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Essais québécois - Petite philosophie du golf

Louis Cornellier   7 avril 2007  Livres
Je partage tous les préjugés qui ont cours sur le golf. Je considère, en effet, que c'est un sport de vieux, une activité pépère, trop lente, un passe-temps de bourgeois qui s'ennuient et qui n'aiment la nature que dans une version surjardinée. En résumé, je n'aime pas ça et je m'amuse à provoquer ceux qui entretiennent ce culte en leur chantant ce poème de Jean Narrache: «Paraît qu'les homm's d'affair's d'la Haute / Quand i' sont tannés de s'mentir / Pis d'tripoter l'argent des autres / Vont jouer au golf pour s'divertir. // L'golf, c'est l'jeu d'l'aristocratie, / Des commis d'bar, des députés; / C'est l'pass'-temps d'la diplomatie / Quand i' se r'posent de s'disputer.»

Or voilà que Louis Godbout, à son tour, me provoque. Dans un essai intitulé Du golf. Parcours philosophique, ce professeur de philosophie dans un collège de Montréal affirme que ceux qui pensent comme moi ont tout faux et que leur aveuglement devant la sublime profondeur du golf ne s'explique que par le fait qu'ils ne l'ont jamais essayé. Selon lui, en effet, pour qui sait être attentif, il y a de la philosophie dans le golf et il faut être béotien pour refuser de le reconnaître. Sérieux comme un golfeur, le prof se propose donc de nous en convaincre, une mission à laquelle il s'adonne avec un humour de philosophe à même de désarmer les réfractaires de mauvaise foi de mon genre.

Enfant, Godbout jouait au golf avec sa grand-mère. Voilà, on en conviendra, une partance difficile à renier. Aujourd'hui, sans être un professionnel ni même un mordu, il reste fidèle à son coup de foudre de jeunesse et affirme vivre «avec le golf un amour paisible, qui s'intègre harmonieusement au reste de [sa] vie». D'un philosophe, toutefois, on s'attend à un peu plus que ce témoignage d'attachement à l'enfance. Godbout nous le donne.

Le golf, écrit-il, «c'est l'expérience de la nature». À ceux qui répliquent qu'il s'agit d'une nature profanée par de douteux aménagements, il rétorque que «le golf ne fait ici que montrer son appartenance à la modernité» et que, au moins, dans cette logique, le golfeur «se l'approprie sans en changer la destination». Son amour de la nature, le golfeur, contrairement à «l'homme du ressentiment», le vit au lieu d'en parler. Admettons.

Godbout, pour réfuter les accusations de «pépérisme» et de lenteur, insiste aussi sur l'extrême difficulté du golf («je ne vois que le saut à la perche pour rivaliser») et de ce qui en constitue le coeur, c'est-à-dire la frappe. Tout se joue là: «Pour [le golfeur], la balle n'est rien de moins que du destin en concentré. Il la frappera comme il aborde la vie en général, pour l'occasion condensée là, à ses pieds, en un point blanc.» Aussi, faire une typologie des frappes permet d'établir une typologie des caractères.

Le contemplatif, ou zen, pratique le détachement. Godbout le qualifie de «campeur masqué», de «médiocre compétiteur» et le présente comme une anomalie. Le cogneur, lui, est «rude, violent» et «phallocentrique». L'existentialiste brille par son angoisse: «Hanté par la contingence et la dérive du monde, il ne sépare plus le golf du reste de sa vie.» L'artiste s'intéresse plus à l'oeuvre qu'au score et, bien sûr, parle beaucoup. Type le plus répandu, le releveur souffre d'insécurité, est inhibé, sans cesse saisi par la peur et tenté par la fuite. Quant au névrosé, il est tendu. La réussite l'obsède, mais l'échec le rassure presque. Tous, cela établi, communient au culte des nombres (la fameuse frontière des dizaines) et sont conscients que la constance, inaccessible, fait foi de tout: «Réussir au golf, c'est réussir à ne pas échouer.» Reconnaissons qu'il y a là, au-delà du sport, une certaine sagesse.

Car comment ne pas échouer, en effet, pour un humain, dans l'action? La conscience, tant chantée par les philosophes, n'est pas toujours le meilleur recours. «Aucun sportif, remarque Godbout, n'a besoin qu'on lui démontre l'union de l'âme et du corps.» Tous ceux qui ont déjà tenté de frapper une balle, de golf ou de tennis, le savent: «La conscience peut transformer le geste le plus banal en tâche de la plus haute complexité. Pour cette raison, elle est le véritable talon d'Achille de l'athlète.» Ces pages sur le «bavardage intérieur» comme obstacle dans l'action sont sans contredit les plus fortes de cet essai. Tous les sportifs un peu philosophes s'y reconnaîtront.

