La petite chronique - Vous êtes de gauche, vous ?
16 juin 2007
Livres
Il ne se passe pas une semaine sans que des journalistes ou des universitaires se demandent s'il est encore de bon ton de faire la distinction entre la droite et la gauche en politique. Les plus pressés d'entre eux ont depuis longtemps décidé que ce temps est révolu. Histoire de leur être désagréable, j'ai choisi cette semaine de traiter de deux livres qui marquent bien la différence fondamentale qui sépare ses deux attitudes par rapport à l'existence.
Elio Vittorini a compté dans la vie littéraire italienne de la première moitié du XXe siècle. Autodidacte, il a milité dans l'antifascisme, dirigé avec Pavese les Éditions Einaudi, traduit Faulkner, Steinbeck et Caldwell. Les Hommes et les Autres, que l'on reprend dans la collection «L'imaginaire», est un roman plus qu'attachant. Il y est question de la lutte des résistants contre l'occupant allemand et les collaborateurs fascistes pendant la Deuxième Guerre mondiale. Comme il l'explique dans une note liminaire, le titre italien, Uomini e no, signifie que le genre humain est formé d'hommes et de «non-hommes».
Les lecteurs et admirateurs du Si c'est un homme de Primo Levi se sentiront en territoire connu. Vittorini décrit les méandres du comportement d'êtres plongés dans la guerre. À quel moment cessent-ils d'être des hommes pour devenir des bourreaux? Il s'attache aux actions et aux pensées d'hommes combattant pour la liberté, mais se penche tout autant sur la férocité de militaires dont la cruauté est répugnante.
Il dit: «Je pense qu'il faut beaucoup d'humilité pour être écrivain. Mon père m'en a donné l'exemple, qui était maréchal-ferrant et écrivait des tragédies, et qui ne considérait pas qu'écrire des tragédies fût plus que ferrer des chevaux.»
Vittorini montre de façon exemplaire que l'univers est peuplé tout à la fois de générosité et de méchanceté. S'apprête-t-il à décrire les actions d'un résistant préparant un attentat qu'il s'interroge sur la compréhension qu'il peut avoir des motifs d'un geste violent, lui qui ne croit pas s'être jamais servi d'un revolver. «Ai-je jamais tué? Je ne crois pas.»
Ce beau roman, bouleversant de vérité, on l'aura compris, est empreint de la plus grande compassion pour la fraternité humaine. Si être de gauche signifie quelque chose, et je le crois, ce roman le prouve d'emblée.
Joseph de Maistre, qu'on ne lit plus guère, on le comprend, est l'auteur contre-révolutionnaire par excellence. Alors que Vittorini nous dépeint en toute émotion une condition humaine aux prises avec le mal, Joseph de Maistre (1753-1821) est le réactionnaire type. Il prétendait avec toute la morgue du monde que l'homme n'existe pas, que les institutions seules comptent. Le siècle des Lumières lui paraissait plus que détestable.
Mais pourquoi ne perd-on pas tout à fait son temps à consulter Les Soirées de Saint-Pétersbourg et, à un moindre degré, les Six paradoxes à madame la marquise de Nav? C'est tout bonnement que cet être exécrable qui estimait que «la guerre est divine» savait traduire son pessimisme dans un style pas toujours vieillot. On trouve fréquemment sous sa plume des traits de cruauté, des paradoxes étonnants. Il démontrerait, si besoin il y avait, que la droite s'accommode souvent d'une pureté dans l'expression. Pas étonnant que Cioran l'ait lu et annoté. Il trouvait sûrement chez lui des constatations amères sur les agissements des hommes.
Droite ou gauche? D'avoir choisi son camp n'empêche pas les incursions chez l'ennemi. Je me promets de retourner chez Joseph de Maistre, qu'il ne faut pas confondre avec Xavier, son frère, auteur du délicieux Voyage autour de ma chambre.
