Guides pratiques - C'est vous le patron, mais à 80 $ le feuillet
Le journaliste cultive et chérit quelques obsessions. L'une d'elles concerne l'art d'arriver en retard, mais le plus tôt possible. Une autre s'appelle le droit du public à l'information, très commode pour diffuser n'importe quoi. Une autre encore porte sur l'amorce, la première phrase, le lead quoi, adulé comme concentré pur jus du talent synthético-analytique d'un chieux d'encre au quotidien.
Jean-Benoît Nadeau est journaliste. À la page 314 de son nouvel ouvrage sur son métier, il confie être particulièrement fier d'une accroche dite «simplissime» pondue à la va-vite pour un article sur le président de l'Association pour les droits des non-fumeurs: «Tous les fabricants de cigarettes veulent faire un cendrier avec la tête de Garfield Mahood.»
Pas mal trouvé, en effet. Un réviseur pointilleux aurait amélioré la proposition pour donner quelque chose du genre: «Tous les fabricants de cigarettes rêvent de transformer la tête de Garfield Mahood en cendrier.» Ou encore, en plus précis: «Bien des fabricants de cigarettes du pays rêvent d'en écraser une sur la tête de G. M.» Mais bon, c'était bon. Et de toute manière, l'idée principale de ce livre est ailleurs.
Où exactement? Dans tout ce qui mène au lead et tout ce qui le suit. Autour du cendrier de Garfield, quoi. Écrire pour vivre se veut le parfait manuel de la rédaction alimentaire: comment formuler une bonne idée de reportage ou de livre? Comment la vendre à un éditeur? Comment négocier ses tarifs?
Quelques pages après l'amorce, apparaît le seul conseil jamais donné par Stephen King aux aspirants auteurs: «Écrivez!» M. Nadeau a plutôt choisi de développer le sujet sur plus de 400 pages pour enseigner à écrire donc, mais surtout à vivre de son écriture, ce que le donneur de leçons semble très bien réussir depuis des années.
Très facile à lire, l'ouvrage se révèle bourré d'anecdotes et de tranches de vie de pigiste qui pourront aider les étudiants des programmes de journalisme à comprendre dans quel bourbier ils mettront bientôt les pieds. Jean-Benoît Nadeau aime parler de lui, rappeler ses bons coups, donner des détails sur la vente de certains articles ou évoquer des discussions avec les puissants des fiefs médiatiques. Jean Paré est du nombre évidemment. La poubelle du fondateur de L'Actualité serait d'ailleurs le plus gros élément mobilier de son bureau. Une torpinouche de grosse poubelle pour accumuler les mauvais tapuscrits et les idées folles, un détail qui m'avait échappé, même si j'ai aussi été un serf de cette baronnie, il y a des lustres.
Le bon prix...
Le livre a beaucoup de mérites, dont celui de systématiser les trucs du métier et de proposer quelques solutions évidentes, résumées par des maximes de bonimenteur: «Une bonne idée, c'est une idée intéressante»; «Si vous avez besoin d'aide, dites-le»; «N'ayez jamais peur du rédacteur en chef ou de l'éditeur»; «Le bon prix, c'est celui que le client accepte de payer»...
Justement, au chapitre 13, un long tableau de deux pages présente les tarifs de base de diverses publications québécoises. Le magazine enRoute, champion du lot, paye 250 $ le feuillet. Les profitables Lundi, 7 jours, Dernière heure et Star Réalité offrent entre 40 et 50 $, soit moins que le pauvre Devoir. La moyenne oscille autour de 80 $. Curieusement, L'Actualité ne figure pas dans la liste, mais il est bien connu des pigistes que ses tarifs dépassent rarement 150 $ le feuillet.
M. Nadeau ne dit rien du scandale que représentent ces données figées depuis des décennies. Son hommage au merveilleux système de la pige et ses propres recettes pour petite entreprise de production de textes vendus, remâchés et revendus développent plutôt une perspective marchande, quasi darwinienne, où les plus aptes survivent en exploitant les failles du système d'exploitation. Le fait que le livre soit préfacé par un ancien marxiste devenu secrétaire général de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ne fera qu'élargir le sourire des initiés aux arcanes de la corporation.