Ils retrouveront aussi de leurs expériences dans les autres passions qu'évoque Louis Godbout. Dans la peur, qui fait jouer court et mou. Dans la fragilité. Dans la colère, qui transforme «un citoyen responsable et respectable [...] en un adolescent en crise». Dans la honte, ce triste inconvénient du sport, surtout au golf, dont l'«un des défis est d'échapper aux nombreuses occasions de se rendre ridicule».

Le mensonge, quant à lui, n'est peut-être pas l'apanage des golfeurs, mais ces derniers le pratiquent avec une constance particulière. Ce pourra être en feignant une blessure, en déplaçant la balle, en oubliant de compter des coups, en inventant des exploits, mais la manoeuvre est universelle. «Tous les golfeurs trichent», reconnaît Godbout. Pourquoi? Par déni, «pour ne pas avoir à faire le deuil d'une image idéalisée de soi», par refus d'accepter «que cette activité est trop difficile pour [eux]».

Tiger Woods, présenté par son illuminé de père comme l'«Élu», échappe à ces contraintes. Héros de la constance, étranger à la fragilité, au doute, et obsédé par la victoire, il semble provenir d'une autre dimension et sa joie de la frappe se comprend. Mais les autres, qui transportent le souci dans leur sac, pourquoi jouent-ils? «On peut dire que le golfeur, répond Godbout, aime le sublime en ce sens qu'il ne goûte vraiment la réussite qu'en vertu de sa proximité avec l'horreur.» Admettons.

Ce qu'on n'admettra pas, toutefois, c'est la thèse selon laquelle le golfeur, parce qu'il dépense temps et énergie en pure perte, se moquerait «de l'économie, voire du pacte social dans son ensemble». Incarnation parfaite de l'injonction au «lâcher prise» paradoxalement réalisé sur le mode intense et commercial qui caractérise un certain discours psy, d'une sorte de bouddhisme primaire à l'occidental pour cadres, l'univers du golf ne quitte jamais les ornières du divertissement bourgeois, c'est-à-dire propre, conformiste et légitime parce qu'il ne bouscule rien. Aussi, s'il se prête bien à un peu de philosophie, il n'est surtout pas philosophiquement nécessaire. Il est vrai que je n'ai jamais vraiment essayé.

louiscornellier@ipcommunications.ca

***

Du golf

Parcours philosophique

Louis Godbout

Liber

Montréal, 2007, 156 pages






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  • Robert Raymond
    Abonné
    samedi 7 avril 2007 09h06
    Enfin, la reconnaissance
    « J'ai lu votre article avec incrédulité et fascination: les quelques phrases que vous avez tirées du texte m'apparaissent tellement vraies que je vais me procurer l'essai de Godbout. Quoique je pratique ce sport depuis de nombreuses années, je suis plus près du cogneur que du golfeur mais j'en suis qund même un passionné: une partie de golf c'est une page de vie. »

  • André Chamberland
    Inscrit
    samedi 7 avril 2007 11h16
    Texte à réécrire soi-même en jouant au golf
    « Ce texte donne le goût d'aller au golf pour un essai de voir différemment ce sport.

    J'attends une invitation pour y philosopher et y jouer à La Tempête de Breaky.

    André
    andre.cham@sympatico.ca »

  • Provost Jacques
    Inscrit
    samedi 7 avril 2007 20h33
    Philosophie dans toutes les sphères de la vie
    « Tout l'argument tient dans votre dernière phrase affirmant que vous n'avez jamais vraiment essayé de jouer au golf qui requiert de la discipline, de la connaissance et de la maîtrise de soi, de la persistance au travail et de la détermination. Oubliez les millions de $ reliés à ce sport et jouez pour jouer. Et si vous êtes un peu philosophe, vous pourrez appliquer les principes dans les autres sphères de votre vie. Ça va probablement vous détendre et vous donner confiance en vous.

    Mais vous pouvez aussi choisir un autre sport ou autre activité selon vos goûts et vos aptitudes personnels que je respecterai sans essayer de vous ridiculiser. »

  • Gilles Coutu
    Abonné
    dimanche 8 avril 2007 15h29
    Le petit ton
    « Qu'il est agréable ce petit ton ironique mon cher chroniqueur! Ne le perdez jamais! »

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