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Tolstoï contre l'inculture

Odile Tremblay   21 avril 2007  Livres
Au milieu de la croisade de l'écrivain Yann Martel contre l'inculture du premier ministre Stephen Harper, je parcourais le dernier numéro de la revue Liberté. Mon oeil s'est soudain accroché aux propos de la compositrice de musique contemporaine Ana Sokolovic, qui tenait un discours identique à celui de l'auteur de l'Histoire de Pi.

Cette artiste est à cheval entre deux cultures: celle du Québec et celle de son pays d'origine: la Yougoslavie. Un pied en dehors, un pied dans notre société. Et la tête au-dessus de la mêlée. Position privilégiée, s'il en est. On n'écoutera jamais assez nos compatriotes nés à l'étranger, qui peuvent comparer, observer, tirer des lignes d'analyse entre deux mondes. Ça vaut bien quelques accommodements raisonnables, au retour.

Rermarquez: dans ce numéro de Liberté, il était surtout question d'un Québec en crise ou pas, débat qui s'était déjà étalé partout ad nauseam. Mais Ana Sokolovic abordait avec son recul supérieur des zones plus essentielles.

Elle regardait nos chefs politiques, déplorait le peu de cas qu'ils font de la culture, citant par opposition Jacques Chirac. Le président français (qui n'a pourtant pas la stature intellectuelle de Mitterrand) avait rédigé une longue lettre en 2000, à la mort du compositeur d'origine grecque Xenakis qui vivait dans l'Hexagone. Il rappelait l'importance de son oeuvre, évoquait la perte causée par sa mort. «Ce qu'il faut retenir, c'est le message qui a été envoyé, constatait Ana Sokolovic. Le chef de l'État s'était arrêté, avait souligné l'apport de cet homme. Il disait à ses concitoyens: c'est important.»

Eh oui, l'Europe s'abreuve à d'autres eaux que les nôtres.

Comment a réagi la Finlande, au coeur d'une difficile crise économique? «Lorsqu'il a été question de faire des coupures dans l'art, les députés ont voté contre, car ils ont réalisé que, si la Finlande était connue dans le monde, si elle existait dans le monde, c'est grâce à ses artistes», rappelle Ana Sokolovic.

Retour à l'offensive de Yann Martel. Le lauréat du Booker Prize rugit devant l'ignorance du premier ministre Stephen Harper. Il l'a regardé bâiller lors d'un hommage rendu aux 50 ans du Conseil des arts, n'en peut plus de voir cet ennui s'afficher au sommet. D'où sa proposition, sur un site Internet, de conseiller, toutes les deux semaines, un bon livre au chef d'État. La Mort d'Ivan Ilitch, de Tolstoï, ouvre la marche. Harper ne le lira pas, mais le pavé est lancé.

Un doigt d'ironie, deux soupirs d'exaspération. Voici David dressé contre le gros Goliath de l'inculture béate et rotante de satisfaction.

Martel n'est pas tout seul, Dieu merci. Un petit groupe d'écrivains et d'artistes manifestait lundi à Ottawa. Stanley Péan, le président de l'Union des écrivains québécois, accusait même le gouvernement de multiplier les attentats contre la santé culturelle.

Hardi les gars! On est à vos côtés!

Bien sûr, le vide culturel du Parlement canadien apparaît plus béant encore depuis que les conservateurs ont pris le pouvoir. Cela dit, avant eux, les libéraux Paul Martin et Jean Chrétien ne se piquaient guère d'être trop lettrés non plus. Les électeurs votent pour des chefs sans bagages d'érudition, et ces chefs sans bagages leur renvoient le message «Qui se soucie donc des joueurs de violon?», bouclant la boucle.

Le tango se danse à deux.

Courageux, voire téméraire, Yann Martel, qui se bat contre les valeurs de sa propre société, avec des armes littéraires apparemment dérisoires, grandes pourtant.

Si encore le problème se concentrait sur la colline d'Ottawa... Il est juste un peu moins visible au Québec, discrètement voilé. On avancera que Jean Charest a lu et aimé Le Survenant de Germaine Guèvremont. Si, si, on s'en est même réjoui, récoltant pieusement les rares signes d'intérêt culturel d'un de nos dirigeants. Un Survenant tout seul, c'est bien peu... mais faut prendre ce qui passe.

Le mal s'étend en nappe d'huile sur l'Amérique du Nord: vieille méfiance atavique contre la culture et l'intellectualisme. Notre continent tout neuf a les deux pieds dans la glèbe et ne danse pas souvent le ballet sur des pointes fines.

Un président totalement inculte ne serait pas élu en France. Phénomène pourtant courant de notre côté de la mare atlantique. Question d'héritage sociohistorique.

