Entrevue avec Fred Vargas - Silence, on meurt!
Fred Vargas - Photo Vivianne Hamy
«Il faut des blancs. Si je raconte tout au lecteur, je lui tue l'imaginaire.» — Fred Vargas
Les fans de Fred Vargas seront ravis: un nouveau livre paraît en librairie ces jours-ci. Une nouveauté? Pas tout à fait, puisque Coule la Seine regroupe trois textes déjà publiés. Salut et liberté est paru dans Le Monde (1997), La Nuit des brutes, dans Contes noirs de fin de siècle (Fleuve noir, 1999), et Cinq francs pièce, dans Des mots pour la vie — Le secours populaire français (Pocket, 2000). Par contre, les illustrations de Baudoin (avec qui elle a créé la magnifique bande dessinée Les Quatre Fleuves) qui accompagnent chaque nouvelle ont été créées spécifiquement pour cette édition. Entrevue avec l'auteure, rencontrée récemment à Paris.
La petite histoire
La grande aventure romanesque de cette archéologue, spécialiste des ossements animaux du Moyen Âge, commence en 1986 quand elle présente le manuscrit de son premier roman, Les Jeux de l'amour et de la mort, au Festival de Cognac. On lui décerne le Prix du premier roman policier; son texte est publié aux Éditions du Masque. Le deuxième roman, Ceux qui vont mourir te saluent, prend du temps à trouver preneur parmi les éditeurs. C'est finalement Viviane Hamy qui prend le risque; elle publie tous les livres de Fred Vargas, un beau succès d'édition pour sa maison avec la vente de 220 000 exemplaires de Pars vite et reviens tard, roman qui, au printemps dernier, a raflé le Prix des libraires 2002 et celui des lectrices d'Elle.
Bien qu'ils ne soient pas très «tendance» (pas de sexe, peu de sang), les «rompols» (contraction de Vargas pour «romans policiers») sont traduits dans 15 langues. Contrairement à plusieurs auteurs français de polars, l'auteure enracine les siens en France, plus particulièrement à Paris. Un Paris qu'elle connaît bien parce qu'elle y vit depuis sa naissance, en 1957. Mais aussi parce que Fred Vargas n'est pas très grande voyageuse. «J'aime bien tout inventer, sauf les lieux. Parler d'une ville où d'un pays où on n'a pas mis les pieds, c'est impossible. À vingt ans, je faisais des chantiers de fouilles. J'avais la trouille de partir toute seule. Je ne le crie pas sur tous les toits, je n'en ai pas honte, c'est comme ça. Je n'essaie pas d'écrire sur Paris comme le font certains écrivains; pour moi, ce n'est pas un but, c'est une fatalité.» Mais attention, ce Paris, elle prend bien soin d'en réinventer les lieux, ce qui explique que ses lecteurs cherchent en vain le petit café où se réunit la bande de Joss, le crieur de nouvelles...
Une histoire, ça sonne
Bien avant d'écrire, Fred Vargas rêvait de faire danser les foules au son de son accordéon. Et si, faute de talent, elle s'est tournée vers les mots, c'est parce que ceux-ci pouvaient composer une autre sorte de musique. «Le livre, ce n'est rien d'autre qu'un orchestre avec ses instruments. Il y a un type qui dirige; on voit comment passe le thème, les récurrences. Chaque personnage est une voix, un instrument.» Fred Vargas a appris à diriger son orchestre de mots en assistant avec sa jumelle (avec qui elle partage le nom propre de son pseudonyme) aux répétitions de l'Orchestre de France avec le chef Leonard Bernstein. «Je me demande si ça n'a pas déterminé ma façon d'écrire. Je n'étais pas spécialement douée en musique; j'ai découvert ce que c'était avec lui. Quand il arrivait, il prenait cette matière brute, qu'il travaillait avec les musiciens. Au bout d'un mois, ce n'était plus la même musique. Eh bien, un livre, c'est pareil.»
Cette expérience musicale résonne à nos oreilles lors de la lecture du recueil Coule la Seine, et plus particulièrement lors de la lecture de la nouvelle Salut et liberté, où on danse d'une phrase à l'autre, au rythme d'un énoncé affirmatif qui enchaîne avec son contraire, ce qui donne par exemple: «[...] le commissaire trouvait intéressant de ne rien faire, alors que Danglard trouvait cela mortellement paniquant.»
