en fauve.» On devra donc l'abattre comme une bête: 21 balles à haute vélocité dans le corps. Lorsqu'on sortit son corps de la BMW où il prenait place, il restait moins de Jacques Mesrine qu'un taliban abattu par un soldat canadien.
Peut-être serait-il bon de relire ces jours-ci quelques classiques sur les horreurs de la guerre et sur ceux qui la font. Clavel Soldat, de Léon Werth, par exemple, un livre réédité il y a peu. Depuis son champ de bataille, le soldat Clavel écrit. «S'il y a des civils [...] qui, réfléchissant, croient encore aux billevesées de la diplomatie, à l'idéal par la guerre, à la justice, à la patrie sauvées par la guerre, qu'ils viennent au moins ici» et qu'ils mesurent que, «pour réaliser l'idéal d'un grand journaliste ou d'un philosophe officiel de la patrie, il faut d'abord mourir à tout idéal.»
L'essai ravageur du satiriste Jean Bacon, Les Saigneurs de la guerre, demeure lui aussi toujours d'actualité. Faut-il utiliser le mal pour guérir le mal? «On va faire la guerre une bonne dernière fois pour ne plus avoir à la faire. Ce fut l'alibi bien-aimé des Romains, de Charlemagne, de Napoléon, des Anglais, de Hitler et des conquérants de toutes tailles. C'est encore celui de quelques chefs d'État d'aujourd'hui, prêts à soutenir que leur politique hégémonique est en fait le prélude à l'instauration d'une paix universelle.»
Les soldats de toutes les armées obéissent. Ils sont entraîné pour ça. Leur obéissance augmente à mesure que leur liberté de penser diminue. Pour tuer, ça aide beaucoup. Mais pour la démocratie, ce n'est pas certain. D'ailleurs, faut-il rappeler qu'obéir est parfois le défaut du courage de ne pas obéir?
jfnadeau@ledevoir.com
Un caporal-chef de Montréal a raconté cette semaine comment il venait de tuer un «insurgé» en Afghanistan: six balles de 25 mm logées dans le corps.
Avec une seule balle de 9 mm, tirée de sa vieille carabine Mauser, mon grand-père tuait autrefois un gros chevreuil à 100 mètres. Pas étonnant qu'à bout portant, avec six balles d'un calibre trois fois plus gros, un taliban soit «désintégré», comme l'a expliqué le brave soldat en entrevue.
Mais qu'est-ce que tuer un homme pour un vaillant soldat de l'armée canadienne? «Pour moi, c'est la cerise. Je ne veux pas passer pour un tueur, mais c'est mon métier.»
Comment tuer un homme? «Si la vie vous intéresse», joignez-vous à l'armée canadienne, clamaient il n'y a pas si longtemps encore des publicités!
À Montréal, devant l'édifice du Devoir, se trouve caserné le régiment des Black Watch. Au-dessus de la porte d'entrée principale, une nouvelle publicité donne une couleur plus juste du rôle d'un bon soldat: «Combattez». À la télé, toutes les images de cette nouvelle campagne publicitaire sont soutenues par une musique dramatique qui rappelle, malgré elle, que nous sommes bien à l'ère de l'inquiétude et de la mort de l'«ennemi» vécue comme si elle n'était qu'une queue de cerise.
Les soldats vont se battre pour la démocratie, dit-on. L'action du soldat affirme-t-elle vraiment l'égalité des sexes, la séparation de l'Église et de l'État, la réussite individuelle, bref une certaine idée de la démocratie?
En fait, les soldats de toutes les armées du monde revêtent d'abord l'uniforme pour se sortir d'une forme sournoise d'oppression larvée qui les maintient comme individus dans des emplois qui, par nature, appartiennent à ce qu'on appelle le sous-prolétariat: commis, vendeur, manutentionnaire, etc. Pour ces gens qui n'ont rien à perdre, améliorer son sort dans l'armée, cette grande école du crime légal, constitue une occasion pour mieux gagner sa pitance. La lutte pour la démocratie ne fait office que de paravent pour des motifs socio-économiques autrement plus profonds et plus concrets. Les jeunes hommes vont ainsi à la mort souvent déjà vidés de leur vie.
Le taliban va à la guerre parce qu'il croit vraiment aller à Dieu et défendre son pays. Mais le soldat occidental, lui, va-t-il vraiment à la guerre, à des milliers de kilomètres, avec la charge rassurante de la démocratie sur son dos? Nos professeurs de guerre le prétendent. Les morts reviennent donc au pays accompagnés par des phrases traditionnelles sur les mérites du devoir accompli et la grandeur du soldat. Ces phrases d'État accompagnent les soldats comme celles de l'Église accompagnent par ailleurs les civils. Il n'en demeure pas moins que des hommes meurent et qu'on se sert même de leurs cadavres.
L'instinct de mort
Vous vous rappelez de Jacques Mesrine? On tourne ces jours-ci, à Paris et à Montréal, une adaptation cinématographique de ses mémoires, L'Instinct de mort, qui viennent d'être republiés. Cet ancien soldat se fit connaître dans les années 1970 comme «ennemi public numéro un». Militaire, il oeuvre d'abord en Algérie. Il travaille comme on lui a montré le travail: il tue. Des combattants. De simples opposants aussi. Pour ses bons et loyaux services, l'État le décore. Puis, c'est le retour à la vie dite normale...
Revenu à la vie civile, Mesrine continue de tuer de sang-froid et fait vite de sa vie une sorte de plateau de tournage permanent où le crime apparaît comme un art dont il se fait l'expert-témoin. L'ancien soldat d'élite explique volontiers qu'il n'est au fond que le produit de la seule chose que sa société a bien voulu lui enseigner convenablement. «Vivant dans une jungle, écrit-il, j'allais me conduire en fauve.» On devra donc l'abattre comme une bête: 21 balles à haute vélocité dans le corps. Lorsqu'on sortit son corps de la BMW où il prenait place, il restait moins de Jacques Mesrine qu'un taliban abattu par un soldat canadien.
Peut-être serait-il bon de relire ces jours-ci quelques classiques sur les horreurs de la guerre et sur ceux qui la font. Clavel Soldat, de Léon Werth, par exemple, un livre réédité il y a peu. Depuis son champ de bataille, le soldat Clavel écrit. «S'il y a des civils [...] qui, réfléchissant, croient encore aux billevesées de la diplomatie, à l'idéal par la guerre, à la justice, à la patrie sauvées par la guerre, qu'ils viennent au moins ici» et qu'ils mesurent que, «pour réaliser l'idéal d'un grand journaliste ou d'un philosophe officiel de la patrie, il faut d'abord mourir à tout idéal.»
L'essai ravageur du satiriste Jean Bacon, Les Saigneurs de la guerre, demeure lui aussi toujours d'actualité. Faut-il utiliser le mal pour guérir le mal? «On va faire la guerre une bonne dernière fois pour ne plus avoir à la faire. Ce fut l'alibi bien-aimé des Romains, de Charlemagne, de Napoléon, des Anglais, de Hitler et des conquérants de toutes tailles. C'est encore celui de quelques chefs d'État d'aujourd'hui, prêts à soutenir que leur politique hégémonique est en fait le prélude à l'instauration d'une paix universelle.»
Les soldats de toutes les armées obéissent. Ils sont entraîné pour ça. Leur obéissance augmente à mesure que leur liberté de penser diminue. Pour tuer, ça aide beaucoup. Mais pour la démocratie, ce n'est pas certain. D'ailleurs, faut-il rappeler qu'obéir est parfois le défaut du courage de ne pas obéir?
jfnadeau@ledevoir.com
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

