Bédé - L'été dans les bulles
Photo : Jacques Grenier
Trois étés de suite, de 1969 à 1971, mon père a loué un terrain au camping Vert et blanc, à Saint-Jovite. Enfer et délices. Je passais mes journées dans la roulotte. Jouer dehors? Trop de mouches noires. Trop glacée, la rivière du Diable.
Trop d'activités actives. Trop d'extérieur à l'extérieur. Dans la roulotte, il y avait Louis de Funès à la télé. Et il y avait les Superpocket Pilote. Mes premières bédés, après Tintin. Excroissance du journal Pilote, le Superpocket était un recueil en petit format, majoritairement constitué de récits courts mettant à contribution les séries-vedettes de l'hebdo alors au sommet de sa gloire: on y retrouvait Blueberry, Philémon, Tanguy et Laverdure, Norbert et Kari, même Astérix. Autant de premiers contacts. Autant de pactes à vie. Je vous en souhaite de tout pareils, à ceci près: sortez entre les bédés, c'est bon pour le teint et ça repose les yeux. Quelques suggestions en sus.
MISS PAS TOUCHE
Tome 1: LA VIERGE DU BORDEL
Tome 2: DU SANG SUR LES MAINS
Hubert et Karascoët
Poisson Pilote - Dargaud
On est au début des années 30, à Paris. Blanche, gentille fille, un brin sainte nitouche, va danser dans les guinguettes de banlieue avec sa copine Eugénie. Gare! Des femmes disparaissent aux alentours. On les retrouve mortes, atrocement mutilées. La presse parisienne s'invente un «boucher des guinguettes». Tout ça amuse Agathe, soeur de Blanche: «L'éventreur des petites bonnes légères! Un vrai épouvantail à vertu.» C'est pourtant elle qui, trop curieuse, est assassinée. Blanche jure de la venger, se met en chasse, suit une piste qui la mène au Pompadour, maison close aux moeurs plus que dissolues: la voilà au lupanar, véritable «Candide au pays des putes», aussi déterminée à débusquer le monstre qu'à demeurer vierge, d'où son surnom de Miss Pas Touche (pour contourner le problème, on lui fait jouer les dominatrices). Ainsi démarre une histoire dont le charme d'époque et le dessin presque enfantin de Karascoët (pseudo du tandem Marie Pommepuy-Sébastien Cosset) contrastent avec le scénario glauque d'Hubert Boulard, aux ramifications si intrigantes et tortueuses qu'il faut deux tomes pour en voir le bout. Entre innocence et stupre, jolies cases et planches «gore», l'équilibre est parfait, et la lecture de ce polar pervers, finaliste du prix Bédélys, aussi passionnante que troublante. À lire le jour, de préférence. Et tout habillé.
LE CHOUCAS
L'Intégrale
Christian Lax
Repérages - Dupuis
«J'ai bondi dans le seul costard de ma penderie (celui que j'avais pour l'enterrement de ma mère), que j'ai associé à une chemise jaune de chez Fringakian, manière d'atténuer l'austérité. J'avais tout d'un choucas.» Choucas: oiseau noir à long bec jaune. Ainsi Le Choucas explique-t-il son pseudo de fonction. Fonction: privé. Détective privé. Le Choucas est un privé du genre paumé, qui crèche dans un appartement à peu près vide, où quelques cartons jamais déballés rivalisent avec les traites impayées, rapport à la couche de poussière accumulée. Seule sa collection de polars de «La Noire» n'amasse pas mousse: c'est sa lecture de chevet, voire sa seule source de référence dans l'exercice de sa profession. Ses enquêtes lui tombent dessus comme des tuiles, et il est le plus souvent le jouet de machinations qui le dépassent (mais qu'il finit par résoudre néanmoins, généralement malgré lui). Ancien remonteur de pendules, viré pour cause de digitalisation, il est devenu privé par effet d'entraînement, et le demeure par désoeuvrement. C'est dire à quel point on a plaisir à le suivre, ballotté comme lui d'un lieu à l'autre et d'une embrouille à la suivante, découvrant au même rythme ralenti les tenants et aboutissants de ses drôles d'affaires. Qui plus est, Lax a une patte. Sacrées tronches que les siennes (à la limite de la caricature, façon Baru ou Goosens), et sacré sens du détail (ses rues, ses maisons, on s'y attarde indéfiniment). Et sacrée maîtrise du noir et blanc: une découverte pour qui avait lu Le Choucas en albums. En effet, l'intégrale a ceci de bien, en dépit de son format un chouïa trop réduit, qu'elle restitue l'oeuvre telle que proposée à l'origine par l'auteur, splendide noir et blanc que l'éditeur Dupuis avait cru bon éclabousser de couleurs. Allez comprendre. Comme s'il fallait voir le jaune de la chemise du Choucas pour savoir qu'elle est jaune.