Cette musique, on pourrait nommer ça le style? «C'est mon obsession, le style. J'écris les livres vite parce que je le fais pendant les vacances. Mais pendant un an, je corrige; on est en répétition. Des histoires, il y en a des milliers, c'est le son qui fera l'histoire. J'essaie donc de choisir des personnages qui vont rendre des sons bien particuliers pour raconter la vie. Si je prends un violon de série, un piano de série, qu'est-ce qu'ils vont me rendre, comme son? Je ne vais pas pouvoir faire les nuances... »
Adamsberg, Danglard et les autres
«Je vis d'idées», dit le commissaire Adamsberg dans la nouvelle Cinq francs pièce. Personnage intuitif («Je suis si peu logique», dit-il), toujours en train de prendre la porte du commissariat pour aller marcher, ce personnage sensuel aimé des femmes, léger et grave, est secondé par Danglard, un homme au charme moins évident, responsable de cinq enfants qui tentent tant bien que mal de modérer sa consommation de vin blanc. Dans la nouvelle Salut et liberté, leurs caractères bien opposés ne font pas d'eux des êtres inconciliables, au contraire. Ils forment une paire dépareillée où l'un complète l'autre (un effet de gémellité?).
On a écrit ici et là qu'il y a peu de femmes dans les romans de Fred Vargas. La principale concernée n'est pas d'accord; ses histoires inventent des femmes singulières. À commencer par Camille, la mystérieuse musicienne-compositrice-bricoleuse qui tente de tenir Adamsberg à distance pour l'avoir aimé de trop près dans un passé pas si lointain. D'un roman à l'autre, ces amoureux pas ordinaires se retrouvent, se reperdent. Dans Pars vite et reviens tard, Camille disparaît de nouveau... Mais Danglard, qui connaît Adamsberg, lui remet l'adresse du lieu où Camille a trouvé refuge. On attend la suite pour savoir ce qu'il adviendra de ce duo-là.
Jamais riches, rarement installés dans une vie tracée d'avance, plusieurs des personnages de Fred Vargas sont épris de connaissance. On n'a qu'à penser aux évangélistes dans Debout les morts; le savoir pointu de ces «théseux» contribue efficacement au dénouement de l'enquête policière. Si, au début des romans de Vargas, chacun tire le diable par la queue seul dans son coin, les événements ne mettent pas longtemps à réunir ces personnages qui finissent par former une communauté solidaire sans que cela n'entache la singularité de chacun. «L'union fait la force. Je suis fanatique des rapports entre les gens. Je les crée. Ils sont comme un sauvetage. Nous, les jumeaux, on ne sait pas ce que c'est, les êtres singuliers. Je ne suis pas quelqu'un d'entier, le cercle n'est pas fermé, il ne peut se compléter que par ma soeur, bien entendu, et par les autres. Donc, mes histoires se dénouent toujours par les solidarités, les affectivités.»
Ses rompols, Fred Vargas veut qu'ils soient réels mais pas réalistes. «Depuis quelques générations, en France, le roman policier est témoin de la réalité. On veut y décrire la vie telle qu'elle est. Moi, je veux la décrire telle qu'on peut la rêver. Je ne pense pas que la littérature soit faite pour reproduire la vie, pas plus que la peinture ou l'art. Si je veux faire acte de témoignage social ou politique, j'écris un article de journal, je vais manifester dans la rue. J'agis dans la vraie vie. Je doute que la littérature soit le lieu du combat politique frontal. Je crois plutôt que c'est un lieu de combat politique subliminal.»
La planque
«En France, ceux qui écrivent des romans policiers ne sont pas vraiment considérés comme des écrivains. Pour le moment, la porte est verrouillée entre les deux littératures. Ce n'est pas un problème pour moi. Personne ne nous regarde, comme ça, on est à l'abri, on peut tout essayer en dehors de "la" littérature française. Je n'ai pas choisi l'écriture comme métier justement pour m'en protéger. J'aime l'archéologie. J'ai besoin de la recherche, j'ai besoin de cette discipline-là. Depuis trois ou quatre ans, je pourrais vivre de ma plume, mais si j'arrêtais l'archéologie, je dirais quoi? Je suis écrivain? Rien que l'idée de dire ça, j'ai peur de ne plus m'amuser. Je ne suis pas sûre de moi, je ne l'ai jamais été, je ne le serai jamais. Et si, un jour, je n'avais plus d'idées?»
