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En aparté - Vacances

Jean-François Nadeau   9 juin 2007  Livres
Pont Champlain, pont Jacques-Cartier, c'est pareil. On y a sous les yeux, ces jours-ci, d'énormes panneaux publicitaires qui invitent les vacanciers à visiter les Cantons-de-l'Est, leur assurant qu'il s'agit d'une terre semblable à la Toscane ou à l'Autriche. Rien que ça!

Tant qu'à y être, pourquoi ne pas affirmer que les Cantons-de-l'Est peuvent aussi faire songer à l'Everest ou au désert de Gobi? Après tout, il s'agit seulement, selon la saison, de regarder de trop près le mont Orford ou la sablière de Sand Hill et de s'imaginer dans un vaste paysage qui n'est pas celui auquel on appartient pourtant. En fait, on peut s'éblouir n'importe où à loisir, y compris dans les Cantons-de-l'Est, et se prendre alors pour un autre tandis que l'autre est bien sûr déclaré en vacances par nos petits génies de la publicité d'aujourd'hui...

Connaissez-vous l'île de Province, située au milieu du lac Memphrémagog, à cheval sur la frontière américaine? Avec un nom pareil, même sur une île, on ne peut forcément que se trouver dans un Québec très provincial. Mais ceux qui y mettent le pied se pensent pourtant en Angleterre, bien qu'ils se trouvent dans les Cantons-de-l'Est.

L'île de Province compte 28 hectares de terre sur lesquels, chaque automne, des gens fortunés viennent de partout chasser des faisans d'élevage. Les volatiles n'ont évidemment aucune chance d'échapper à la mitraille. Pour cette fête du sang et des plumes, les chasseurs du dimanche se déguisent volontiers. Après avoir entendu le son des cors annoncer le début de la chasse, on les voit apparaître, arme à la main, affublés en chasseur d'extraction nobiliaire. Pour les hommes, chapeau de feutre avec plume de faisan, veston de tweed brossé, croisé sur une chemise à cravate, air faussement décontracté. Pour les femmes, vestes chic, cape de laine et des bijoux simples et discrets. Sous le soleil, chacun voit l'ombre d'un noble chic en lui.

Une fois le carnage bien mené, on fait une joyeuse bombance, avec des vins fins. Plus tard, de retour sur la terre ferme, ce doit être bien normal de se croire en Toscane, en Autriche ou Dieu sait où. N'importe où sauf en son propre pays, qui n'est bien sûr, dans ce genre de milieu, que simple matière à l'élaboration de rêveries plus ou moins lointaines.

Passe encore pour l'île de Province et ses braves gens, mais imaginez-vous vraiment en Europe la «côte magnétique» de Chartierville, la chapelle du mont Saint-Joseph, les gros ours de Saint-Venant, la cabane à patates frites de Scottstown ou les framboisiers des vieux pacages de Bury?

Les publicitaires ont remplacé la réalité des Cantons-de-l'Est par un fantasme de carte postale propre à la consommation des multitudes. Au diable la réalité, vive la publicité! Pour vendre, on crée des univers qui n'existent que dans les désirs des autres. Le culot et le mensonge se prêtent tout naturellement assistance mutuelle dans l'entreprise. Et au nom de la vérité publicitaire, qui est un mensonge sans cesse renouvelé, il ne reste plus alors qu'à consommer. Et ce n'est pas tout de promettre. Encore faut-il être capable de ne pas tenir promesse, ce qui est l'art suprême du publicitaire.

Il en va un peu de même pour les livres aujourd'hui. Combien de quatrièmes de couverture et de communiqués annoncent, chaque année, l'arrivée d'un nouveau Orwell, d'un Calvino, d'un Borges, d'un Aquin ou d'un Ferron ou de quelle autre nouvelle incarnation d'un pays littéraire pourtant unique par définition?

Tout le monde réclame de l'originalité. Et pourtant, tout le monde semble en avoir peur. C'est d'ailleurs le paradoxe qu'exploitent les publicitaires, mine de rien, en parfaits hypocrites.

***

Un bouquiniste de Kansas City du nom de Tom Wayne annonce qu'il va brûler tous ses livres. Sa librairie, la mal nommée Prospero's Books, ne le fait pas vivre. Il a donc décidé de la faire mourir. À «petits feux».

C'est Clément Trudel, ancien journaliste au Devoir, qui signale cette dépêche à mon attention. Depuis sa Gaspésie, grâce à l'éther du Net, Trudel l'a lue d'abord dans les pages de Clarin, un journal de Buenos Aires qu'il lit volontiers désormais en ligne, tout comme Le Devoir qui, dans son pays bordé par la mer, n'arrive dans sa version papier qu'en après-midi, et toujours parfumé au monoxyde de carbone du camion qui le transporte tout le long de la côte.

Le libraire désabusé de Kansas City a commencé à brûler ses livres par petites brassées, tandis que des curieux tentaient d'en sauver autant que possible pour une poignée de dollars ou deux. Une vraie vente de feu.

En brûlant ses livres, Tom Wayne a affirmé que c'était là l'illustration de la mort de la pensée en Amérique. Nous vivons dans un monde qui se satisfait de plus en plus d'images préfabriquées. En 2002, signale-t-il à raison, une étude nationale sur les arts montrait que moins de la moitié des adultes affirment lire pour le plaisir, soit une baisse de 57 % par rapport à la même enquête menée vingt ans plus tôt.

Sur ces entrefaites, les badauds se sont dispersés à l'arrivée des pompiers. Wayne n'avait pas de permis pour produire un autodafé d'un genre nouveau. Que voulez-vous, en notre bas monde, les pompiers sont désormais partout...

À Percé, me signale notre ancien collègue, les pompiers se tiennent tranquilles tandis que la bibliothèque locale cherche à constituer une collection des ouvrages écrits par les auteurs de la région.

Il n'y a pas le feu, mais si jamais vous aviez quelque chose chez vous qui puisse convenir à cette bibliothèque, pourquoi pas...

jfnadeau@ledevoir.com
 
 
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