Tolstoï contre l'inculture
Au milieu de la croisade de l'écrivain Yann Martel contre l'inculture du premier ministre Stephen Harper, je parcourais le dernier numéro de la revue Liberté. Mon oeil s'est soudain accroché aux propos de la compositrice de musique contemporaine Ana Sokolovic, qui tenait un discours identique à celui de l'auteur de l'Histoire de Pi.
Cette artiste est à cheval entre deux cultures: celle du Québec et celle de son pays d'origine: la Yougoslavie. Un pied en dehors, un pied dans notre société. Et la tête au-dessus de la mêlée. Position privilégiée, s'il en est. On n'écoutera jamais assez nos compatriotes nés à l'étranger, qui peuvent comparer, observer, tirer des lignes d'analyse entre deux mondes. Ça vaut bien quelques accommodements raisonnables, au retour.
Rermarquez: dans ce numéro de Liberté, il était surtout question d'un Québec en crise ou pas, débat qui s'était déjà étalé partout ad nauseam. Mais Ana Sokolovic abordait avec son recul supérieur des zones plus essentielles.
Elle regardait nos chefs politiques, déplorait le peu de cas qu'ils font de la culture, citant par opposition Jacques Chirac. Le président français (qui n'a pourtant pas la stature intellectuelle de Mitterrand) avait rédigé une longue lettre en 2000, à la mort du compositeur d'origine grecque Xenakis qui vivait dans l'Hexagone. Il rappelait l'importance de son oeuvre, évoquait la perte causée par sa mort. «Ce qu'il faut retenir, c'est le message qui a été envoyé, constatait Ana Sokolovic. Le chef de l'État s'était arrêté, avait souligné l'apport de cet homme. Il disait à ses concitoyens: c'est important.»
Eh oui, l'Europe s'abreuve à d'autres eaux que les nôtres.
Comment a réagi la Finlande, au coeur d'une difficile crise économique? «Lorsqu'il a été question de faire des coupures dans l'art, les députés ont voté contre, car ils ont réalisé que, si la Finlande était connue dans le monde, si elle existait dans le monde, c'est grâce à ses artistes», rappelle Ana Sokolovic.
Retour à l'offensive de Yann Martel. Le lauréat du Booker Prize rugit devant l'ignorance du premier ministre Stephen Harper. Il l'a regardé bâiller lors d'un hommage rendu aux 50 ans du Conseil des arts, n'en peut plus de voir cet ennui s'afficher au sommet. D'où sa proposition, sur un site Internet, de conseiller, toutes les deux semaines, un bon livre au chef d'État. La Mort d'Ivan Ilitch, de Tolstoï, ouvre la marche. Harper ne le lira pas, mais le pavé est lancé.
Un doigt d'ironie, deux soupirs d'exaspération. Voici David dressé contre le gros Goliath de l'inculture béate et rotante de satisfaction.
Martel n'est pas tout seul, Dieu merci. Un petit groupe d'écrivains et d'artistes manifestait lundi à Ottawa. Stanley Péan, le président de l'Union des écrivains québécois, accusait même le gouvernement de multiplier les attentats contre la santé culturelle.
Hardi les gars! On est à vos côtés!
Bien sûr, le vide culturel du Parlement canadien apparaît plus béant encore depuis que les conservateurs ont pris le pouvoir. Cela dit, avant eux, les libéraux Paul Martin et Jean Chrétien ne se piquaient guère d'être trop lettrés non plus. Les électeurs votent pour des chefs sans bagages d'érudition, et ces chefs sans bagages leur renvoient le message «Qui se soucie donc des joueurs de violon?», bouclant la boucle.
Le tango se danse à deux.
Courageux, voire téméraire, Yann Martel, qui se bat contre les valeurs de sa propre société, avec des armes littéraires apparemment dérisoires, grandes pourtant.
Si encore le problème se concentrait sur la colline d'Ottawa... Il est juste un peu moins visible au Québec, discrètement voilé. On avancera que Jean Charest a lu et aimé Le Survenant de Germaine Guèvremont. Si, si, on s'en est même réjoui, récoltant pieusement les rares signes d'intérêt culturel d'un de nos dirigeants. Un Survenant tout seul, c'est bien peu... mais faut prendre ce qui passe.