Dommage! On aurait davantage besoin de chefs attelés aux causes culturelles que les Européens, aux racines si anciennes.

En août dernier, le monde entier apprenait que George W. Bush avait lu L'Étranger d'Albert Camus. Stupeur et tremblements! Qui l'eût cru? Notre surprise témoignait de son illettrisme habituel.

Au Québec, par-delà les beaux discours de langue de bois, l'anti-intellectualisme n'est jamais tapi bien loin. Quand l'étiquette «d'élitisme» vous marque au fer rouge, ça chauffe.

Vous n'écoutez pas Tout le monde en parle? — Élitiste!

Vous vous méfiez de l'ADQ? — Anti-populiste!

Vous lisez, vous fréquentez le théâtre, l'opéra? — Mais sur quelle planète vivez-vous? Pas sur la nôtre. Traître à la patrie!

Ouille!

On comprendra que les premiers ministres québécois ou canadiens n'ont pas trop intérêt à afficher une culture, réelle ou inventée. Et pourquoi le feraient-ils? C'est tellement mal vu...

Dans notre cour, même Lucien Bouchard, plus lettré que la moyenne des ours, n'aimait guère s'appesantir sur sa passion pour l'oeuvre de Proust, craignant sans doute d'effaroucher son peuple, s'en confessant parfois du bout des lèvres.

N'empêche que c'est sous son règne que le projet de la Grande Bibliothèque a vu le jour. Parce qu'il croyait dans sa chair et dans son âme à ce projet, le grand lecteur. C'est aussi le plus beau legs que Lucien Bouchard ait laissé à sa société, avant de tirer sa révérence politique.

Sa façon personnelle de se lever pour dire à son monde: lisez, lisez, lisez.

Alors, Yann Martel a bien raison de piquer Harper. Bataille perdue que celle du livre chargeant l'ignorance au Parlement? Peut-être. Mais c'est qu'il faut d'abord la gagner en nous, cette bataille-là.

otremblay@ledevoir.com
 
 
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  • mala
    Abonné
    vendredi 20 avril 2007 23h02
    Perdue, mais...qui sait
    Les moulins à vent de Don Quichotte étaient en quelque part, bien réels. Pourquoi en serait-il autrement de ceux que M. Martel poursuit?

    Pour ma part, j'ai écrit à M. Harper et aux députés conservateurs de la région de Québec pour les inciter à ouvrir leurs yeux, leurs oreilles et leur coeur à la création, à l'imagination, à la CULTURE.

    Si nous étions cinq, dix mille à le faire, probablement qu'un réaction évolutive en résulterait. Mais, pour ça, il faut se mouiller, comme l'a fait si naïvement, M. Martel.

  • l poisson
    Inscrite
    samedi 21 avril 2007 04h30
    Aggrandir la culture
    Personnellement, je ne comprends pas tout à fait votre affirmation, selon moi, péremptoire et dogmatique:
    "On comprendra que les premiers ministres québécois ou canadiens n'ont pas trop intérêt à afficher une culture, réelle ou inventée. Et pourquoi le feraient-ils? C'est tellement mal vu... "
    Mal vue, certes, la vantardise snobinarde pour faire bonne impression. Aller à l'opéra ou au ballet n'interdit pas de savoir que le Canadien ne participe aux séries de fin de saison. Moi je me méfie autant d'un politicien qui se pavane sous l'oeil des caméras à une première artistique bcbg qu'à Jeunesse au Soleil avant Noël...
    Mal vue et donc ignorée par nos politiciens, la force individuelle, collective, économique ou politique de la culture. Par-delà la préocupation esthétique, il y a la qualité de vie et notre besoin de vivre dans et par un environnement culturel stimulant. Sinon, allons tous nous engager comme mercenaire en Irak...
    Ainsi pour la construction de la Grande Bibliothèque, l'obsession du déficit zéro de M. Bouchard a été contournée grâce au bon travail de la ministre Louise Beaudoin( et peut-être aussi d'une sous-ministre Michelle Courchesne, aujourd'hui ministre à son tour).
    Mais la sous-évaluation de la demande populaire soutenue pour s'approprier et fréquenter la Bibliothèque nationale constitue une erreur d'appréciation quant à la popularité même de la lecture sous toutes ses formes. Mais n'est-ce pas une bonne nouvelle que de s'apercevoir que cette bibliothèque est trop petite ?
    Et s'il est vrai que le malheur des uns fait le bonheur des autres, pourquoi la nouvelle ministre, Mme Courchesne, ne "refilerait-elle " pas la vénérable Bibliothèque St-Sulpice aux bons soins de Mme Bissonnette dont le mandat vient d'ëtre reconduit et qui remettrait sans doute avec plaisir son chapeau de construction pour aménager la ruelle Borduas ? A moins bien sür d'agrandir tout simplement sur le stationnement adjacent de la bibliothèque; mais à Montréal les "parking" sont mieux protégés que le patrimoine.
    A cet égard, voici ce qu'écrit la journaliste Katleen Lévesque dans cette mëme édition:
    "La Bibliothèque nationale Saint-Sulpice, qui devait être transformée en «centre de diffusion et de création», «se prête mal à un usage académique», a découvert l'UQAM après avoir déboursé plus de 2,5 millions en 2005. Cet immeuble a été loué de façon occasionnelle, sans plus. En outre, son caractère patrimonial commande des interventions sur mesure. À court terme, le propriétaire devra remplacer les réservoirs de mazout (des travaux dont le coût est évalué entre 50 000 et 80 000 $), et ce, sans compter les coûts d'exploitation de 67 500 $ par année. "

