Kurt Vonnegut est tombé sur la tête
Étudiant d'anthropologie à Chicago après la guerre, Kurt Vonnegut rédigea une thèse sur les rapports entre «le cubisme et les soulèvements des tribus indiennes au dix-neuvième siècle» qui fut refusée pour «manque de professionnalisme». C'est l'histoire de sa vie. Une gigantesque plaisanterie qui commence avec l'obligation, pour ce fils d'immigrants allemands installés aux USA depuis trois générations, de prendre les armes contre ses lointains cousins germaniques en 1944. Il est envoyé au front alors que les troupes allemandes contre-attaquent furieusement dans les Ardennes. Sommé de se rendre, un général américain entre dans l'histoire en prononçant cette réplique qui, avec le recul, ressemble à du pur Vonnegut: «Nuts.»
Emmené comme prisonnier, Vonnegut sera aux premières loges d'un des trois indiscutables crimes contre l'humanité commis par les Alliés entre 1939 et 1945 (avec les deux bombes atomiques sur le Japon et l'élimination de 35 000 officiers polonais par les Soviétiques): l'anéantissement de Dresde. De cet épisode, Vonnegut écrira dans Un homme sans patrie: «Il s'agissait d'une expérimentation militaire afin de savoir si on pouvait brûler une ville entière en déversant sur elle des bombes incendiaires.» La ville n'abritait rien d'autre que des trésors architecturaux et d'immenses foules de réfugiés civils et de prisonniers de guerre. Avec une poignée de camarades, il en ressort vivant après avoir trouvé refuge dans le compartiment frigorifique d'un... abattoir. Et la plaisanterie se poursuit dès la sortie: comment disposer des 135 000 cadavres en voie de putréfaction qui encombrent les gravats de la cité réduite en cendres sous des nappes de phosphore? Avec encore plus de feu... Pour que la besogne ne traîne pas trop, les croque-morts de Dresde seront équipés de lance-flammes. Comment voulez-vous, après cela, ne pas hériter d'un sens de l'humour tout à fait particulier?
Vonnegut passera ensuite 23 années à essayer d'écrire ce qu'il a vu à Dresde. La femme d'un ami finit par l'éclairer: «[Les soldats] ne sont pas des stars de cinéma. Ils ne sont pas John Wayne. Ce sont vraiment des bébés.» Quand Abattoir 5, sous-titré La croisade des enfants, paraît à la fin des années 60, les critiques de littérature se débarrassent d'un des plus grands romans sur la guerre en le rangeant dans la catégorie «science-fiction». Nous sommes pas mal dans le monde à avoir été marqués par ce livre... Et moi que la SF a toujours laissé plus ou moins indifférent, je n'ai jamais oublié Billy Pellerin, cet orthodontiste doté de la faculté de passer d'une époque à l'autre de sa vie comme on se dirige sans y penser de la cuisine à la salle de bains. De l'abattoir de Dresde à ce zoo de la planète Trafalmagor où Billy se retrouve enfermé dans une cage, nu comme un singe en compagnie d'une plantureuse starlette de race humaine dont le nom m'échappe.
Quelqu'un n'aurait pas du feu ?
Faites l'amour, pas la guerre. Kurt Vonnegut traiterait à sa manière (un peu tordue) du vent de liberté et de sexe qui passa sur les années 60. Dans Le Breakfast des champions, l'auteur, distinguant entre le castor (beaver) et le castor mouillé, me faisait découvrir un animal bien différent de celui que je croyais connaître jusque-là, tandis que le graffiti cochon accédait, sous sa plume, à la dignité littéraire. La dope n'était pas vraiment son truc et il se contentera de téter un joint refilé par un gars des Grateful Dead «simplement pour [se] montrer sociable». Il ne connaîtra pas non plus («deux, c'est ma limite... ») ces joyeux excès alcoolisés sans lesquels on a l'impression que les trois quarts de la littérature américaine n'auraient jamais existé. Vonnegut se défonçait à l'absurde pur et à la joie mauvaise d'avoir raison dans son délire. Je n'ai pas tout lu de lui. Je ne savais même pas que Kilgore Trout, cet autoportrait de l'écrivain en auteur de SF débile, avait reçu le prix Nobel! Mais pas Vonnegut... Lors de la parution de son décapant pamphlet anti-Bush (anti-Amérique-du-clan-Bush-et-de-l'establishment-militaro-pétrolier, pour être plus précis), j'avais confessé dans cette chronique mon regret de l'avoir perdu de vue à la longue, mais aussi ma joie de retrouver un vieil ami. Aujourd'hui, je me dis qu'il est toujours temps, qu'il sera de plus en plus temps. «Je suis accro, c'est notoire, à la cigarette, confiait-il dans ce livre. Je continue d'espérer que ce truc va finir par me tuer.»