NIC OUMOUK
Tome 2: LA FRANCE A PEUR
Manu Larcenet
Poisson Pilote - Dargaud
«La France a peur!» C'est l'envoyé spécial de la télé qui le dit. «La banlieue est à feu et à sang... » Vu qu'il habite la banlieue, Nic Oumouk, le petit Arabe aux grosses lunettes rondes, voudrait bien que la France ait peur de lui aussi. Las! Il est incompris. «Tu feras peur demain, à la France, avec ton bulletin de notes», lui dit sa mère. Deux planches plus loin, joie et pur hasard, il tombe sur une auto embrasée. Oups! Il tombe aussi sur une cohorte de CRS. À ses pieds, un sac plein d'armes, laissé là par un émeutier, un vrai, en fuite. Méprise. Sale situation. Un juge prédit à Nic un bel avenir: «Bêtise Þ Arrestation Þ Comparution immédiate Þ Centre de détention pour mineurs Þ Traumatisme Þ Chômage Þ Clochard Þ Mort.» Une solution est envisagée: un «travail d'intérêt général». Nic Oumouk aboutit ainsi à Ralleroles-Pamoisan, hameau provincial transformé en «village médiéval», où l'attend André Grinbeyroux, président de la coopérative locale. «Rho ben tu tombes bien, Fanfarolo! Il y a du pain trois céréales sur la planche à croustilloux!» Dure immersion dans le monde de la culture bio pour un habitué des «nuggets» de poulet. Nic y survivra, et parviendra même à faire peur à la France, révélant le plan diabolique d'un savant et du député-maire, qui veulent devenir maîtres du monde à l'aide de moutons «génétiquement modifiés au nucléaire». Eh oui. Ça ne s'invente pas, sauf si on s'appelle Larcenet.
Ai-je écrit que Manu Larcenet est l'auteur de bédé le plus férocement drôle, le plus pudiquement tendre et le plus dangereusement pertinent de ce siècle si neuf et déjà si usagé? Entre les divers tomes de ses séries unanimement acclamées, Le Combat ordinaire et Le Retour à la terre, même une récréation du genre de La France a peur de Nic Oumouk confine au coup de génie. Ici, Larcenet se lâche lousse dans un registre moins autobiographique, parodiant les récits d'aventures dont les enfants sont les héros. Du coup, il en profite pour dire ce qu'il pense de la paranoïa des Français envers les banlieues, des élus régionaux et leurs petits pouvoirs, ainsi que des errances potentielles des producteurs d'OGM. Chez Larcenet, pas de bédés en vain. Ce gars-là a des opinions. Et du coeur. À la fin, à travers ses lentilles ça d'épais, il y a encore et toujours le regard pur de Nic.
MA VIE-EN-VRAC
Gotlib avec Gilles Verlant
Flammarion
Ce n'est pas une bédé, mais une bio d'auteur de bédé. Bio qui n'en est pas tout à fait une non plus. Fichtre, diantre, bigre, comme dit le titre du premier chapitre. Allez, j'explique, on n'est pas aux pièces. Ne souhaitant pas raconter le reste de sa vie comme il avait narré son enfance dans le très émouvant J'existe, je me suis rencontré, Marcel Gotlieb, dit Gotlib, propose donc un livre de témoignages recueillis, une histoire orale, où le dénommé Gilles Verlant, ci-devant spécialiste ès chansons françaises et biographe émérite de Gainsbourg, en plus de tout glaner, tisse des liens et replace les faits dans leur contexte. C'est ça, la gloire, petit: on peut se payer le meilleur larbin. Gotlib, qui ne dessine presque plus — et nous dit pourquoi ici —, a tout de même habillé la titraille de sa fameuse graphie, et commenté çà et là, en notes de bas de page, les affirmations et opinions des uns et des autres. Y a pas à dire, ça embellit. D'une rare transparence, le livre aborde vaillamment tous les sujets, notamment la bataille contre la dépression chronique livrée par cet homme dont l'oeuvre est pourtant la plus poilante du monde. Tous les copains ont répondu présent, collègues et amis, femme et fille aussi, composant à eux tous un portrait saisissant, le plus exhaustif imaginable. En plus, un paragraphe sur deux, on se marre. Et on se dit à chaque évocation, à chaque illustration (pas chiche là-dessus, l'éditeur), que la vie sans ce «chair Monssieu Gautelibbe», comme l'écrirait l'élève Chaprot, aurait été aussi vide qu'une case sans coccinelle.
