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Beckett et d'autres

Guylaine Massoutre   16 juin 2007  Livres
Samuel Beckett, Paris, 1960 (détail)
Samuel Beckett, Paris, 1960 (détail)
Romans nomades, radieux ou troublants, ils se tiennent aux angles où la lumière diffracte. Telle l'installation en cours, conçue par Alain Fleischer pour l'oeuvre de Beckett, au centre Beaubourg à Paris, une cloison percée de fentes rappelle que lire un grand écrivain, c'est pénétrer son théâtre intime, à l'horizon duquel la vie a l'air plus vraie.

«Aucun regard au monde n'est plus difficile à capter que celui d'un barman», confiait Beckett à Paul Auster, qui lui rend ici hommage. Pour l'occasion, un livre, Objet Beckett, édité par l'Imec et le Centre Pompidou, offre un florilège de lectures vivifiantes. Isoler une citation et la grossir dans un musée livre des indices sûrs: une étrange quête de sens y est énoncée, au ras d'une existence minimale.

Sensibilités brutes, les artisans de cet excellent Objet Beckett que signent Jacques Aubert, Paul Auster, Pierre Bergounioux, Pascale Casanova, Éric Chevillard, Georges Didi-Huberman, Clément Rosset, Jude Stéfan, Jean-Philippe Toussaint, Enrique Vila-Matas. Artistes visuels, metteurs en scène, écrivains, il les inspire. Quant aux conceptrices de l'exposition, Marianne Alphant et Nathalie Léger, elles ont refusé de déflorer le mystère de sa pensée rigoureuse. Il l'avait dit: «Une voix parvient à quelqu'un dans le noir. Imaginer.»

Suspendu au-dessus du vide, Beckett prête sa voix de dramaturge au réel ascétique, persistant. Lire Beckett? C'est sentir «la nudité, le déchet, le rire, un crâne, une chute, un arbre, le silence, un cube, l'obscurité, la voix, des ruines», écrit Alphant. Il est né en 1906. Faute de l'avoir célébré l'an dernier, pourquoi ne pas saisir ses proses brèves, ou ses romans, ou ses monologues? Dans son obsession d'un néant cataclysmique, la jubilation de son verbe épuré nous cerne avec évidence.

Destins de femmes

Qui n'aimera s'attacher, un été, à une saga familiale et orgueilleuse? Voici La Voyageuse de nuit de Françoise Chandernagor. Après une dizaine d'ouvrages — voir la trilogie fameuse, Leçons de ténèbres —, elle sait ouvrir la maison agitée des coeurs sentimentaux. Ici, le portrait tourne autour d'une vieille mère autoritaire et de ses quatre filles. Impotente et reine retirée en elle-même, elle vit ses dernières volontés, inventées à même un corps presque incapable de la servir. Ses filles, décontenancées par ses manigances, la devinent avec difficulté.

Avec grâce, Chandernagor évoque la contemporanéité aussi bien que le passé. Cette mère hospitalisée suscite angoisses, refus, rancoeurs, culpabilités, démissions, sacrifices et impuissances. Mais l'humour y a aussi sa place. Il pénètre la vie de province, le monde quasi disparu des générations, disharmonieuses mais encore soudées.

Sensoriel, équilibrant la peinture de moeurs et un questionnement sans lourdeur, le roman fait sentir un équilibre qui penche. L'amour épuise les réserves que toutes avaient cru engrangées. Forces et fragilités libèrent de l'énergie, preuve que le temps aveugle, présence innommée, tient toujours les rênes de telles équipées.

La Dernière Sonate de l'hiver, premier roman de Béatrice Wilmos, campe un autre quatuor romanesque, qui se lie à Berlin en 1943. Entre deux musiciens russes et deux jeunes Allemands, frère et soeur dévorés par la guerre, l'amitié, la passion, l'humanité marient le cauchemar et l'absurde.

Le roman vaut par les noeuds que noue ce qu'on ne comprend pas. Wilmos en fait un écheveau ordonné, habile, aisément lisible. Ni les données connues d'une irruption cruelle, ni la mort la plus stupide et inutile, ni le nationalisme immonde des furies guerrières n'empêchent la musique humaine d'être jouée. On lit ce roman filmique pour en être retenu prisonnier.

À signaler

Deux ouvrages consacrés à l'Argentine. D'abord, Pampa, de Pierre Kalfon, raconte l'épopée d'Auguste Guinnard, parti de Paris en 1855 sur l'Astrolabe, plein sud vers les Amériques. De Buenos Aires, le jeune Parisien se lance à la conquête de la pampa. On devine la suite, une forte couleur locale, du sang et de la foi, des prisonniers et un héroïsme qu'on aurait honte de ne pas qualifier de décadent.

Ce à quoi on préférera peut-être Manèges, de Laura Alcoba, née en 1968 en Argentine et élevée dans la résistance des Montoneros, clandestins engagés contre la dictature triomphante. Farouchement campé à partir des souvenirs d'enfance, ce récit raconte les secrets indéchiffrables qu'Alcoba, devenue Française, retrouve sur les lieux. Les noms, les risques incroyables pris par les militants, la terreur imposée par les militaires et la délation bouleversent sa mémoire, assaillie par une violence inouïe.

Dans la même foulée, un autre récit se détache par son universelle irréalité. Henri Raczymow, né en France d'émigrés juifs polonais, se rend à Varsovie et à Cracovie confronter le vide infiniment douloureux de la mémoire. Ce récit aux accents proustiens s'intitule Dix jours «polonais». Pas une ligne qui ne soit authentique ou enragée. Tout signe, toute inférence polonaise sur les lieux de la Shoah font monter une terrible souffrance incorporée. En négatif, sa mauvaise humeur soutenue dit un amour impossible, immodéré, que l'émotion slave sait faire vibrer et durer. De puissantes pages sur le chagrin, sobre chant de l'âme, font monter d'irréparables larmes encore à verser.

Collaboratrice du Devoir

***

Objet Beckett

Imec et Centre Pompidou

Paris, 2007, 128 pages

La Voyageuse de nuit

Françoise Chandernagor

Gallimard

Paris, 2007, 323 pages

La Dernière Sonate de l'hiver

Béatrice Wilmos

Flammarion

Paris, 2007, 333 pages

Pampa

Pierre Kalfon

Le Seuil

Paris, 2007, 428 pages

Manèges

Petite histoire argentine

Laura Alcoba

Gallimard

Paris, 2007, 143 pages

Dix jours « polonais »

Henri Raczymow

Gallimard

Paris, 2007, 103 pages
 
 
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