Le mal s'étend en nappe d'huile sur l'Amérique du Nord: vieille méfiance atavique contre la culture et l'intellectualisme. Notre continent tout neuf a les deux pieds dans la glèbe et ne danse pas souvent le ballet sur des pointes fines.
Un président totalement inculte ne serait pas élu en France. Phénomène pourtant courant de notre côté de la mare atlantique. Question d'héritage sociohistorique.
Dommage! On aurait davantage besoin de chefs attelés aux causes culturelles que les Européens, aux racines si anciennes.
En août dernier, le monde entier apprenait que George W. Bush avait lu L'Étranger d'Albert Camus. Stupeur et tremblements! Qui l'eût cru? Notre surprise témoignait de son illettrisme habituel.
Au Québec, par-delà les beaux discours de langue de bois, l'anti-intellectualisme n'est jamais tapi bien loin. Quand l'étiquette «d'élitisme» vous marque au fer rouge, ça chauffe.
Vous n'écoutez pas Tout le monde en parle? — Élitiste!
Vous vous méfiez de l'ADQ? — Anti-populiste!
Vous lisez, vous fréquentez le théâtre, l'opéra? — Mais sur quelle planète vivez-vous? Pas sur la nôtre. Traître à la patrie!
Ouille!
On comprendra que les premiers ministres québécois ou canadiens n'ont pas trop intérêt à afficher une culture, réelle ou inventée. Et pourquoi le feraient-ils? C'est tellement mal vu...
Dans notre cour, même Lucien Bouchard, plus lettré que la moyenne des ours, n'aimait guère s'appesantir sur sa passion pour l'oeuvre de Proust, craignant sans doute d'effaroucher son peuple, s'en confessant parfois du bout des lèvres.
N'empêche que c'est sous son règne que le projet de la Grande Bibliothèque a vu le jour. Parce qu'il croyait dans sa chair et dans son âme à ce projet, le grand lecteur. C'est aussi le plus beau legs que Lucien Bouchard ait laissé à sa société, avant de tirer sa révérence politique.
Sa façon personnelle de se lever pour dire à son monde: lisez, lisez, lisez.
Alors, Yann Martel a bien raison de piquer Harper. Bataille perdue que celle du livre chargeant l'ignorance au Parlement? Peut-être. Mais c'est qu'il faut d'abord la gagner en nous, cette bataille-là.
otremblay@ledevoir.com
Cette artiste est à cheval entre deux cultures: celle du Québec et celle de son pays d'origine: la Yougoslavie. Un pied en dehors, un pied dans notre société. Et la tête au-dessus de la mêlée. Position privilégiée, s'il en est. On n'écoutera jamais assez nos compatriotes nés à l'étranger, qui peuvent comparer, observer, tirer des lignes d'analyse entre deux mondes. Ça vaut bien quelques accommodements raisonnables, au retour.
Rermarquez: dans ce numéro de Liberté, il était surtout question d'un Québec en crise ou pas, débat qui s'était déjà étalé partout ad nauseam. Mais Ana Sokolovic abordait avec son recul supérieur des zones plus essentielles.
Elle regardait nos chefs politiques, déplorait le peu de cas qu'ils font de la culture, citant par opposition Jacques Chirac. Le président français (qui n'a pourtant pas la stature intellectuelle de Mitterrand) avait rédigé une longue lettre en 2000, à la mort du compositeur d'origine grecque Xenakis qui vivait dans l'Hexagone. Il rappelait l'importance de son oeuvre, évoquait la perte causée par sa mort. «Ce qu'il faut retenir, c'est le message qui a été envoyé, constatait Ana Sokolovic. Le chef de l'État s'était arrêté, avait souligné l'apport de cet homme. Il disait à ses concitoyens: c'est important.»
Eh oui, l'Europe s'abreuve à d'autres eaux que les nôtres.
Comment a réagi la Finlande, au coeur d'une difficile crise économique? «Lorsqu'il a été question de faire des coupures dans l'art, les députés ont voté contre, car ils ont réalisé que, si la Finlande était connue dans le monde, si elle existait dans le monde, c'est grâce à ses artistes», rappelle Ana Sokolovic.