  • Roch-André LeBlanc
    Inscrit
    samedi 21 avril 2007 06h36
    La croisade de Yann Martel
    Et si, pour appuyer la croisade de M. Martel, nous inondions le bureau du premier ministre (Harper.S@parl.gc.ca) de nos propres suggestions de livres à lire ?

  • Normand Laporte
    Abonné
    samedi 21 avril 2007 09h48
    intello
    Mon bage d'instruction n'est pas fort, une 9iè année dans les années 40.Je fais beaucoup de lectures et je suis très curieux,aussi je navigue beaucoup sur internet.Je suis un mordu de l'actualité à 77ans j'essaie de suivre ce qui ce passe dans notre monde d'aujourd'hui, si je ne comprends pas tout je m'organise pour avoir des réponses à mes questions.
    Excusez mes fautes d'ortographe et mon vocabulaire.

    normand.marcelle@videotron.ca

  • Pierre François Gagnon
    Inscrit
    samedi 21 avril 2007 14h08
    Vivez, vivez, vivez donc ! Il en sortira bien quelques livres qui ont du vrai !
    « Lucien Bouchard n'aimait guère s'appesantir sur sa passion pour l'oeuvre de Proust. »

    Signe d'un conformisme très conservateur, dépourvu de toute originalité, suspecte de ce seul fait. S'il avait cité, je ne sais, moi, Claude Simon, entre autres. Voilà qui aurait témoigné, sans aucun doute, d'une passion pour la lecture vraiment dévorante. Mais Proust ? Allons donc ! Réponse automatique, tout à fait convenue. Insignifiante, au fond. Attribuer la réalisation de la Grande Bibliothèque au grand lecteur que serait Bouchard tient presque de la tentative de réhabilitation posthume du vivant de ce pauvre monsieur, triste personnage politique.

  • arabe
    Inscrit
    samedi 21 avril 2007 20h42
    M. Harper est plus cultivé que Yann Martel
    Quelle arrogance, quel philistinisme de la part de M. Martel que de donner des leçons de culture à M. Harper. Quelle arrogance, quel philistinisme que d'insinuer que la culture passe nécessairement par les arts et les spectacles! Depuis plus de 100 ans, l'élément culturel dominant, en Occidant, est la science: par le roman, la danse, la musique ou le cinéma!

    On peut être extrèmement cultivé sans avoir lu aucun roman, avoir vu aucun film, avoir entendu aucun disque et avoir assisté à aucun spectacle. L'équivalence entre culture et arts-spectacles qui semble prévaloir chez, justement, les gens de peu de culture, est une honte nationale.

    M. Harper est bien plus cultivé que Yann Martel. C'est lui qui devrait envoyer des suggestions à M. Martel.

    J'ai honte pour mon peuple quand je vois tous ces artistes, pour la plupart spécialistes relativement incultes du divertissement et du superficiel, se prendre pour le nombril culturel du monde. Quel manque de jugement de leur part! Quel aveu implicite d'insuffisance culturelle...

    Michael Laughrea, professeur, Université McGill

  • Ginette Bertrand
    Inscrite
    dimanche 22 avril 2007 05h29
    Ah! non....
    Je constate la fine contribution d'un certain professeur à McGill qui a déjà scrappé plusieurs blogues ailleurs avec ses "j'ai honte pour mon peuple" et ses jugements à l'emporte-pièce venimeux. Dieu nous préserve!

  • Michaël Lachance
    Inscrit
    dimanche 22 avril 2007 22h58
    M. Michael Laughrea
    D'une part, sachez que le mot «occident» s'écrit bien avec un «e» et non avec un «a», début de culture... Bien triste que vous n'ayez même pas la rigueur de vous relire avant de poster quelconque texte concernant en effet la culture... Professeur universitaire ?

