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Éléonore au pays des casinos

Louis Cornellier   14 avril 2007  Livres
Comme une vierge égarée qui sonne à la porte d'un bordel, Éléonore Mainguy, en 1999, a frappé à la porte du Casino de Charlevoix avec toute la naïveté du monde. Elle était jeune, pleine de valeurs et d'idéaux respectables. Issue d'une «famille syndicaliste et indépendantiste» qui avait Michel Chartrand, René Lévesque et Pierre Falardeau pour héros, elle était en quête d'un emploi bien payé qui la rendrait heureuse.

Les jeux sont faits. Confessions d'une ex-croupière raconte le pénible dégrisement qu'elle a vécu dans l'enfer des casinos. Innocente, elle s'imaginait en «princesse de la félicité» qui allait «offrir à des âmes pleines d'espoir la possibilité de calmer leurs angoisses pécuniaires en les amusant et en les réconfortant comme un ange de lumière venu bercer les gens dans le besoin». Sa candeur se heurtera vite au mur d'un univers glauque dans lequel «la magnificence des lieux» cache la détresse et la mesquinerie.

Dressée à manipuler

Éléonore Mainguy raconte d'abord l'étape de sa formation à l'emploi de croupière. Choisie, avec quelques autres, sur la base d'examens psychométriques et psychologiques qui, selon elle, visent à identifier les candidats orgueilleux et narcissiques, elle devra ensuite «traverser quatre semaines de formation intensive à [ses] frais, au risque d'échouer et de repartir bredouille». Si elle dit vrai, on peut déjà remettre en question cette approche qui semble contrevenir à la Loi sur les normes du travail imposant de rémunérer les employés en formation.

Le pire, toutefois, est ailleurs. Cette formation, selon l'ex-croupière, relèverait littéralement du dressage. Elle insisterait sur le fait que les «élus» appartiennent à «la crème de la société», stimulerait intensément le carriérisme des participants, leur inculquerait des «aptitudes à la manipulation» et passerait totalement sous silence les «aspects les plus sombres du jeu». «On ne m'a jamais mentionné, écrit Mainguy, que les clients sont pour la plupart des gens malades. On ne m'a jamais dit que j'allais contribuer à les déposséder de sommes d'argent colossales et que je me retrouverais, soir après soir, devant des êtres humains très souvent en proie à une grande détresse psychologique.»

Elle n'a toutefois pas tardé à le découvrir. Elle a, bien sûr, rencontré des gens extraordinaires, surtout lorsqu'elle était assignée aux tables dites à cinq dollars. «Voilà, remarque-t-elle, ce que doit être un casino, un endroit où les pertes d'argent ne sont que symboliques et n'entraînent pas la déchéance financière et psychologique des individus. Une maison où le dernier bonsoir est empli de gratitude mutuelle.»

Mais elle a, aussi, rencontré des obsédés qui lèchent les pièces avant de jouer, des «amoureux» des machines à sous, des solitaires désoeuvrés, de délirants superstitieux et trop de joueurs compulsifs ruinés. Elle raconte avoir vu à plusieurs reprises des accros faire «leurs besoins sur leur siège, et même jusque sur le plancher», «un homme qui se masturbait intensément tout en jouant à une machine à sous», un père incestueux qui forçait «sa propre fille à l'embrasser avec la langue afin qu'elle ait droit à quelques jetons pour miser». L'éthique au casino, conclut-elle tristement, n'est pas celle qui prévaut ailleurs dans la société, et les employés n'ont pas le droit de dire à un joueur en déroute de rentrer chez lui.

La jeune croupière elle-même a vu sa personnalité se modifier par suite de sa plongée dans ce laboratoire. Elle se voulait anticonformiste et insoumise; elle était devenue ambitieuse, manipulatrice et obsédée par le regard des autres. Cette métamorphose la déchirait. De voir ses collègues eux-mêmes happés par la passion du jeu la rendait folle. D'avoir à supporter, sans droit de réplique, les insultes de clients ivres et perdants la mortifiait.

Après un an de ce régime, elle se réveille un matin la mâchoire barrée. Elle sombre ensuite dans une sorte de dépression, avant de succomber de nouveau aux sirènes du casino, mais, désormais, quelque chose en elle est brisé et ce n'est plus possible.

