La mort en direct
Élise Turcotte offre ici plusieurs livres en un. Avec, au centre, une obsession : la mort.
Élise Turcotte
Élise Turcotte frappe fort. Avec un livre sur la mort. Un livre qui pourrait ressembler à une synthèse de son oeuvre. À un nouveau départ aussi. Tant, dans l'écriture, une limpidité nouvelle apparaît.
Comment dire? C'est toujours aussi dense, aussi sombre, d'une certaine façon. Aussi dense, aussi sombre que La Maison étrangère, Prix du gouverneur général 2003, et que Sombre ménagerie, Grand Prix du Festival international de la poésie et Prix de poésie de la revue Estuaire 2002.
Mais c'est aussi très ancré dans le réel, le quotidien, les petites choses qui font qu'on s'accroche à la vie, ou auxquelles on s'accroche pour rester en vie. Comme dans Le Bruit des choses vivantes, prix Louis-Hémon 1991. Mais en plus direct, en plus dénudé peut-être.
C'est intime, très. Et très relié au reste de l'humanité. C'est La terre est ici, prix Émile-Nelligan 1989, mais réinventé. C'est plusieurs livres en un, en fait. Avec, au centre, une obsession. La mort.
Comme si l'écrivaine, la femme, la mère, l'amoureuse, et la petite fille enfouie, toutes ces personnes en elle allaient en finir une fois pour toutes avec elle, la mort. La regarder en face, l'affronter les yeux grands ouverts, le pied sur l'accélérateur.
Tout en sachant que non. Ce n'est pas ça, pas encore ça. L'énigme demeure. Le coeur cogne. Le corps vibre. On se bat. On est en vie, quoi!
C'est sa voix à elle, celle d'Élise Turcotte, qu'on entend, tout le temps, même si la narratrice change. C'est un bilan de vie. Qui dit les souterrains traversés pour arriver jusqu'ici.
Parfois ça décolle du côté du rêve, de l'imaginaire, de l'anticipation. Du mystique aussi, et de la superstition. Mais c'est collé, collé de près à la même éternelle obsession.
Peut-être est-ce là que se situe la limpidité du livre, au fond. Quelqu'un à l'autre bout nous dit: regardez, cessez de vous raconter des histoires, nous allons tous y passer.
Quelqu'un nous dit: oui, c'est terrible je sais, je suis inquiète, pas seulement pour moi, pour mes enfants, aussi, et pour les vôtres. Je suis inquiète du sort de la planète. Je n'en peux plus de ce monde déshumanisé où nous vivons.
Quelqu'un nous dit: les morts autour de nous, ceux qu'on a aimés, ceux qu'on ne connaît même pas, existent. Et voyez ce petit oiseau fragile, ce chat abandonné, ils vont mourir aussi. Quelle différence?
Quelqu'un, Élise Turcotte, s'acharne, en fait. À conjuguer la mort de toutes les façons, à la décortiquer. À l'observer au microscope. À la traquer. Pour elle-même, d'abord et avant tout, sans doute. Parce qu'elle ne peut faire autrement. Mais en souhaitant être entendue.
«J'ai toujours trop pensé à la mort.» Cette phrase, la première de Pourquoi faire une maison avec ses morts, donne à la fois le ton et le propos du livre. Nous sommes dans la confidence. Dans l'authenticité. Ce qui chez Élise Turcotte veut dire aussi l'écriture, et donc la fiction.
Autrement dit: la vie poussée dans ses derniers retranchements par le langage, les mots. Avec une sensibilité à couper au couteau. C'est ainsi que l'écrivaine a fait sa marque.
Mais il y a plus, cette fois. Il y a une plongée sans retenue. Une fébrilité qui dit son nom. Qui se permet de ne plus avancer masquée. Et c'est bouleversant.
Il y a des passages comme celui-ci: «Par le passé, à deux reprises, j'ai dû cacher tous les couteaux de la maison. Je les ai mis dans une boîte que j'ai ensuite rangée dans le coffre de la voiture. Il y avait un être précieux à protéger. Inutile de dévoiler qui, ni pourquoi. Le simple fait de regarder les couteaux de la maison comme des ennemis en dit beaucoup sur l'existence.»
Il y a des remarques comme celle-ci: «Il y a un tout petit dénominateur commun qui relit chaque être humain, même le plus sain, même le plus naïf: un jour, une heure, une seconde, nous trouvons la mort attirante.»