    D'autre part, la généralisation que vous faites du métier d'artiste frôle - euphémisme - l'absurde. Dois-je vraiment étymologiquement vous donnez une leçon quant à la définition du mot culture ? Franchement, c'est carrément ridicule!!!

    Faut croire que vous entretenez un préjugé aberrant quant aux gens de culture... Est-ce du pédantisme de prétendre à être cultivé ? Et pourquoi entretenir tant de préjugé sur le monde des arts et spectacles ?? Devons-nous y sentir un signe de complexe ?

    Faites votre travailles et laissez-nous faire le notre, stp! Et oui!, nos dirigeant sont malheureusement incultes... C'est un fait. Lisez donc un peu plus. Assurément, cela évitera vos messages d'aucune pertinence.

  • arabe
    Inscrit
    jeudi 26 avril 2007 10h26
    M. Michael Lachance
    Vous serez heureux de savoir que mon texte (M. Harper est plus cultivé que yann Martel) est publié, erreurs de frappe qui vous attirent tant corrigées, dans La Presse du 24 Avril. J'ai aussi noté l'absence totale d'arguments, ainsi que des invectives, dans votre texte. "Beaucoup de son, peu de sens", aurait dit Jean-Jacques Rousseau.

  • arabe
    Inscrit
    mardi 1 mai 2007 12h03
    Conseil de lecture pour Michael Lachance
    Lisez le billet de Michel C. Auger intitulé "Les lectures de M. Harper", et paru dans le Cyberpresse du 1 May. Bravo M. Auger.

  • Michaël Lachance
    Inscrit
    mardi 1 mai 2007 17h52
    Michael Laughrea
    J'adore ce genre de débat que nous offrent bien malgré lui ce lieu virtuel d'échange. Je ne recherche en rien la confrontation (quoique pour faire avancer des idées parfois c'est nécessaire). Vous allez me dire : mais, quelles idées ?

    Bon!, j'explique.

    Premièrement, je suis assez d'accord avec M. Auger : Merci pour la recommandation de lecture. Nous n'avons pas à faire la leçon à quiconque. Particulièrement au Premier Ministre de notre «pays». Il va de soi qu'il a assurément déjà (j'espère personnellement!) lu quelques livres... Par contre, il va autant de soi qu'il n'en tire pas de bonne(euphémisme) conclusion. En regard d'ailleurs de ses politiques étrangères et environnementales, on peut repasser; non ? Moi personnellement, et biens d'autres cautionnent mon propos, je suis somme toute un peu blasés, M. Laughrea!

    D'autre part, le but visé par la littérature(et toute forme d'expression artistique) est de porter à conscience, de certaines personnes, une réalité incarnée par les gens qui habitent notre présent. Donc, nous mêmes, en définitive. Et là!, M Harper, ne semble pas trop avoir comprit! Ca me fâche, et aussi, les gens qui m'entourent. Le syndrome de l'artiste incompris, voilà le sentiment que je partage avec plusieurs personnes de mon milieu. En cela, le mandat de M. Martel, nous le partageons complètement. Son idée d'ouvrages de références à M.Harper, nous le souhaitons. Car je suis comme plusieurs hyper tanné de cette politique à cinq sous qui nous dictes de façon terne la chose politique; qui consiste au fond à faire valoir un point vu unidimensionnel de la chose dites «politique» au nom de la valeur(économique) que ne partage pas l'ensemble de la population!
    Sacrement!, ça y tente pas de nous écouter de temps en temps ??? Comme disait Brassens : «prendre les jeunes pour des cons!...». C'est réducteur et immature...

    Personne ne remets en doute l'intelligence de M.Harper. Mais crime!, ça ne lui tente pas de faire preuve d'un peu plus d'ouverture (voilà le travail de la littérature) concernant certains aléas inconditionnels et nécessaires à la saine vie sociale ? À commencer par le respect de Kyoto, valeur propre aux citoyens «canadiens» ?

    Nous avons peur! M.Laughrea, même dans notre travail, nous ne savons plus où donner. ça nous préoccupe!

    Sans rancune M. Laughrea. Autour d'une bière nous pourrions assurément en discuter plus longuement. J'adore le discours profond, donc nous pourrions assurément développer un peu plus sur le sujet...

    «Est-il imaginable que Dieu ait pu, par rancune, créer l'homme à son image dans le seul but de le rendre fou ?»

    Edgar Allan Poe
    Extrait de The Rationale of Verse

    Culture et élite sont deux mots qui ne vont pas ensemble.

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