Jim Harrison incarné
Le chalet de mes parents, à Saint-Tite. Printemps 2000, j'étais venu y passer quelques jours avec Jim Harrison, bien présent dans les pages de ses cinq premiers livres réunis dans la collection «Bouquins» chez Robert Laffont. Un balbuzard (un aigle-pêcheur) venait se percher tous les soirs dans un vieux tremble à moitié mort au-dessus du chalet pour y passer la nuit. Justement, il me semble qu'il y avait un nid de balbuzard dans Wolf, mémoires fictifs, le premier roman du jusque-là poète Harrison. Ah, voilà: «Il s'envola, un mètre cinquante d'envergure, ailes battant l'air, survolant l'intrus en cercles de plus en plus larges, de plus en plus hauts.» C'est l'histoire d'un type qui s'enfonce dans la forêt avec une tente, une canne à pêche, une vieille 30-30 et une bouteille de brandy et qui se remémore le petit bout d'existence passablement agitée vécu jusque-là. Il se perd au fond des bois et décide de chercher un certain nid de balbuzard de sa connaissance, histoire de renouer avec une ou deux certitudes: «Si le balbuzard est là, je m'inclinerai devant Dieu et ferai part de ma trouvaille aux autorités.»
Dans ce livre publié alors qu'il avait 34 ans, Harrison prend déjà position (sur la culture, la société, ses semblables qui le sont si peu, etc.): «Le problème de fond: je ne veux pas vivre dans ce monde, mais je veux vivre.» De quel monde parle-t-on ici? D'un monde où il y a de moins en moins de bêtes et de plus en plus de bêtise, où la majesté s'incline devant la technique, où des éleveurs de moutons texans, pilotes de petits avions, peuvent exterminer à la carabine des milliers d'aigles royaux en plein vol... «J'aimerais être le Robin des Bois des aigles et débarrasser le ciel de leurs saloperies de Cessnas.» Des ranchers texans qui, aujourd'hui, n'ont sans doute plus le droit de dépeupler ainsi le ciel, mais qui ont fait des petits, ont des parents un peu partout, des cousins à Saint-Tite, à l'Association des riverains, par exemple, qui demandait l'automne dernier à ses membres de foncer en bateau à moteur sur les grandes volées d'oies qui font halte chaque année sur notre lac, parce que, c'est bien connu, les oies sauvages, ça pollue.
Ton grave, écriture joyeuse
Je suis de retour à Saint-Tite et Big Jim Harrison est encore du voyage, empruntant cette fois la forme de son tout dernier roman, au ton grave, à l'écriture joyeuse, intitulé, tel un bordélique testament: Retour en terre. Dont voici, pour vous donner une idée, un petit extrait assez représentatif: «[...] je n'arrête pas de réfléchir au pouvoir absurde de la sexualité. Un écrivain s'est interrogé sur notre nature d'animaux en habits humains. Lors d'un déjeuner médiocre, en regardant par la vitrine le Mississippi près de La Crosse, dans le Wisconsin, j'ai malgré tout réussi à trouver sexy la serveuse bougonne au teint cireux. Elle était extrêmement occupée car elle avait trop de tables à servir, mais quand elle s'est approchée de moi j'ai senti la chaleur de son corps. J'ai fait trois siestes dans ma voiture et à chaque fois je me suis réveillé ravi de vivre sur cette terre malgré la nature désespérément faussée de notre existence.»
Le mouvement de la route, la nature animale de l'Homme, la sexualité bonhomme et compulsive, le territoire états-unien et ses petites villes, et jusqu'au critique culinaire: tout Harrison est là. Et le non-initié qui chercherait par quel côté aborder l'imposant édifice aux odeurs de bourbon, de feu de bois et de sexe humide qu'est l'oeuvre de Jim Harrison ne ferait pas un mauvais choix en commençant par cette fin qui, malgré le thème douloureux et les accents élégiaques, n'est sans doute qu'apparente.