Collaborateur du Devoir
Trop d'activités actives. Trop d'extérieur à l'extérieur. Dans la roulotte, il y avait Louis de Funès à la télé. Et il y avait les Superpocket Pilote. Mes premières bédés, après Tintin. Excroissance du journal Pilote, le Superpocket était un recueil en petit format, majoritairement constitué de récits courts mettant à contribution les séries-vedettes de l'hebdo alors au sommet de sa gloire: on y retrouvait Blueberry, Philémon, Tanguy et Laverdure, Norbert et Kari, même Astérix. Autant de premiers contacts. Autant de pactes à vie. Je vous en souhaite de tout pareils, à ceci près: sortez entre les bédés, c'est bon pour le teint et ça repose les yeux. Quelques suggestions en sus.
MISS PAS TOUCHE
Tome 1: LA VIERGE DU BORDEL
Tome 2: DU SANG SUR LES MAINS
Hubert et Karascoët
Poisson Pilote - Dargaud
On est au début des années 30, à Paris. Blanche, gentille fille, un brin sainte nitouche, va danser dans les guinguettes de banlieue avec sa copine Eugénie. Gare! Des femmes disparaissent aux alentours. On les retrouve mortes, atrocement mutilées. La presse parisienne s'invente un «boucher des guinguettes». Tout ça amuse Agathe, soeur de Blanche: «L'éventreur des petites bonnes légères! Un vrai épouvantail à vertu.» C'est pourtant elle qui, trop curieuse, est assassinée. Blanche jure de la venger, se met en chasse, suit une piste qui la mène au Pompadour, maison close aux moeurs plus que dissolues: la voilà au lupanar, véritable «Candide au pays des putes», aussi déterminée à débusquer le monstre qu'à demeurer vierge, d'où son surnom de Miss Pas Touche (pour contourner le problème, on lui fait jouer les dominatrices). Ainsi démarre une histoire dont le charme d'époque et le dessin presque enfantin de Karascoët (pseudo du tandem Marie Pommepuy-Sébastien Cosset) contrastent avec le scénario glauque d'Hubert Boulard, aux ramifications si intrigantes et tortueuses qu'il faut deux tomes pour en voir le bout. Entre innocence et stupre, jolies cases et planches «gore», l'équilibre est parfait, et la lecture de ce polar pervers, finaliste du prix Bédélys, aussi passionnante que troublante. À lire le jour, de préférence. Et tout habillé.
LE CHOUCAS
L'Intégrale
Christian Lax
Repérages - Dupuis
«J'ai bondi dans le seul costard de ma penderie (celui que j'avais pour l'enterrement de ma mère), que j'ai associé à une chemise jaune de chez Fringakian, manière d'atténuer l'austérité. J'avais tout d'un choucas.» Choucas: oiseau noir à long bec jaune. Ainsi Le Choucas explique-t-il son pseudo de fonction. Fonction: privé. Détective privé. Le Choucas est un privé du genre paumé, qui crèche dans un appartement à peu près vide, où quelques cartons jamais déballés rivalisent avec les traites impayées, rapport à la couche de poussière accumulée. Seule sa collection de polars de «La Noire» n'amasse pas mousse: c'est sa lecture de chevet, voire sa seule source de référence dans l'exercice de sa profession. Ses enquêtes lui tombent dessus comme des tuiles, et il est le plus souvent le jouet de machinations qui le dépassent (mais qu'il finit par résoudre néanmoins, généralement malgré lui). Ancien remonteur de pendules, viré pour cause de digitalisation, il est devenu privé par effet d'entraînement, et le demeure par désoeuvrement. C'est dire à quel point on a plaisir à le suivre, ballotté comme lui d'un lieu à l'autre et d'une embrouille à la suivante, découvrant au même rythme ralenti les tenants et aboutissants de ses drôles d'affaires. Qui plus est, Lax a une patte. Sacrées tronches que les siennes (à la limite de la caricature, façon Baru ou Goosens), et sacré sens du détail (ses rues, ses maisons, on s'y attarde indéfiniment). Et sacrée maîtrise du noir et blanc: une découverte pour qui avait lu Le Choucas en albums. En effet, l'intégrale a ceci de bien, en dépit de son format un chouïa trop réduit, qu'elle restitue l'oeuvre telle que proposée à l'origine par l'auteur, splendide noir et blanc que l'éditeur Dupuis avait cru bon éclabousser de couleurs. Allez comprendre. Comme s'il fallait voir le jaune de la chemise du Choucas pour savoir qu'elle est jaune.