COULE LA SEINE
Fred Vargas
Illustrations de Baudoin
Éditions Viviane Hamy
Paris, 2002, 120 pages
Les fans de Fred Vargas seront ravis: un nouveau livre paraît en librairie ces jours-ci. Une nouveauté? Pas tout à fait, puisque Coule la Seine regroupe trois textes déjà publiés. Salut et liberté est paru dans Le Monde (1997), La Nuit des brutes, dans Contes noirs de fin de siècle (Fleuve noir, 1999), et Cinq francs pièce, dans Des mots pour la vie — Le secours populaire français (Pocket, 2000). Par contre, les illustrations de Baudoin (avec qui elle a créé la magnifique bande dessinée Les Quatre Fleuves) qui accompagnent chaque nouvelle ont été créées spécifiquement pour cette édition. Entrevue avec l'auteure, rencontrée récemment à Paris.
La petite histoire
La grande aventure romanesque de cette archéologue, spécialiste des ossements animaux du Moyen Âge, commence en 1986 quand elle présente le manuscrit de son premier roman, Les Jeux de l'amour et de la mort, au Festival de Cognac. On lui décerne le Prix du premier roman policier; son texte est publié aux Éditions du Masque. Le deuxième roman, Ceux qui vont mourir te saluent, prend du temps à trouver preneur parmi les éditeurs. C'est finalement Viviane Hamy qui prend le risque; elle publie tous les livres de Fred Vargas, un beau succès d'édition pour sa maison avec la vente de 220 000 exemplaires de Pars vite et reviens tard, roman qui, au printemps dernier, a raflé le Prix des libraires 2002 et celui des lectrices d'Elle.
Bien qu'ils ne soient pas très «tendance» (pas de sexe, peu de sang), les «rompols» (contraction de Vargas pour «romans policiers») sont traduits dans 15 langues. Contrairement à plusieurs auteurs français de polars, l'auteure enracine les siens en France, plus particulièrement à Paris. Un Paris qu'elle connaît bien parce qu'elle y vit depuis sa naissance, en 1957. Mais aussi parce que Fred Vargas n'est pas très grande voyageuse. «J'aime bien tout inventer, sauf les lieux. Parler d'une ville où d'un pays où on n'a pas mis les pieds, c'est impossible. À vingt ans, je faisais des chantiers de fouilles. J'avais la trouille de partir toute seule. Je ne le crie pas sur tous les toits, je n'en ai pas honte, c'est comme ça. Je n'essaie pas d'écrire sur Paris comme le font certains écrivains; pour moi, ce n'est pas un but, c'est une fatalité.» Mais attention, ce Paris, elle prend bien soin d'en réinventer les lieux, ce qui explique que ses lecteurs cherchent en vain le petit café où se réunit la bande de Joss, le crieur de nouvelles...
Une histoire, ça sonne
Bien avant d'écrire, Fred Vargas rêvait de faire danser les foules au son de son accordéon. Et si, faute de talent, elle s'est tournée vers les mots, c'est parce que ceux-ci pouvaient composer une autre sorte de musique. «Le livre, ce n'est rien d'autre qu'un orchestre avec ses instruments. Il y a un type qui dirige; on voit comment passe le thème, les récurrences. Chaque personnage est une voix, un instrument.» Fred Vargas a appris à diriger son orchestre de mots en assistant avec sa jumelle (avec qui elle partage le nom propre de son pseudonyme) aux répétitions de l'Orchestre de France avec le chef Leonard Bernstein. «Je me demande si ça n'a pas déterminé ma façon d'écrire. Je n'étais pas spécialement douée en musique; j'ai découvert ce que c'était avec lui. Quand il arrivait, il prenait cette matière brute, qu'il travaillait avec les musiciens. Au bout d'un mois, ce n'était plus la même musique. Eh bien, un livre, c'est pareil.»
Cette expérience musicale résonne à nos oreilles lors de la lecture du recueil Coule la Seine, et plus particulièrement lors de la lecture de la nouvelle Salut et liberté, où on danse d'une phrase à l'autre, au rythme d'un énoncé affirmatif qui enchaîne avec son contraire, ce qui donne par exemple: «[...] le commissaire trouvait intéressant de ne rien faire, alors que Danglard trouvait cela mortellement paniquant.»