Collaborateur du Devoir
***
Les hommes et les autres
Elio Vittorini
Gallimard, coll. «L'Imaginaire»
Paris, 2007, 246 pages
Îuvres
Joseph de Maistre
Robert Laffont, coll. «Bouquins»
Paris, 2007, 1330 pages
Elio Vittorini a compté dans la vie littéraire italienne de la première moitié du XXe siècle. Autodidacte, il a milité dans l'antifascisme, dirigé avec Pavese les Éditions Einaudi, traduit Faulkner, Steinbeck et Caldwell. Les Hommes et les Autres, que l'on reprend dans la collection «L'imaginaire», est un roman plus qu'attachant. Il y est question de la lutte des résistants contre l'occupant allemand et les collaborateurs fascistes pendant la Deuxième Guerre mondiale. Comme il l'explique dans une note liminaire, le titre italien, Uomini e no, signifie que le genre humain est formé d'hommes et de «non-hommes».
Les lecteurs et admirateurs du Si c'est un homme de Primo Levi se sentiront en territoire connu. Vittorini décrit les méandres du comportement d'êtres plongés dans la guerre. À quel moment cessent-ils d'être des hommes pour devenir des bourreaux? Il s'attache aux actions et aux pensées d'hommes combattant pour la liberté, mais se penche tout autant sur la férocité de militaires dont la cruauté est répugnante.
Il dit: «Je pense qu'il faut beaucoup d'humilité pour être écrivain. Mon père m'en a donné l'exemple, qui était maréchal-ferrant et écrivait des tragédies, et qui ne considérait pas qu'écrire des tragédies fût plus que ferrer des chevaux.»
Vittorini montre de façon exemplaire que l'univers est peuplé tout à la fois de générosité et de méchanceté. S'apprête-t-il à décrire les actions d'un résistant préparant un attentat qu'il s'interroge sur la compréhension qu'il peut avoir des motifs d'un geste violent, lui qui ne croit pas s'être jamais servi d'un revolver. «Ai-je jamais tué? Je ne crois pas.»
Ce beau roman, bouleversant de vérité, on l'aura compris, est empreint de la plus grande compassion pour la fraternité humaine. Si être de gauche signifie quelque chose, et je le crois, ce roman le prouve d'emblée.
Joseph de Maistre, qu'on ne lit plus guère, on le comprend, est l'auteur contre-révolutionnaire par excellence. Alors que Vittorini nous dépeint en toute émotion une condition humaine aux prises avec le mal, Joseph de Maistre (1753-1821) est le réactionnaire type. Il prétendait avec toute la morgue du monde que l'homme n'existe pas, que les institutions seules comptent. Le siècle des Lumières lui paraissait plus que détestable.
Mais pourquoi ne perd-on pas tout à fait son temps à consulter Les Soirées de Saint-Pétersbourg et, à un moindre degré, les Six paradoxes à madame la marquise de Nav? C'est tout bonnement que cet être exécrable qui estimait que «la guerre est divine» savait traduire son pessimisme dans un style pas toujours vieillot. On trouve fréquemment sous sa plume des traits de cruauté, des paradoxes étonnants. Il démontrerait, si besoin il y avait, que la droite s'accommode souvent d'une pureté dans l'expression. Pas étonnant que Cioran l'ait lu et annoté. Il trouvait sûrement chez lui des constatations amères sur les agissements des hommes.
Droite ou gauche? D'avoir choisi son camp n'empêche pas les incursions chez l'ennemi. Je me promets de retourner chez Joseph de Maistre, qu'il ne faut pas confondre avec Xavier, son frère, auteur du délicieux Voyage autour de ma chambre.
Collaborateur du Devoir
***
Les hommes et les autres
Elio Vittorini
Gallimard, coll. «L'Imaginaire»
Paris, 2007, 246 pages
Îuvres
Joseph de Maistre
Robert Laffont, coll. «Bouquins»
Paris, 2007, 1330 pages
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