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Poésie québécoise - À l'aurore du monde

Hugues Corriveau   7 juillet 2007  Livres
Quelqu'un vient, quelqu'un part, et c'est la mort, la souffrance, qui parfois hurle dans le coeur. Or, dans le nouveau recueil de Louise Bouchard, Entre deux mondes, la tranquillité de la voix impose une sorte de calme questionnement sur le lieu de passage entre l'ici, cette intensité de la mémoire, et l'ailleurs, ce vague territoire des absents. L'image qu'utilise l'auteure, de façon fort belle et lancinante, est celle du Styx, ce fleuve des Enfers qui trace la frontière imparable entre le monde des vivants et celui des trépassés. La mère, le père s'y trouvent peut-être encore, peut-être n'ont-ils pas abordé l'autre rive, iront-ils même jusqu'à dévoiler des secrets inouïs. «Il n'y a qu'un chemin qu'un verbe» pour parvenir à maintenir le contact, et c'est l'espoir de les entendre encore, dans le bruissement des eaux du fleuve, dans les images qui apaisent l'âme. Se dire à soi la vérité du départ, retracer le comment de l'abandon.

Mais le contact est impossible malgré la ferveur: «Où vivre désormais / Je te le demande / Penche-toi encore / Je te le demande / Parle / Tu parles pour rien / Je ne t'entends pas.» N'empêche. Comment s'imposer silence? Comment faire taire le besoin de savoir quelque chose de ce lieu d'une si grande interrogation: «Large fleuve / Je ne dis pas / Trop / Je ne sais pas / S'il faut qu'il en soit ainsi / S'il est bon que les mondes soient éloignés / Si tout est bien / À ce point / Salutaire comme la fièvre / Qui saurait sans la fièvre.»

Et ces deux-là qui sont partis dessinent dans l'univers la mort de tous les autres, de toutes les guerres, les images infernales de ce qui est détruit. Le livre de Bouchard n'a pourtant rien de sinistre, bien au contraire. Il est de ces livres lucides qui donnent à penser le monde dans sa beauté comme dans sa douleur. Et pour aller «dans le seul», comme le dit si intensément la poète, elle avoue: «Avec les mots-cordes, j'irai puiser la vérité au fond.» Cette vérité est celle d'une poésie d'une grande vigueur, une poésie qui s'est fait désirer (n'oublions pas que le dernier recueil de Louise Bouchard remonte à 1989!), et elle nous arrive si urgente qu'on s'étonne de ce si long silence. Entre les mondes s'impose certainement comme l'un des recueils forts de l'année.

En Corée

Danny Plourde, dans sa dégaine de poète «critiqueux», décide de ne jamais utiliser le «je», mais de s'autoriser les «me-ma-mes», comme dans son premier recueil. Est-ce le refus de l'implicite narcissisme (j'imagine) que présuppose la première personne du singulier? Alors, pourquoi se permettre le possessif? On se questionne. Cette «calme aurore» à laquelle nous convie l'auteur s'appréhende en une espèce de flux verbal qui emporte l'exaspération vitale et amoureuse du poète, qui veut «dire la gerçure d'une voix qui ne peut s'élever au-dessus d'une autre qu'avec des mots de faim au ventre». Le livre est constitué de deux premières parties en prose qui situent le poète au Québec, suivent deux autres parties en vers libres qui sont présentées comme des lieux de transition, et les deux dernières en Corée avec l'«aurore aimée».

L'auteur est à la recherche de l'autre, dans une sorte de propension à l'angoisse de tout perdre ou de rater le coche. Puisqu'il a connu «tant de corps [...] à [se] perdre en route dans chaque amour», celle qu'il appelle son «aurore» pourrait bien disparaître dans ces fantasmes récurrents. Révolté contre cette «chienne de vie fiévreuse pognée dans la crasse à nous écorcher les flancs», il s'entête à tue-tête dans sa demande d'amour.

Le livre est fort de cette fièvre justement qui sait se dire avec l'énergie du besoin et de l'urgence, le livre est bon de cette manière d'incendier l'instant pour que l'épanouissement advienne.

Collaborateur du Devoir

***

ENTRE LES MONDES

Louise Bouchard

Les Herbes rouges

Montréal, 2007, 108 pages

CALME AURORE

(S'unir ailleurs, du napalm plein l'oeil)

Danny Plourde

L'Hexagone

Montréal, 2007, 112 pages
 
 
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