Cette musique, on pourrait nommer ça le style? «C'est mon obsession, le style. J'écris les livres vite parce que je le fais pendant les vacances. Mais pendant un an, je corrige; on est en répétition. Des histoires, il y en a des milliers, c'est le son qui fera l'histoire. J'essaie donc de choisir des personnages qui vont rendre des sons bien particuliers pour raconter la vie. Si je prends un violon de série, un piano de série, qu'est-ce qu'ils vont me rendre, comme son? Je ne vais pas pouvoir faire les nuances... »
Adamsberg, Danglard et les autres
«Je vis d'idées», dit le commissaire Adamsberg dans la nouvelle Cinq francs pièce. Personnage intuitif («Je suis si peu logique», dit-il), toujours en train de prendre la porte du commissariat pour aller marcher, ce personnage sensuel aimé des femmes, léger et grave, est secondé par Danglard, un homme au charme moins évident, responsable de cinq enfants qui tentent tant bien que mal de modérer sa consommation de vin blanc. Dans la nouvelle Salut et liberté, leurs caractères bien opposés ne font pas d'eux des êtres inconciliables, au contraire. Ils forment une paire dépareillée où l'un complète l'autre (un effet de gémellité?).
On a écrit ici et là qu'il y a peu de femmes dans les romans de Fred Vargas. La principale concernée n'est pas d'accord; ses histoires inventent des femmes singulières. À commencer par Camille, la mystérieuse musicienne-compositrice-bricoleuse qui tente de tenir Adamsberg à distance pour l'avoir aimé de trop près dans un passé pas si lointain. D'un roman à l'autre, ces amoureux pas ordinaires se retrouvent, se reperdent. Dans Pars vite et reviens tard, Camille disparaît de nouveau... Mais Danglard, qui connaît Adamsberg, lui remet l'adresse du lieu où Camille a trouvé refuge. On attend la suite pour savoir ce qu'il adviendra de ce duo-là.
Jamais riches, rarement installés dans une vie tracée d'avance, plusieurs des personnages de Fred Vargas sont épris de connaissance. On n'a qu'à penser aux évangélistes dans Debout les morts; le savoir pointu de ces «théseux» contribue efficacement au dénouement de l'enquête policière. Si, au début des romans de Vargas, chacun tire le diable par la queue seul dans son coin, les événements ne mettent pas longtemps à réunir ces personnages qui finissent par former une communauté solidaire sans que cela n'entache la singularité de chacun. «L'union fait la force. Je suis fanatique des rapports entre les gens. Je les crée. Ils sont comme un sauvetage. Nous, les jumeaux, on ne sait pas ce que c'est, les êtres singuliers. Je ne suis pas quelqu'un d'entier, le cercle n'est pas fermé, il ne peut se compléter que par ma soeur, bien entendu, et par les autres. Donc, mes histoires se dénouent toujours par les solidarités, les affectivités.»
Ses rompols, Fred Vargas veut qu'ils soient réels mais pas réalistes. «Depuis quelques générations, en France, le roman policier est témoin de la réalité. On veut y décrire la vie telle qu'elle est. Moi, je veux la décrire telle qu'on peut la rêver. Je ne pense pas que la littérature soit faite pour reproduire la vie, pas plus que la peinture ou l'art. Si je veux faire acte de témoignage social ou politique, j'écris un article de journal, je vais manifester dans la rue. J'agis dans la vraie vie. Je doute que la littérature soit le lieu du combat politique frontal. Je crois plutôt que c'est un lieu de combat politique subliminal.»
La planque
«En France, ceux qui écrivent des romans policiers ne sont pas vraiment considérés comme des écrivains. Pour le moment, la porte est verrouillée entre les deux littératures. Ce n'est pas un problème pour moi. Personne ne nous regarde, comme ça, on est à l'abri, on peut tout essayer en dehors de "la" littérature française. Je n'ai pas choisi l'écriture comme métier justement pour m'en protéger. J'aime l'archéologie. J'ai besoin de la recherche, j'ai besoin de cette discipline-là. Depuis trois ou quatre ans, je pourrais vivre de ma plume, mais si j'arrêtais l'archéologie, je dirais quoi? Je suis écrivain? Rien que l'idée de dire ça, j'ai peur de ne plus m'amuser. Je ne suis pas sûre de moi, je ne l'ai jamais été, je ne le serai jamais. Et si, un jour, je n'avais plus d'idées?»
COULE LA SEINE
Fred Vargas
Illustrations de Baudoin
Éditions Viviane Hamy
Paris, 2002, 120 pages
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