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    La maison dans les arbres

    16 juin 2007 | Stéphane Baillargeon | Livres
    La cabane d’Island Wood, Bainbridge Island, Washington, États-Unis
    Photo : La cabane d’Island Wood, Bainbridge Island, Washington, États-Unis
    Retraite d'en haut, belvédère des airs, isba suspendue, pied-en-l'air: le multimillénaire nid des humains connaît un fabuleux renouveau depuis quelque temps. La cabane dans les bois n'est décidément plus ce qu'elle était et fait d'autant mieux rêver les petits comme les grands enfants. Les arbres parlent, dit Prévert. Ils parlent arbre, précise-t-il. «Quand un enfant / de femme et d'homme / adresse la parole à un arbre / l'arbre répond / l'enfant entend.»

    C'est probablement pour cette poétique raison que les enfants aiment les cabanes dans les arbres. Leurs petits refuges douillets et secrets les transforment en cousins des oiseaux tout en les rapprochant des étoiles. Même le turbulent Bart Simpson possède sa cache haut perchée.

    Andrew Fisher n'habite pas Springfield, c'est-à-dire nulle part. Il vient du comté de Sonoma, en Californie. Grand Américain bien en moyens, il s'est fait construire une cabane de rêve accrochée à deux séquoias, ces titans ligneux. Il l'a décorée lui-même en utilisant deux portes importées d'Asie, quelques vitraux colorés, des tissus chatoyants et même une tapisserie de Lurex, scintillante à la lumière des bougies. Andrew Fisher est l'heureux propriétaire d'un petit château suspendu, d'ailleurs choisi pour illustrer la couverture d'un beau livre entièrement consacré à ces fabuleux logis.

    Un monde de cabanes, de Pete Nelson, présente plus de 35 modèles réels nichés aux États-Unis, en Chine, en Australie ou en Europe. L'ouvrage explique la conception et la construction de chacun des minipalais de bois, croquis et reportage photographique de Radek Kurzaj à l'appui.

    L'idée de s'installer plus près des étoiles ne date évidemment pas d'hier. Les Korowai de Papouasie-Nouvelle-Guinée vivent depuis toujours dans des maisons longues à la cime de leur forêt. Les cabanes de ce mystérieux peuple des arbres, «découvert» il y a deux décennies seulement, protègent d'agressions guerrières des voisins comme des pluies diluviennes.

    Les Occidentaux en fabriquent aussi depuis très, très longtemps. Allouville, dans le pays de Caux, en France, possède l'un des plus vieux chênes d'Europe, estimé à treize cents ans d'âge, où ont été aménagées, l'une sur l'autre, deux chapelles-cabanes. La combinaison sacrée, occupant en partie le tronc évidé, se déploie sur 18 mètres de hauteur. Le monument, unique au monde, remontant au XVIIe siècle, a échappé aux destructions pendant la Révolution parce que le bedeau y avait apposé une plaque présentant l'arbre de Dieu comme un «temple de la raison». Sa dernière restauration date d'une quinzaine d'années. Le vieux chêne, verdoyant de vie, murmure encore et toujours à qui veut l'entendre.

    Grandes idées, petites structures

    Un monde de cabanes cite ces exemples, mais traite surtout de constructions plus banales, séculières, profanes, ordinaires même, d'autant plus capables de faire rêver qu'elles demeurent à la portée de tous, ou presque. Une très belle cabane bien construite, tout équipée, pouvant servir durant les quatre saisons, coûte quelque dizaines de milliers de dollars, soit à peu près rien par rapport à une vraie de vraie maison de campagne.

    Le renouveau cabanier s'expliquerait en partie par l'invention en 1994 d'un dispositif baptisé GL (pour Garnier limb, ou branche de Garnier, du nom de son idéateur). Il s'agit d'une pièce tournée cylindrique vissée dans le tronc, capable de supporter le poids d'un camion. L'ingénieux et sécuritaire dispositif permet de construire des structures de plus en plus grandes, de plus en plus lourdes, de mieux en mieux équipées, de véritables maisons dans les arbres, quoi.

    Le livre recommande de privilégier les matériaux recyclés, au moins pour les murs et le toit. La construction peut se préparer en atelier. Une bande d'amis bricoleurs réussira un montage en quelques jours. Les plans plus complexes, comme celui de la cabane-bateau des Gainza en France, reproduisant une navire marchand du XVIe siècle, nécessite évidemment beaucoup plus d'efforts et de temps.

    Des audaces semblables, il en traîne encore plus au sol, comme le prouve XS vert: grandes idées, petites structures, de Phyllis Richardson. Le petit ouvrage, très bien écrit et magnifiquement illustré, rend hommage aux miniconstructions contemporaines surchargées de créativité: cabas de jardin mirador, belvédères, pavillons en corde, chambres noires, dômes de verre, maisons en tourbe, structures gonflées, abris pour nomades urbains, théâtres de marionnettes, pigeonniers, passerelles, entrepôts temporaires, chapelles, tout y passe, avec en prime d'admirables expérimentations sur la texture et la structure des édifices réalisés dans le plus grand respect des normes environnementales, y compris les arbres, évidemment.