Le devoir de témoigner

D'après certaines études citées dans cet ouvrage, les croupiers sont souvent enclins aux cauchemars, à la dépression, à l'alcoolisme, à la toxicomanie et au jeu compulsif. En 2003, quand un croupier du Casino de Charlevoix s'enlève la vie, Éléonore Mainguy, qui tente depuis quelques années de refaire sa vie autrement dans la ville de Québec, décide de témoigner. Elle le fera sur les ondes de TQS Québec, dans le magazine Summum, à Tout le monde en parle et au Journal de Québec. «Loto-Québec, les syndicats de la fonction publique et les croupiers, rapporte-t-elle, hurlèrent au mensonge.» L'ex-croupière, selon eux, fabule.

Qui dit vrai? Difficile de trancher radicalement. Mon point de vue, ici, je le précise, est celui de simple lecteur critique puisque je n'ai jamais mis les pieds dans un casino et que les acheteurs compulsifs de «gratteux» dans les dépanneurs m'énervent parce qu'ils me font perdre mon temps. Ce que je peux constater avec assurance, néanmoins, c'est que le témoignage d'Éléonore Mainguy est plutôt solide, même si la profonde immaturité de la jeune fille saute sans cesse aux yeux. Sa naïveté de départ, en effet, est affligeante et sa personnalité semble fragile, oscillant entre l'affirmation d'une posture critique de gauche et l'expression d'un narcissisme adolescent innocemment confessé.

Il reste, à ce jour, que la réplique que Loto-Québec et les autres lui ont servie est très faible et pas convaincante du tout. L'ex-croupière en met peut-être un peu trop, mais ses détracteurs donnent l'impression d'avoir des choses à cacher. Pour un organisme d'État, ce n'est pas sain.

Aujourd'hui, Éléonore Mainguy a rejoint la coalition Emjeu (Éthique et modération du jeu au Québec). Avec cette équipe, elle s'est opposée au projet «de Las Vegas cheap» au coeur du quartier Pointe-Saint-Charles et elle milite en faveur de mesures visant à réduire les effets négatifs du jeu (interdiction de la publicité et des voyages de jeu organisés par Loto-Québec pour les retraités, diminution des heures d'ouverture des casinos, retrait des appareils de loterie vidéo des bars, formation du personnel des casinos en intervention auprès des clients en détresse, etc.). Elle fait, par cet engagement et avec son livre, oeuvre utile.

louiscornellier@ipcommunications.ca

***

Les jeux sont faits

Confessions d'une ex-croupière

Éléonore Mainguy

Stanké

Montréal, 2007, 192 pages






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  • Mme et M. JMR et IJ
    Abonné
    samedi 14 avril 2007 09h36
    Vendeurs de rêves, acheteurs d'illusions
    « J'ai toujours considéré les jeux de hasard associés aux gains de l'argent comme immoraux et dégradants pour l'être humain. Il est inutile ici de partir en guerre contre ce fléau qui nous touche tous, joueurs et non joueurs. La machine est légalement en place et payante pour ceux qui en tiennent les ficelles. Il est fort cher le coût à payer, pour la société, en échange de très rares fortunés de la chance. Le pari en vaut-il le coup, pensez-y, une chance sur 10 millions, as-tu ton petit deux pour être malheureux? »

  • Jean-Pierre Audet
    Abonné
    lundi 16 avril 2007 20h11
    Dur métier
    « J'avais le pressentiment qu'Éléonore allait, comme ils disent d'un succès en France, faire un malheur. Certains vont la traiter d'un peu immature pour s'attaquer à un géant de l'exploitation de la détresse humaine. Comme il y aura toujours des gens qui rêvent d'une meilleure vie, ils rencontreront sans doute aptes à exploiter cette faiblesse. Je suis content pour Éléonore dont la maman est ma grande amie Sylvie Charron, la courageuse qui se trouve malchanceuse même si elle sème la joie tout autour d'elle. Éléonore, quant à elle, est dotée de grandes aptitudes en analyse de situation et en communication dynamique, du genre «on peut améliorer des choses, allons-y, donnons-nous la main. Ainsi pourrons-nous au moins secourir les détresses les plus évidentes. J'appuie Éléonore qui a encore la foi, je veux parler de la capacité de s'émouvoir pour une cause juste et de communiquer son émoi. Bravo encore une fois. »

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