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En aparté - L'art de tuer

Peut-être serait-il bon de relire ces jours-ci quelques classiques sur les horreurs de la guerre et sur ceux qui la font

Jean-François Nadeau   15 septembre 2007  Livres
Certains vont à la guerre comme d'autres vont à Dieu. Et c'est parfois à se demander s'il faut connaître le métier des armes et être casqué pour atteindre son ciel.
Un caporal-chef de Montréal a raconté cette semaine comment il venait de tuer un «insurgé» en Afghanistan: six balles de 25 mm logées dans le corps.

Avec une seule balle de 9 mm, tirée de sa vieille carabine Mauser, mon grand-père tuait autrefois un gros chevreuil à 100 mètres. Pas étonnant qu'à bout portant, avec six balles d'un calibre trois fois plus gros, un taliban soit «désintégré», comme l'a expliqué le brave soldat en entrevue.

Mais qu'est-ce que tuer un homme pour un vaillant soldat de l'armée canadienne? «Pour moi, c'est la cerise. Je ne veux pas passer pour un tueur, mais c'est mon métier.»

Comment tuer un homme? «Si la vie vous intéresse», joignez-vous à l'armée canadienne, clamaient il n'y a pas si longtemps encore des publicités!

À Montréal, devant l'édifice du Devoir, se trouve caserné le régiment des Black Watch. Au-dessus de la porte d'entrée principale, une nouvelle publicité donne une couleur plus juste du rôle d'un bon soldat: «Combattez». À la télé, toutes les images de cette nouvelle campagne publicitaire sont soutenues par une musique dramatique qui rappelle, malgré elle, que nous sommes bien à l'ère de l'inquiétude et de la mort de l'«ennemi» vécue comme si elle n'était qu'une queue de cerise.

Les soldats vont se battre pour la démocratie, dit-on. L'action du soldat affirme-t-elle vraiment l'égalité des sexes, la séparation de l'Église et de l'État, la réussite individuelle, bref une certaine idée de la démocratie?

En fait, les soldats de toutes les armées du monde revêtent d'abord l'uniforme pour se sortir d'une forme sournoise d'oppression larvée qui les maintient comme individus dans des emplois qui, par nature, appartiennent à ce qu'on appelle le sous-prolétariat: commis, vendeur, manutentionnaire, etc. Pour ces gens qui n'ont rien à perdre, améliorer son sort dans l'armée, cette grande école du crime légal, constitue une occasion pour mieux gagner sa pitance. La lutte pour la démocratie ne fait office que de paravent pour des motifs socio-économiques autrement plus profonds et plus concrets. Les jeunes hommes vont ainsi à la mort souvent déjà vidés de leur vie.

Le taliban va à la guerre parce qu'il croit vraiment aller à Dieu et défendre son pays. Mais le soldat occidental, lui, va-t-il vraiment à la guerre, à des milliers de kilomètres, avec la charge rassurante de la démocratie sur son dos? Nos professeurs de guerre le prétendent. Les morts reviennent donc au pays accompagnés par des phrases traditionnelles sur les mérites du devoir accompli et la grandeur du soldat. Ces phrases d'État accompagnent les soldats comme celles de l'Église accompagnent par ailleurs les civils. Il n'en demeure pas moins que des hommes meurent et qu'on se sert même de leurs cadavres.

L'instinct de mort

Vous vous rappelez de Jacques Mesrine? On tourne ces jours-ci, à Paris et à Montréal, une adaptation cinématographique de ses mémoires, L'Instinct de mort, qui viennent d'être republiés. Cet ancien soldat se fit connaître dans les années 1970 comme «ennemi public numéro un». Militaire, il oeuvre d'abord en Algérie. Il travaille comme on lui a montré le travail: il tue. Des combattants. De simples opposants aussi. Pour ses bons et loyaux services, l'État le décore. Puis, c'est le retour à la vie dite normale...

Revenu à la vie civile, Mesrine continue de tuer de sang-froid et fait vite de sa vie une sorte de plateau de tournage permanent où le crime apparaît comme un art dont il se fait l'expert-témoin. L'ancien soldat d'élite explique volontiers qu'il n'est au fond que le produit de la seule chose que sa société a bien voulu lui enseigner convenablement. «Vivant dans une jungle, écrit-il, j'allais me conduire en fauve.» On devra donc l'abattre comme une bête: 21 balles à haute vélocité dans le corps. Lorsqu'on sortit son corps de la BMW où il prenait place, il restait moins de Jacques Mesrine qu'un taliban abattu par un soldat canadien.