On sent derrière Pourquoi faire une maison avec ses morts une réflexion mûrie longtemps. Et un sentiment d'urgence en même temps. On sent à la fois le dedans et le dehors, l'envers et l'endroit des événements.
Tout ça prend une forme inattendue. Nous ne sommes pas dans un roman. Pas vraiment dans un recueil de nouvelles proprement dit. Sept histoires, interreliées. Sept situations, comme autant de méditations, d'études sur le même sujet.
On se promène dans le temps. On remonte jusqu'à l'enfance, au portrait du petit Jésus accroché au-dessus du lit. «L'éternité offerte par Dieu semblait si redoutable qu'il ne fallait pas fermer les yeux de peur d'être emporté. Je devais rester vigilante. Surtout ne plus dormir.» Puis: «La mort habitait le même précipice que la folie. Il ne fallait pas s'en approcher de trop près, et, en même temps, le précipice m'attirait. C'est le vertige de toute une vie.»
Il y a l'odeur de la mort, aussi. Dans le cas du grand-père dans son cercueil, ça ressemble à ceci: «juste une effluve impénétrable». Il y a toutes ces morts autour de soi, dont on se croit responsable. Il y a Nelligan, Lautréamont. Il y a l'errance: «en route vers rien».
Plus tard, il y aura la venue des enfants. «À la naissance de chacun de mes enfants, j'ai cru mourir. Et puis non. Je suis née avec eux. Mais l'instant imaginé de leur mort était l'impossible devant quoi je m'inclinais toutes les nuits. On ne dit pas assez à quel point nous sommes effrayés.»
Il y a tout ça. Dans le premier texte seulement. Et cette phrase, dans le dernier, qui pourrait résumer le livre entier: «J'ai toujours senti qu'il y avait un autre monde à l'intérieur du monde.»
Mais, bien sûr, un ouvrage comme celui-là, à la fois philosophique, politique et poétique, ne se résume pas. On ne sait pas ce que l'on tient entre les mains. Mais on sait que c'est un livre rare. Grave. Nécessaire.
Collaboratrice du Devoir
***
Pourquoi faire une maison avec ses morts
Élise Turcotte
Leméac
Montréal, 2007, 128 pages
(en libraire le 11 septembre)
Comment dire? C'est toujours aussi dense, aussi sombre, d'une certaine façon. Aussi dense, aussi sombre que La Maison étrangère, Prix du gouverneur général 2003, et que Sombre ménagerie, Grand Prix du Festival international de la poésie et Prix de poésie de la revue Estuaire 2002.
Mais c'est aussi très ancré dans le réel, le quotidien, les petites choses qui font qu'on s'accroche à la vie, ou auxquelles on s'accroche pour rester en vie. Comme dans Le Bruit des choses vivantes, prix Louis-Hémon 1991. Mais en plus direct, en plus dénudé peut-être.
C'est intime, très. Et très relié au reste de l'humanité. C'est La terre est ici, prix Émile-Nelligan 1989, mais réinventé. C'est plusieurs livres en un, en fait. Avec, au centre, une obsession. La mort.
Comme si l'écrivaine, la femme, la mère, l'amoureuse, et la petite fille enfouie, toutes ces personnes en elle allaient en finir une fois pour toutes avec elle, la mort. La regarder en face, l'affronter les yeux grands ouverts, le pied sur l'accélérateur.
Tout en sachant que non. Ce n'est pas ça, pas encore ça. L'énigme demeure. Le coeur cogne. Le corps vibre. On se bat. On est en vie, quoi!
C'est sa voix à elle, celle d'Élise Turcotte, qu'on entend, tout le temps, même si la narratrice change. C'est un bilan de vie. Qui dit les souterrains traversés pour arriver jusqu'ici.
Parfois ça décolle du côté du rêve, de l'imaginaire, de l'anticipation. Du mystique aussi, et de la superstition. Mais c'est collé, collé de près à la même éternelle obsession.
Peut-être est-ce là que se situe la limpidité du livre, au fond. Quelqu'un à l'autre bout nous dit: regardez, cessez de vous raconter des histoires, nous allons tous y passer.