    Ma cabane made in Québec

    Les deux livres sont traduits de l'anglais. Celui de Nelson/Kurzaj est préfacé par Alain Laurens, un drôle de moineau qui a passé trois décennies dans le buisson brûlant et superficiel de la publicité avant de se lancer dans une seconde vie, «opposée à la première», organisée autour de maisons dans les arbres. Il a fondé La Cabane perchée en 2000 avec un charpentier et un aquarelliste. Ils ont réalisé ensemble une centaine de projets originaux entièrement au goût des clients européens.

    On peut voir ces réussites abracadabrantes sur le site la-cabane-perchee.com — le concurrent américain treehouseworkshop.com est bourré de conseils pratiques. L'équipe de M. Laurens se déclare particulièrement fière de ne pas utiliser de vis, GL ou autres. «Toutes différentes, toutes blotties dans les branches, sans enfoncer un seul clou dans les arbres, sans les blesser, en respectant leur forme, leur intégrité, et en cherchant toujours un équilibre entre l'arbre qui nous accueille et la cabane que nous y installons», dit le texte de présentation, intitulé «Un rêve de gosse».

    Des charpentiers expérimentés peuvent construire des cabanes de bambou, un simple lit perché (une plate-forme de relaxation, quoi), des passerelles suspendues ou rigides, ou de belles maisons montées sur pilotis et accrochées partiellement aux arbres. En général, ce dernier modèle sert aux hôtels, qui les louent «très facilement et avec beaucoup de succès».

    C'est précisément cette idée d'auberge branchée dans les branches qu'a reprise la femme d'affaires Nathalie Laberge. Avec ses associés, elle propose d'aménager son Domaine de l'auberge perchée dans les arbres de la région du Haut-Saint-Laurent. L'emplacement choisi possède des érables de deux cents ans. Les cabanes luxueuses pour touristes trôneraient à plus de cinq mètres du sol. Le budget de l'entreprise dépasse le million de dollars.

    Seulement, la Commission de protection du territoire agricole du Québec (CPTAQ) refuse d'accorder les dérogations nécessaires pour dézoner le boisé. La portion convoitée fait partie d'un immense domaine de quelque 1215 hectares impossible à diviser, selon la CPTAQ. Mme Laberge en appelle de la décision rendue en janvier. Elle ira jusqu'à l'Assemblée nationale s'il le faut.

    «Nous voulons construire une douzaine de cabanes haut de gamme et nous ne pouvons pas les planter sur des poteaux de téléphone, dit celle qui a notamment créé Arbraska Rigaud, un petit complexe récréo-arboricole. Mme Laberge aime la vie et le jeu dans les arbres. «Nous avons l'appui de plusieurs organismes et décideurs parce que notre projet haut de gamme participerait à la relance économique de la région.»

    Les chalets perchés, d'environ 40 mètres carrés, seraient construits sur le modèle «doux», sans vis ni clous. Équipés à la dernière mode, ils offriraient un service de restauration basé sur les produits du terroir. Ailleurs dans le monde, une nuitée féerique dans une cabane peut coûter jusqu'à 350 $.

    Le recours aux forêts

    Évidemment, il y a cabane et cabane dans les arbres. Symbole de misère pour beaucoup, abri occasionnel pour certains (les bergers notamment), elle concentre aussi les fantasmes de ressourcement paisible de quelques happy few.

    Cette perspective semble vieille comme le monde, riches touristes ou pas. Bouddha a obtenu l'illumination après cinq années passées sous l'arbre Bô, aux grands vents et à vau-l'eau. Henry David Thoreau, né il y a très exactement 190 ans, demeure le grand amoureux philosophe des bois. Ermite nouveau genre, il était moins attiré par l'isolement total que par la «désocialisation positive», moins par le retrait du monde que par la distance critique sans éclipse. «J'aime la nature en partie parce qu'elle n'est pas l'homme, mais une retraite pour lui échapper, a-t-il écrit dans la mythique cabane de Walden Pond, appartenant à Emerson. Aucune des institutions humaines ne l'a soumise, ni pervertie. L'homme est contrainte; la nature est liberté.»

    Pour lui, la cabane offrait un fabuleux poste d'observation de soi, des autres et du monde. Elle permettait surtout de revenir aux sources, à la conscience première, débarrassée de son vernis culturel et social comme le souhaite la philosophie transcendantaliste. «Thoreau s'en va se mettre à nu dans les bois, et ce, aussi bien sur le plan pratique et matériel (réduction des besoins) que sur le plan sensible, intellectuel et spirituel (perception poétique de la sauvagerie du monde; études diverses de la nature; recherche, hors du social, d'une vie plus ample et puissante... )», résume Rodolphe Christin, auteur d'un essai sur Thoreau intitulé Les Sentiers d'un nouveau monde (www.larevuedes resources.org). «[...] La nature se fait réceptacle d'un désir d'évasion et de transformation de soi par la rupture culturelle qu'elle permet. Espace de vie, elle soutient une expérience plus universelle du monde.»

    Paradoxalement, l'isolement dans la forêt rapprocherait donc de l'univers. Les arbres parlent, et ils ont souvent le dernier mot.

    ***

    Un monde de cabanes

    Pete Nelson

    Aubanel

    2007, 223 pages

    XS Vert: Grandes idées, petites structures

    Phyllis Richardson

    Thames & Hudson

    2007, 223 pages
    La cabane d’Island Wood, Bainbridge Island, Washington, États-Unis Vue sur la cabane, plan rapproché.
     
     
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