NIC OUMOUK
Tome 2: LA FRANCE A PEUR
Manu Larcenet
Poisson Pilote - Dargaud
«La France a peur!» C'est l'envoyé spécial de la télé qui le dit. «La banlieue est à feu et à sang... » Vu qu'il habite la banlieue, Nic Oumouk, le petit Arabe aux grosses lunettes rondes, voudrait bien que la France ait peur de lui aussi. Las! Il est incompris. «Tu feras peur demain, à la France, avec ton bulletin de notes», lui dit sa mère. Deux planches plus loin, joie et pur hasard, il tombe sur une auto embrasée. Oups! Il tombe aussi sur une cohorte de CRS. À ses pieds, un sac plein d'armes, laissé là par un émeutier, un vrai, en fuite. Méprise. Sale situation. Un juge prédit à Nic un bel avenir: «Bêtise Þ Arrestation Þ Comparution immédiate Þ Centre de détention pour mineurs Þ Traumatisme Þ Chômage Þ Clochard Þ Mort.» Une solution est envisagée: un «travail d'intérêt général». Nic Oumouk aboutit ainsi à Ralleroles-Pamoisan, hameau provincial transformé en «village médiéval», où l'attend André Grinbeyroux, président de la coopérative locale. «Rho ben tu tombes bien, Fanfarolo! Il y a du pain trois céréales sur la planche à croustilloux!» Dure immersion dans le monde de la culture bio pour un habitué des «nuggets» de poulet. Nic y survivra, et parviendra même à faire peur à la France, révélant le plan diabolique d'un savant et du député-maire, qui veulent devenir maîtres du monde à l'aide de moutons «génétiquement modifiés au nucléaire». Eh oui. Ça ne s'invente pas, sauf si on s'appelle Larcenet.
Ai-je écrit que Manu Larcenet est l'auteur de bédé le plus férocement drôle, le plus pudiquement tendre et le plus dangereusement pertinent de ce siècle si neuf et déjà si usagé? Entre les divers tomes de ses séries unanimement acclamées, Le Combat ordinaire et Le Retour à la terre, même une récréation du genre de La France a peur de Nic Oumouk confine au coup de génie. Ici, Larcenet se lâche lousse dans un registre moins autobiographique, parodiant les récits d'aventures dont les enfants sont les héros. Du coup, il en profite pour dire ce qu'il pense de la paranoïa des Français envers les banlieues, des élus régionaux et leurs petits pouvoirs, ainsi que des errances potentielles des producteurs d'OGM. Chez Larcenet, pas de bédés en vain. Ce gars-là a des opinions. Et du coeur. À la fin, à travers ses lentilles ça d'épais, il y a encore et toujours le regard pur de Nic.
MA VIE-EN-VRAC
Gotlib avec Gilles Verlant
Flammarion
Ce n'est pas une bédé, mais une bio d'auteur de bédé. Bio qui n'en est pas tout à fait une non plus. Fichtre, diantre, bigre, comme dit le titre du premier chapitre. Allez, j'explique, on n'est pas aux pièces. Ne souhaitant pas raconter le reste de sa vie comme il avait narré son enfance dans le très émouvant J'existe, je me suis rencontré, Marcel Gotlieb, dit Gotlib, propose donc un livre de témoignages recueillis, une histoire orale, où le dénommé Gilles Verlant, ci-devant spécialiste ès chansons françaises et biographe émérite de Gainsbourg, en plus de tout glaner, tisse des liens et replace les faits dans leur contexte. C'est ça, la gloire, petit: on peut se payer le meilleur larbin. Gotlib, qui ne dessine presque plus — et nous dit pourquoi ici —, a tout de même habillé la titraille de sa fameuse graphie, et commenté çà et là, en notes de bas de page, les affirmations et opinions des uns et des autres. Y a pas à dire, ça embellit. D'une rare transparence, le livre aborde vaillamment tous les sujets, notamment la bataille contre la dépression chronique livrée par cet homme dont l'oeuvre est pourtant la plus poilante du monde. Tous les copains ont répondu présent, collègues et amis, femme et fille aussi, composant à eux tous un portrait saisissant, le plus exhaustif imaginable. En plus, un paragraphe sur deux, on se marre. Et on se dit à chaque évocation, à chaque illustration (pas chiche là-dessus, l'éditeur), que la vie sans ce «chair Monssieu Gautelibbe», comme l'écrirait l'élève Chaprot, aurait été aussi vide qu'une case sans coccinelle.
Collaborateur du Devoir
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