Peut-être serait-il bon de relire ces jours-ci quelques classiques sur les horreurs de la guerre et sur ceux qui la font. Clavel Soldat, de Léon Werth, par exemple, un livre réédité il y a peu. Depuis son champ de bataille, le soldat Clavel écrit. «S'il y a des civils [...] qui, réfléchissant, croient encore aux billevesées de la diplomatie, à l'idéal par la guerre, à la justice, à la patrie sauvées par la guerre, qu'ils viennent au moins ici» et qu'ils mesurent que, «pour réaliser l'idéal d'un grand journaliste ou d'un philosophe officiel de la patrie, il faut d'abord mourir à tout idéal.»

L'essai ravageur du satiriste Jean Bacon, Les Saigneurs de la guerre, demeure lui aussi toujours d'actualité. Faut-il utiliser le mal pour guérir le mal? «On va faire la guerre une bonne dernière fois pour ne plus avoir à la faire. Ce fut l'alibi bien-aimé des Romains, de Charlemagne, de Napoléon, des Anglais, de Hitler et des conquérants de toutes tailles. C'est encore celui de quelques chefs d'État d'aujourd'hui, prêts à soutenir que leur politique hégémonique est en fait le prélude à l'instauration d'une paix universelle.»

Les soldats de toutes les armées obéissent. Ils sont entraîné pour ça. Leur obéissance augmente à mesure que leur liberté de penser diminue. Pour tuer, ça aide beaucoup. Mais pour la démocratie, ce n'est pas certain. D'ailleurs, faut-il rappeler qu'obéir est parfois le défaut du courage de ne pas obéir?

jfnadeau@ledevoir.com
 
 
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  • Danielle Biron - Abonné
    15 septembre 2007 09 h 13
    Félicitations
    Je veux simplement souligner que depuis que le Canada est en guerre aux côté des Américains de Bush, on ne fait qu'entendre les éloges de la guerre conçue comme un outil de démocratisation; or, on oublie trop souvent de ce temps-ci que la guerre est une calamité humaine qui devrait être considérée telle la torture, comme une barbarie à interdire.
    Je vous remercie donc, monsieur Nadeau, pour votre rappel humanitaire.
    jacques Senécal
    jacquesenecal@videotron.ca
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  • LeRévoltéTranquille - Abonné
    15 septembre 2007 11 h 40
    Impardonnable !
    La dérive du respect de la vie en mépris de toute vie en-dehors de la sienne propre est la marque irréfutable de la superficialité de l'éthique morbide qu'a atteint notre société dans le rapport du Bien et du Mal à la Vie et à l'Humain.

    Cette société occidentale anglo-saxonne turbocapitaliste individualiste atomisante qui nous précipite dans une dynamique de fuite en avant vers la fin du monde, car ses dirigeants veulent voir advenir l'avènement du règne de Jésus-Christ sur Terre tel qu'il est écrit dans les livres saints, commet le plus abominable des péchés en entraînant sa jeunesse à nier le droit à la vie de toute autre personne qui n'est pas, n'agit pas, ne pense pas strictement et exactement comme soi.

    La manière anglo-saxonne turbocapitaliste individualiste atomisante de vivre est manifestement incapable depuis toujours d'empathie envers l'existence de l'autre, et la levée des armées de chair à canon pour défendre le droit des peuples de la sphère d'influence occidentale de se faire exploiter dans un système d'optique capitaliste au lieu de tout autre (elle a surmonté les systèmes communiste-staliniste, socialiste, nazi ou autre, à notre plus grand bien (vraiment ???)) est la consécration de la faillite de cette grille d'analyse et de ce système de vie en société qui réduit la vie humaine à l'état de ressource renouvelable conformiste et consommable.