Aucun danger que Dieu n'aille exaucer ce mécréant génial... Dont voici une autre plaisanterie: lui qui s'est toujours défendu d'écrire de la science-fiction succède à Isaac Asimov comme président honoraire de l'American Humanist Association, un poste, de son propre aveu, totalement dépourvu de la moindre utilité ici-bas. Dans son discours d'intronisation, il imagine son prédécesseur au ciel et ajoute: «Si je devais mourir un jour, à Dieu ne plaise, j'espère que vous direz: Kurt est au ciel à présent. C'est ma plaisanterie préférée.» J'imagine Vonnegut avec une cigarette sur les ruines fumantes de Dresde: quelqu'un n'aurait pas du feu? La fumée finit par le rattraper en 2000, mais autrement, lorsqu'un incendie réduit ses archives en cendres et l'expédie à l'hôpital. C'est la vie, comme dirait le glorieux narrateur de La Croisade des enfants. Vonnegut, lui, affirmait vouloir mourir dans un accident d'avion sur le mont Kilimandjaro plutôt qu'en avalant du Drano comme un de ses personnages. Il se consolera des neiges éternelles en inventant l'ice-nine, cette glace à cristallisation instantanée dont la structure moléculaire spéciale, réagissant comme les dominos, fait qu'on peut transformer toute l'eau du monde en banquise avec un seul glaçon. Une apocalypse rêvée pour le rescapé de la fournaise de Dresde.
J'ai oublié de mentionner que sa mère s'était suicidée juste avant le départ de Kurt pour la guerre. Dépressif toute sa vie, son joyeux clown de fils tentera de l'imiter en 1984. Il vise la surdose de médicaments et se rate, nouvelle occasion de plaisanter. «Mon père, a-t-il écrit quelque part, était, comme celui de Hemingway, un maniaque des armes à feu (gun nut) qui toute son existence a été malheureux.» Puis il compare le point-virgule que devenaient ses vieux jours au point final choisi par Papa Hem. Vonnegut détestait les points-virgules.
Il fut le Mark Twain de la seconde moitié du vingtième siècle. Il lui ressemblait même physiquement. Twain se dressa contre la première guerre expansionniste de l'empire américain aux Philippines et Vonnegut, contre les promenades irakiennes de Bush père et fils, allant jusqu'à déclarer au quotidien The Australian que les terroristes étaient à son avis «des gens très braves». Son fils Mark (nommé d'après Twain... ) s'est dignement porté à sa défense dans les pages du New York Times. Mark Twain et Kurt Vonnegut avaient tous les deux des couilles. Mais l'annonce de la mort de Vonnegut, contrairement à la célèbre notice jadis réfutée par Twain, ne donne pas l'impression d'être «exagérée». Vonnegut a fait une mauvaise chute à son domicile de Manhattan et est décédé à la suite de complications au cerveau. C'est la vie. Kurt est au ciel à présent.
Collaborateur du Devoir
Emmené comme prisonnier, Vonnegut sera aux premières loges d'un des trois indiscutables crimes contre l'humanité commis par les Alliés entre 1939 et 1945 (avec les deux bombes atomiques sur le Japon et l'élimination de 35 000 officiers polonais par les Soviétiques): l'anéantissement de Dresde. De cet épisode, Vonnegut écrira dans Un homme sans patrie: «Il s'agissait d'une expérimentation militaire afin de savoir si on pouvait brûler une ville entière en déversant sur elle des bombes incendiaires.» La ville n'abritait rien d'autre que des trésors architecturaux et d'immenses foules de réfugiés civils et de prisonniers de guerre. Avec une poignée de camarades, il en ressort vivant après avoir trouvé refuge dans le compartiment frigorifique d'un... abattoir. Et la plaisanterie se poursuit dès la sortie: comment disposer des 135 000 cadavres en voie de putréfaction qui encombrent les gravats de la cité réduite en cendres sous des nappes de phosphore? Avec encore plus de feu... Pour que la besogne ne traîne pas trop, les croque-morts de Dresde seront équipés de lance-flammes. Comment voulez-vous, après cela, ne pas hériter d'un sens de l'humour tout à fait particulier?
Vonnegut passera ensuite 23 années à essayer d'écrire ce qu'il a vu à Dresde. La femme d'un ami finit par l'éclairer: «[Les soldats] ne sont pas des stars de cinéma. Ils ne sont pas John Wayne. Ce sont vraiment des bébés.» Quand Abattoir 5, sous-titré La croisade des enfants, paraît à la fin des années 60, les critiques de littérature se débarrassent d'un des plus grands romans sur la guerre en le rangeant dans la catégorie «science-fiction». Nous sommes pas mal dans le monde à avoir été marqués par ce livre... Et moi que la SF a toujours laissé plus ou moins indifférent, je n'ai jamais oublié Billy Pellerin, cet orthodontiste doté de la faculté de passer d'une époque à l'autre de sa vie comme on se dirige sans y penser de la cuisine à la salle de bains. De l'abattoir de Dresde à ce zoo de la planète Trafalmagor où Billy se retrouve enfermé dans une cage, nu comme un singe en compagnie d'une plantureuse starlette de race humaine dont le nom m'échappe.