Il y a d'abord la beauté de l'objet lui-même. Le motif, les couleurs, la parfaite sobriété de l'ensemble, qui s'allie comme tout naturellement au propos. C'est un livre qu'on a envie de tenir. Le propos, parlons-en: un homme, Métis d'origine finnoise et chippewa, s'étiole à toute vitesse, condamné, à 45 ans, par la sclérose en plaques. Il décide de dicter à sa femme l'histoire de sa famille telle qu'il la conçoit, pour que (au cas où une telle préoccupation aurait encore cours dans le futur... ) ses enfants apprennent d'où ils viennent. Que Donald, c'est son nom, annonce ensuite son intention de devancer l'issue inéluctable de la maladie, voilà qui pourrait sembler banal à première vue (pas encore une histoire d'euthanasie?!). Heureusement, il y a les ours...
Si le balbuzard de Saint-Tite me ramenait au premier roman de l'auteur, cette fois j'accomplis mentalement l'opération inverse et les ours de la péninsule nord du Michigan me ramènent à Saint-Tite. Où il y a aussi des ours, monsieur Harrison, des ours qu'on rencontre parfois en plein jour, qui se gavent de cerises sauvages et se délestent au petit matin de cacas monstrueux. Je vous lis et je pense aux ours de ma vie, bien aussi nombreux que ceux de votre livre. Je vous lis sur la galerie du chalet, assis à une table de pique-nique, en écoutant la danse d'amour du colibri qui résonne tout près, ce grand U que trace le mâle frénétique et vrombissant sous les yeux de sa compagne ravie. Je vous lis et, en votre honneur, je vais terminer la bouteille de vin, me trouvant tout de même plutôt sage, parce que vous, c'est deux, mais vous pesez 150 kilos. Et demain, quand un pic maculé particulièrement macho me sortira du lit à cinq heures du matin en martelant comme un dément la bordure de tôle de la cheminée sur le toit du chalet, l'équivalent avifaunique de faire crier ses pneus au coin de la rue, c'est encore à vous que je penserai, et je poufferai de rire, car si les humains sont des animaux, le contraire est aussi vrai. Et c'est tout doucement que j'entrerai dans l'eau au bout du quai, pour ne pas déranger les minuscules alevins de l'achigan, parce que c'est là, dans vos livres: le respect de toute vie.
Alors les ours... Dans ce roman qui est un de ses meilleurs, qui dégage comme la quintessence de l'univers harrisonien, l'écrivain poursuit, entre le Michigan et le Mexique, sa quête d'une nouvelle mythologie nord-américaine fondée sur le métissage, posture culturelle. Le statut d'autochtone devenant dès lors un choix, l'Amérique indienne, une patrie de l'esprit plutôt qu'une fatalité raciale. «J'ai bien sûr un pied dans les deux mondes», observe Donald, parfaitement lucide «tandis que son corps se transforme en la carcasse desséchée d'un animal mort au bord de la route.» Mais la mort, qui donne son poids à chaque page de ce livre, peut devenir, suggère l'auteur, l'ultime réconciliation avec la Nature. «On ne peut pas penser à une seule chose vivante qui ne va pas mourir.» Et Donald le Métis choisit de mourir en Indien, dans un lieu de pouvoir où il a jeûné pendant trois jours et qui s'appelle... Sault-Sainte-Marie (prononcez Soo). Quelque part du côté du Canada...
Est-ce que Jim Harrison n'a pas tendance à exagérer un peu au sujet des Premières Nations? Disons que la considérable énergie vitale qui gonfle sa prose donne parfois l'impression de lui jouer des tours. «[...] il avait lu que les Inuits possédaient deux cents termes différents pour décrire la neige.» Ce n'est pas plutôt neuf? Ou vingt-et-un? C'est le problème avec les conteurs: le poisson continue de grandir une fois capturé, pareil que les ongles du mort. Avec Jim Harrison, vous êtes du moins assuré de le manger grillé, avec du vermouth sec, du beurre et du citron. À soixante-dix ans, ce grand conteur est probablement le plus puissant prosateur de la littérature américaine actuelle. Chacune de ses phrases porte, toutes sont tissées par la mémoire et le rêve, en une vision. «Tu crois peut-être qu'un ours n'est rien d'autre qu'un ours?», demande-t-il. Posez-vous la question...