Quelqu'un nous dit: oui, c'est terrible je sais, je suis inquiète, pas seulement pour moi, pour mes enfants, aussi, et pour les vôtres. Je suis inquiète du sort de la planète. Je n'en peux plus de ce monde déshumanisé où nous vivons.
Quelqu'un nous dit: les morts autour de nous, ceux qu'on a aimés, ceux qu'on ne connaît même pas, existent. Et voyez ce petit oiseau fragile, ce chat abandonné, ils vont mourir aussi. Quelle différence?
Quelqu'un, Élise Turcotte, s'acharne, en fait. À conjuguer la mort de toutes les façons, à la décortiquer. À l'observer au microscope. À la traquer. Pour elle-même, d'abord et avant tout, sans doute. Parce qu'elle ne peut faire autrement. Mais en souhaitant être entendue.
«J'ai toujours trop pensé à la mort.» Cette phrase, la première de Pourquoi faire une maison avec ses morts, donne à la fois le ton et le propos du livre. Nous sommes dans la confidence. Dans l'authenticité. Ce qui chez Élise Turcotte veut dire aussi l'écriture, et donc la fiction.
Autrement dit: la vie poussée dans ses derniers retranchements par le langage, les mots. Avec une sensibilité à couper au couteau. C'est ainsi que l'écrivaine a fait sa marque.
Mais il y a plus, cette fois. Il y a une plongée sans retenue. Une fébrilité qui dit son nom. Qui se permet de ne plus avancer masquée. Et c'est bouleversant.
Il y a des passages comme celui-ci: «Par le passé, à deux reprises, j'ai dû cacher tous les couteaux de la maison. Je les ai mis dans une boîte que j'ai ensuite rangée dans le coffre de la voiture. Il y avait un être précieux à protéger. Inutile de dévoiler qui, ni pourquoi. Le simple fait de regarder les couteaux de la maison comme des ennemis en dit beaucoup sur l'existence.»
Il y a des remarques comme celle-ci: «Il y a un tout petit dénominateur commun qui relit chaque être humain, même le plus sain, même le plus naïf: un jour, une heure, une seconde, nous trouvons la mort attirante.»
On sent derrière Pourquoi faire une maison avec ses morts une réflexion mûrie longtemps. Et un sentiment d'urgence en même temps. On sent à la fois le dedans et le dehors, l'envers et l'endroit des événements.
Tout ça prend une forme inattendue. Nous ne sommes pas dans un roman. Pas vraiment dans un recueil de nouvelles proprement dit. Sept histoires, interreliées. Sept situations, comme autant de méditations, d'études sur le même sujet.
On se promène dans le temps. On remonte jusqu'à l'enfance, au portrait du petit Jésus accroché au-dessus du lit. «L'éternité offerte par Dieu semblait si redoutable qu'il ne fallait pas fermer les yeux de peur d'être emporté. Je devais rester vigilante. Surtout ne plus dormir.» Puis: «La mort habitait le même précipice que la folie. Il ne fallait pas s'en approcher de trop près, et, en même temps, le précipice m'attirait. C'est le vertige de toute une vie.»
Il y a l'odeur de la mort, aussi. Dans le cas du grand-père dans son cercueil, ça ressemble à ceci: «juste une effluve impénétrable». Il y a toutes ces morts autour de soi, dont on se croit responsable. Il y a Nelligan, Lautréamont. Il y a l'errance: «en route vers rien».
Plus tard, il y aura la venue des enfants. «À la naissance de chacun de mes enfants, j'ai cru mourir. Et puis non. Je suis née avec eux. Mais l'instant imaginé de leur mort était l'impossible devant quoi je m'inclinais toutes les nuits. On ne dit pas assez à quel point nous sommes effrayés.»
Il y a tout ça. Dans le premier texte seulement. Et cette phrase, dans le dernier, qui pourrait résumer le livre entier: «J'ai toujours senti qu'il y avait un autre monde à l'intérieur du monde.»
Mais, bien sûr, un ouvrage comme celui-là, à la fois philosophique, politique et poétique, ne se résume pas. On ne sait pas ce que l'on tient entre les mains. Mais on sait que c'est un livre rare. Grave. Nécessaire.
Collaboratrice du Devoir
***
Pourquoi faire une maison avec ses morts
Élise Turcotte
Leméac
Montréal, 2007, 128 pages
(en libraire le 11 septembre)
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