Passons et répétons: l'idée de ce livre est ailleurs, pas dans le pamphlet syndicaliste mais bien dans le guide pratico-pratique sur le modèle de «La pige pour les nuls». Comme ce Guide du travailleur autonome republié par le même éditeur, cet «antidote au mythe de la précarité» qui explique que «c'est vous le patron» et que «le client n'a pas toujours raison». Le roi des pigistes non plus... (Et la chute aussi est une obsession journalistique... )
***
Écrire pour vivre
Jean-Benoît Nadeau
Québec Amérique
Montréal, 2007, 416 pages
Le Guide du travailleur autonome
Jean-Benoît Nadeau
Québec Amérique
Montréal, 308 pages
Jean-Benoît Nadeau est journaliste. À la page 314 de son nouvel ouvrage sur son métier, il confie être particulièrement fier d'une accroche dite «simplissime» pondue à la va-vite pour un article sur le président de l'Association pour les droits des non-fumeurs: «Tous les fabricants de cigarettes veulent faire un cendrier avec la tête de Garfield Mahood.»
Pas mal trouvé, en effet. Un réviseur pointilleux aurait amélioré la proposition pour donner quelque chose du genre: «Tous les fabricants de cigarettes rêvent de transformer la tête de Garfield Mahood en cendrier.» Ou encore, en plus précis: «Bien des fabricants de cigarettes du pays rêvent d'en écraser une sur la tête de G. M.» Mais bon, c'était bon. Et de toute manière, l'idée principale de ce livre est ailleurs.
Où exactement? Dans tout ce qui mène au lead et tout ce qui le suit. Autour du cendrier de Garfield, quoi. Écrire pour vivre se veut le parfait manuel de la rédaction alimentaire: comment formuler une bonne idée de reportage ou de livre? Comment la vendre à un éditeur? Comment négocier ses tarifs?
Quelques pages après l'amorce, apparaît le seul conseil jamais donné par Stephen King aux aspirants auteurs: «Écrivez!» M. Nadeau a plutôt choisi de développer le sujet sur plus de 400 pages pour enseigner à écrire donc, mais surtout à vivre de son écriture, ce que le donneur de leçons semble très bien réussir depuis des années.
Très facile à lire, l'ouvrage se révèle bourré d'anecdotes et de tranches de vie de pigiste qui pourront aider les étudiants des programmes de journalisme à comprendre dans quel bourbier ils mettront bientôt les pieds. Jean-Benoît Nadeau aime parler de lui, rappeler ses bons coups, donner des détails sur la vente de certains articles ou évoquer des discussions avec les puissants des fiefs médiatiques. Jean Paré est du nombre évidemment. La poubelle du fondateur de L'Actualité serait d'ailleurs le plus gros élément mobilier de son bureau. Une torpinouche de grosse poubelle pour accumuler les mauvais tapuscrits et les idées folles, un détail qui m'avait échappé, même si j'ai aussi été un serf de cette baronnie, il y a des lustres.
Le bon prix...
Le livre a beaucoup de mérites, dont celui de systématiser les trucs du métier et de proposer quelques solutions évidentes, résumées par des maximes de bonimenteur: «Une bonne idée, c'est une idée intéressante»; «Si vous avez besoin d'aide, dites-le»; «N'ayez jamais peur du rédacteur en chef ou de l'éditeur»; «Le bon prix, c'est celui que le client accepte de payer»...
Justement, au chapitre 13, un long tableau de deux pages présente les tarifs de base de diverses publications québécoises. Le magazine enRoute, champion du lot, paye 250 $ le feuillet. Les profitables Lundi, 7 jours, Dernière heure et Star Réalité offrent entre 40 et 50 $, soit moins que le pauvre Devoir. La moyenne oscille autour de 80 $. Curieusement, L'Actualité ne figure pas dans la liste, mais il est bien connu des pigistes que ses tarifs dépassent rarement 150 $ le feuillet.
M. Nadeau ne dit rien du scandale que représentent ces données figées depuis des décennies. Son hommage au merveilleux système de la pige et ses propres recettes pour petite entreprise de production de textes vendus, remâchés et revendus développent plutôt une perspective marchande, quasi darwinienne, où les plus aptes survivent en exploitant les failles du système d'exploitation. Le fait que le livre soit préfacé par un ancien marxiste devenu secrétaire général de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec ne fera qu'élargir le sourire des initiés aux arcanes de la corporation.
Passons et répétons: l'idée de ce livre est ailleurs, pas dans le pamphlet syndicaliste mais bien dans le guide pratico-pratique sur le modèle de «La pige pour les nuls». Comme ce Guide du travailleur autonome republié par le même éditeur, cet «antidote au mythe de la précarité» qui explique que «c'est vous le patron» et que «le client n'a pas toujours raison». Le roi des pigistes non plus... (Et la chute aussi est une obsession journalistique... )
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Écrire pour vivre
Jean-Benoît Nadeau
Québec Amérique
Montréal, 2007, 416 pages
Le Guide du travailleur autonome
Jean-Benoît Nadeau
Québec Amérique
Montréal, 308 pages
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