Quelqu'un n'aurait pas du feu ?
Faites l'amour, pas la guerre. Kurt Vonnegut traiterait à sa manière (un peu tordue) du vent de liberté et de sexe qui passa sur les années 60. Dans Le Breakfast des champions, l'auteur, distinguant entre le castor (beaver) et le castor mouillé, me faisait découvrir un animal bien différent de celui que je croyais connaître jusque-là, tandis que le graffiti cochon accédait, sous sa plume, à la dignité littéraire. La dope n'était pas vraiment son truc et il se contentera de téter un joint refilé par un gars des Grateful Dead «simplement pour [se] montrer sociable». Il ne connaîtra pas non plus («deux, c'est ma limite... ») ces joyeux excès alcoolisés sans lesquels on a l'impression que les trois quarts de la littérature américaine n'auraient jamais existé. Vonnegut se défonçait à l'absurde pur et à la joie mauvaise d'avoir raison dans son délire. Je n'ai pas tout lu de lui. Je ne savais même pas que Kilgore Trout, cet autoportrait de l'écrivain en auteur de SF débile, avait reçu le prix Nobel! Mais pas Vonnegut... Lors de la parution de son décapant pamphlet anti-Bush (anti-Amérique-du-clan-Bush-et-de-l'establishment-militaro-pétrolier, pour être plus précis), j'avais confessé dans cette chronique mon regret de l'avoir perdu de vue à la longue, mais aussi ma joie de retrouver un vieil ami. Aujourd'hui, je me dis qu'il est toujours temps, qu'il sera de plus en plus temps. «Je suis accro, c'est notoire, à la cigarette, confiait-il dans ce livre. Je continue d'espérer que ce truc va finir par me tuer.»
Aucun danger que Dieu n'aille exaucer ce mécréant génial... Dont voici une autre plaisanterie: lui qui s'est toujours défendu d'écrire de la science-fiction succède à Isaac Asimov comme président honoraire de l'American Humanist Association, un poste, de son propre aveu, totalement dépourvu de la moindre utilité ici-bas. Dans son discours d'intronisation, il imagine son prédécesseur au ciel et ajoute: «Si je devais mourir un jour, à Dieu ne plaise, j'espère que vous direz: Kurt est au ciel à présent. C'est ma plaisanterie préférée.» J'imagine Vonnegut avec une cigarette sur les ruines fumantes de Dresde: quelqu'un n'aurait pas du feu? La fumée finit par le rattraper en 2000, mais autrement, lorsqu'un incendie réduit ses archives en cendres et l'expédie à l'hôpital. C'est la vie, comme dirait le glorieux narrateur de La Croisade des enfants. Vonnegut, lui, affirmait vouloir mourir dans un accident d'avion sur le mont Kilimandjaro plutôt qu'en avalant du Drano comme un de ses personnages. Il se consolera des neiges éternelles en inventant l'ice-nine, cette glace à cristallisation instantanée dont la structure moléculaire spéciale, réagissant comme les dominos, fait qu'on peut transformer toute l'eau du monde en banquise avec un seul glaçon. Une apocalypse rêvée pour le rescapé de la fournaise de Dresde.
J'ai oublié de mentionner que sa mère s'était suicidée juste avant le départ de Kurt pour la guerre. Dépressif toute sa vie, son joyeux clown de fils tentera de l'imiter en 1984. Il vise la surdose de médicaments et se rate, nouvelle occasion de plaisanter. «Mon père, a-t-il écrit quelque part, était, comme celui de Hemingway, un maniaque des armes à feu (gun nut) qui toute son existence a été malheureux.» Puis il compare le point-virgule que devenaient ses vieux jours au point final choisi par Papa Hem. Vonnegut détestait les points-virgules.
Il fut le Mark Twain de la seconde moitié du vingtième siècle. Il lui ressemblait même physiquement. Twain se dressa contre la première guerre expansionniste de l'empire américain aux Philippines et Vonnegut, contre les promenades irakiennes de Bush père et fils, allant jusqu'à déclarer au quotidien The Australian que les terroristes étaient à son avis «des gens très braves». Son fils Mark (nommé d'après Twain... ) s'est dignement porté à sa défense dans les pages du New York Times. Mark Twain et Kurt Vonnegut avaient tous les deux des couilles. Mais l'annonce de la mort de Vonnegut, contrairement à la célèbre notice jadis réfutée par Twain, ne donne pas l'impression d'être «exagérée». Vonnegut a fait une mauvaise chute à son domicile de Manhattan et est décédé à la suite de complications au cerveau. C'est la vie. Kurt est au ciel à présent.
Collaborateur du Devoir
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