Collaborateur du Devoir
***
Retour en terre
Jim Harrison
Traduit de l'américain par Brice Matthieussent
Christian Bourgois éditeur
Paris, 2007, 324 pages
Dans ce livre publié alors qu'il avait 34 ans, Harrison prend déjà position (sur la culture, la société, ses semblables qui le sont si peu, etc.): «Le problème de fond: je ne veux pas vivre dans ce monde, mais je veux vivre.» De quel monde parle-t-on ici? D'un monde où il y a de moins en moins de bêtes et de plus en plus de bêtise, où la majesté s'incline devant la technique, où des éleveurs de moutons texans, pilotes de petits avions, peuvent exterminer à la carabine des milliers d'aigles royaux en plein vol... «J'aimerais être le Robin des Bois des aigles et débarrasser le ciel de leurs saloperies de Cessnas.» Des ranchers texans qui, aujourd'hui, n'ont sans doute plus le droit de dépeupler ainsi le ciel, mais qui ont fait des petits, ont des parents un peu partout, des cousins à Saint-Tite, à l'Association des riverains, par exemple, qui demandait l'automne dernier à ses membres de foncer en bateau à moteur sur les grandes volées d'oies qui font halte chaque année sur notre lac, parce que, c'est bien connu, les oies sauvages, ça pollue.
Ton grave, écriture joyeuse
Je suis de retour à Saint-Tite et Big Jim Harrison est encore du voyage, empruntant cette fois la forme de son tout dernier roman, au ton grave, à l'écriture joyeuse, intitulé, tel un bordélique testament: Retour en terre. Dont voici, pour vous donner une idée, un petit extrait assez représentatif: «[...] je n'arrête pas de réfléchir au pouvoir absurde de la sexualité. Un écrivain s'est interrogé sur notre nature d'animaux en habits humains. Lors d'un déjeuner médiocre, en regardant par la vitrine le Mississippi près de La Crosse, dans le Wisconsin, j'ai malgré tout réussi à trouver sexy la serveuse bougonne au teint cireux. Elle était extrêmement occupée car elle avait trop de tables à servir, mais quand elle s'est approchée de moi j'ai senti la chaleur de son corps. J'ai fait trois siestes dans ma voiture et à chaque fois je me suis réveillé ravi de vivre sur cette terre malgré la nature désespérément faussée de notre existence.»
Le mouvement de la route, la nature animale de l'Homme, la sexualité bonhomme et compulsive, le territoire états-unien et ses petites villes, et jusqu'au critique culinaire: tout Harrison est là. Et le non-initié qui chercherait par quel côté aborder l'imposant édifice aux odeurs de bourbon, de feu de bois et de sexe humide qu'est l'oeuvre de Jim Harrison ne ferait pas un mauvais choix en commençant par cette fin qui, malgré le thème douloureux et les accents élégiaques, n'est sans doute qu'apparente.
Il y a d'abord la beauté de l'objet lui-même. Le motif, les couleurs, la parfaite sobriété de l'ensemble, qui s'allie comme tout naturellement au propos. C'est un livre qu'on a envie de tenir. Le propos, parlons-en: un homme, Métis d'origine finnoise et chippewa, s'étiole à toute vitesse, condamné, à 45 ans, par la sclérose en plaques. Il décide de dicter à sa femme l'histoire de sa famille telle qu'il la conçoit, pour que (au cas où une telle préoccupation aurait encore cours dans le futur... ) ses enfants apprennent d'où ils viennent. Que Donald, c'est son nom, annonce ensuite son intention de devancer l'issue inéluctable de la maladie, voilà qui pourrait sembler banal à première vue (pas encore une histoire d'euthanasie?!). Heureusement, il y a les ours...