Retour à l'offensive de Yann Martel. Le lauréat du Booker Prize rugit devant l'ignorance du premier ministre Stephen Harper. Il l'a regardé bâiller lors d'un hommage rendu aux 50 ans du Conseil des arts, n'en peut plus de voir cet ennui s'afficher au sommet. D'où sa proposition, sur un site Internet, de conseiller, toutes les deux semaines, un bon livre au chef d'État. La Mort d'Ivan Ilitch, de Tolstoï, ouvre la marche. Harper ne le lira pas, mais le pavé est lancé.
Un doigt d'ironie, deux soupirs d'exaspération. Voici David dressé contre le gros Goliath de l'inculture béate et rotante de satisfaction.
Martel n'est pas tout seul, Dieu merci. Un petit groupe d'écrivains et d'artistes manifestait lundi à Ottawa. Stanley Péan, le président de l'Union des écrivains québécois, accusait même le gouvernement de multiplier les attentats contre la santé culturelle.
Hardi les gars! On est à vos côtés!
Bien sûr, le vide culturel du Parlement canadien apparaît plus béant encore depuis que les conservateurs ont pris le pouvoir. Cela dit, avant eux, les libéraux Paul Martin et Jean Chrétien ne se piquaient guère d'être trop lettrés non plus. Les électeurs votent pour des chefs sans bagages d'érudition, et ces chefs sans bagages leur renvoient le message «Qui se soucie donc des joueurs de violon?», bouclant la boucle.
Le tango se danse à deux.
Courageux, voire téméraire, Yann Martel, qui se bat contre les valeurs de sa propre société, avec des armes littéraires apparemment dérisoires, grandes pourtant.
Si encore le problème se concentrait sur la colline d'Ottawa... Il est juste un peu moins visible au Québec, discrètement voilé. On avancera que Jean Charest a lu et aimé Le Survenant de Germaine Guèvremont. Si, si, on s'en est même réjoui, récoltant pieusement les rares signes d'intérêt culturel d'un de nos dirigeants. Un Survenant tout seul, c'est bien peu... mais faut prendre ce qui passe.
Le mal s'étend en nappe d'huile sur l'Amérique du Nord: vieille méfiance atavique contre la culture et l'intellectualisme. Notre continent tout neuf a les deux pieds dans la glèbe et ne danse pas souvent le ballet sur des pointes fines.
Un président totalement inculte ne serait pas élu en France. Phénomène pourtant courant de notre côté de la mare atlantique. Question d'héritage sociohistorique.
Dommage! On aurait davantage besoin de chefs attelés aux causes culturelles que les Européens, aux racines si anciennes.
En août dernier, le monde entier apprenait que George W. Bush avait lu L'Étranger d'Albert Camus. Stupeur et tremblements! Qui l'eût cru? Notre surprise témoignait de son illettrisme habituel.
Au Québec, par-delà les beaux discours de langue de bois, l'anti-intellectualisme n'est jamais tapi bien loin. Quand l'étiquette «d'élitisme» vous marque au fer rouge, ça chauffe.
Vous n'écoutez pas Tout le monde en parle? — Élitiste!
Vous vous méfiez de l'ADQ? — Anti-populiste!
Vous lisez, vous fréquentez le théâtre, l'opéra? — Mais sur quelle planète vivez-vous? Pas sur la nôtre. Traître à la patrie!
Ouille!
On comprendra que les premiers ministres québécois ou canadiens n'ont pas trop intérêt à afficher une culture, réelle ou inventée. Et pourquoi le feraient-ils? C'est tellement mal vu...
Dans notre cour, même Lucien Bouchard, plus lettré que la moyenne des ours, n'aimait guère s'appesantir sur sa passion pour l'oeuvre de Proust, craignant sans doute d'effaroucher son peuple, s'en confessant parfois du bout des lèvres.
N'empêche que c'est sous son règne que le projet de la Grande Bibliothèque a vu le jour. Parce qu'il croyait dans sa chair et dans son âme à ce projet, le grand lecteur. C'est aussi le plus beau legs que Lucien Bouchard ait laissé à sa société, avant de tirer sa révérence politique.
Sa façon personnelle de se lever pour dire à son monde: lisez, lisez, lisez.
Alors, Yann Martel a bien raison de piquer Harper. Bataille perdue que celle du livre chargeant l'ignorance au Parlement? Peut-être. Mais c'est qu'il faut d'abord la gagner en nous, cette bataille-là.
otremblay@ledevoir.com
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