    Le Créateur (oui, oui !), dans Sa grande sagesse, a laissé l'humain évoluer (oui, oui !!!) vers une forme qui ne correspond plus tout-à-fait à Son image et à Sa ressemblance et il est temps que les grandes religions se réclamant de Lui remettent au goût du jour le discours sur les valeurs positives de la Nature humaine et de la vie harmonieuse en société, les valeurs de tolérance, de compréhension, de dialogue, d'ouverture à la vie et au quotidien de l'autre, de justice, d'amour des manifestation de la Vie sous toutes ses formes et de l'amour du prochain comme on s'aime soi-même.

    Ces Églises devraient-elles lever des armées pour combattre les attitudes contraires à ces valeurs positives à la nature humaine, le Mal ?

    C'est exactement la dérive de la pensée qui nous attend si on ne fait pas attention individuellement et collectivement, et ça sera contraire à toutes les valeurs professées par ces religions séculaires.
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  • Jean Corbeil - Inscrit
    15 septembre 2007 14 h 47
    Chair à canon
    "ce qu'on appelle le sous-prolétariat: commis, vendeur...".Sous-prolétariat?N'est-ce pas là un qualificatif méprisant à l'endroit d'une grande partie de la population?
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  •  
  • Jocelyne Boileau - Abonné
    15 septembre 2007 16 h 56
    La triste réalité
    De nos jours, ça prend un certain courage pour dénoncer ce genre de démesure tant les émotions sont à fleur de peau. Un bon nombre de Québécois ont décidément beaucoup de difficulté à mettre les événements en perspective, surtout lorsque qu'ils sont concernés directement. Signé: André Boileau.
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  • danielle leblanc - Inscrite
    15 septembre 2007 17 h 37
    Monsieur le Président, je vous écris une lettre [...] que vous lirez peut-être...
    Bonjour Monsieur Nadeau,
    Votre article m'a fait revenir à cette chanson de Boris Vian, "LE DÉSERTEUR"... Je ne vous écrirai pas le texte de cet auteur "Visionnaire", mais j'invite tous ceux et celles qui tiennent la guerre pour la pire des horreurs, à dénicher ce texte et à le relire pour comprendre que déserté est parfois la seule chose à faire lorsque l'on est une personne de courage et d'honneur!!! Le texte de cette chanson, le déserteur, de Boris Vian, est selon moi, le pendant qui complèterait à merveille votre article. Le texte de cette chanson décrit sobrement et avec humanité ce qui se passe dans le coeur d'un soldat qui est appelé à la querre et qui préfère mourir plutôt que de tuer...IL écrit une lettre au président en lui disant qu'il n'est pas sur cette terre pour tuer de pauvres gens...Certains qui liront ce texte de Boris Vian diront que déserté est lâche, mais moi je crois qu'il faut avoir le courage de ses convictions humaines pour préférer mourir plutôt que de tuer...
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  • Nicole Poirier - Abonné
    16 septembre 2007 19 h 05
    Et qu'en les écrivains?
    Oui, monsieur Nadeau, la guerre est un exercice périlleux tant pour les attaquants et que ceux qui sont attaqués. Vous avez cité des auteurs qui traitent de la guerre défavorablement. J'aimerais vous citer un extrait de Céline dans VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT. Remplacez le mot France par les États-Unis, le Canada ou par démocratie à l'américaine et vous verrez que ce texte est encore d'actualité.
    "La France, [...]vous a fait confiance, c'est une femme, la plus belle des femmes la France! Elle compte sur votre héroïsme la France! Victime de la plus lâche, de la plus abominable des agressions. Elle a le droit d'exiger de ses fils d'être vengée profondément la France!" Curieux comme cette harangue à des blessés de la guerre pourrait sortir de la bouche de Busb ou de celle d'Harper.
    Et si je poursuis la lecture du roman et en l'associant à une partie de votre texte qui révèle la fierté du soldat d'avoir tué, on peut y lire: "Certains soldats bien doués, à ce que j'avais entendu conter, éprouvaient quand ils se mêlaient aux combats, une sorte de griserie et même une volupté. Dès que pour ma part j'essayais d'imaginer une volupté de cete ordre bien spécial, je m'en rendais malade pendant huit jous au moins. [...] Non que l'expérience m'eût manqué, on avait même fait qout pour me donner le goût, mais le don me faisait défaut." Et on a déjà dit et clamez: "Si la vie vous intéresse" Maintenant il faut dire et clamer:"Si tuer vous intéresse, gagnez nos rangs".
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