Si le balbuzard de Saint-Tite me ramenait au premier roman de l'auteur, cette fois j'accomplis mentalement l'opération inverse et les ours de la péninsule nord du Michigan me ramènent à Saint-Tite. Où il y a aussi des ours, monsieur Harrison, des ours qu'on rencontre parfois en plein jour, qui se gavent de cerises sauvages et se délestent au petit matin de cacas monstrueux. Je vous lis et je pense aux ours de ma vie, bien aussi nombreux que ceux de votre livre. Je vous lis sur la galerie du chalet, assis à une table de pique-nique, en écoutant la danse d'amour du colibri qui résonne tout près, ce grand U que trace le mâle frénétique et vrombissant sous les yeux de sa compagne ravie. Je vous lis et, en votre honneur, je vais terminer la bouteille de vin, me trouvant tout de même plutôt sage, parce que vous, c'est deux, mais vous pesez 150 kilos. Et demain, quand un pic maculé particulièrement macho me sortira du lit à cinq heures du matin en martelant comme un dément la bordure de tôle de la cheminée sur le toit du chalet, l'équivalent avifaunique de faire crier ses pneus au coin de la rue, c'est encore à vous que je penserai, et je poufferai de rire, car si les humains sont des animaux, le contraire est aussi vrai. Et c'est tout doucement que j'entrerai dans l'eau au bout du quai, pour ne pas déranger les minuscules alevins de l'achigan, parce que c'est là, dans vos livres: le respect de toute vie.
Alors les ours... Dans ce roman qui est un de ses meilleurs, qui dégage comme la quintessence de l'univers harrisonien, l'écrivain poursuit, entre le Michigan et le Mexique, sa quête d'une nouvelle mythologie nord-américaine fondée sur le métissage, posture culturelle. Le statut d'autochtone devenant dès lors un choix, l'Amérique indienne, une patrie de l'esprit plutôt qu'une fatalité raciale. «J'ai bien sûr un pied dans les deux mondes», observe Donald, parfaitement lucide «tandis que son corps se transforme en la carcasse desséchée d'un animal mort au bord de la route.» Mais la mort, qui donne son poids à chaque page de ce livre, peut devenir, suggère l'auteur, l'ultime réconciliation avec la Nature. «On ne peut pas penser à une seule chose vivante qui ne va pas mourir.» Et Donald le Métis choisit de mourir en Indien, dans un lieu de pouvoir où il a jeûné pendant trois jours et qui s'appelle... Sault-Sainte-Marie (prononcez Soo). Quelque part du côté du Canada...
Est-ce que Jim Harrison n'a pas tendance à exagérer un peu au sujet des Premières Nations? Disons que la considérable énergie vitale qui gonfle sa prose donne parfois l'impression de lui jouer des tours. «[...] il avait lu que les Inuits possédaient deux cents termes différents pour décrire la neige.» Ce n'est pas plutôt neuf? Ou vingt-et-un? C'est le problème avec les conteurs: le poisson continue de grandir une fois capturé, pareil que les ongles du mort. Avec Jim Harrison, vous êtes du moins assuré de le manger grillé, avec du vermouth sec, du beurre et du citron. À soixante-dix ans, ce grand conteur est probablement le plus puissant prosateur de la littérature américaine actuelle. Chacune de ses phrases porte, toutes sont tissées par la mémoire et le rêve, en une vision. «Tu crois peut-être qu'un ours n'est rien d'autre qu'un ours?», demande-t-il. Posez-vous la question...
Collaborateur du Devoir
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Retour en terre
Jim Harrison
Traduit de l'américain par Brice Matthieussent
Christian Bourgois éditeur
Paris, 2007, 324 pages
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