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Borges, l'auteur tué par le lecteur

Michel Lapierre   7 avril 2007  Livres
Sans lecteur, l'auteur n'existerait pas. Cette lapalissade n'en est plus une depuis qu'un grand écrivain, Jorge Luis Borges (1899-1986), n'a pas craint de placer le lecteur au-dessus du créateur. «Les bons lecteurs, affirmait-il, sont des oiseaux rares, encore plus ténébreux et singuliers que les bons auteurs.»

Pour le prouver, Borges a écrit en 1939 un récit fictif dans lequel un hispanisant français, Pierre Ménard, lecteur et transcripteur, se voue à une tâche en apparence absurde: recréer mot à mot, en espagnol, Don Quichotte, de Cervantès! En comparant avec l'original le travail de l'érudit, le narrateur conclut: «Le texte de Cervantès et celui de Ménard sont verbalement identiques, mais le second est presque infiniment plus riche.»

Que s'est-il passé? La différence chronologique et culturelle entre la vie de l'écrivain espagnol et celle de son transcripteur français a fait que les mots de Cervantès ont acquis chez Ménard un sens beaucoup plus complexe. Ils témoignent de l'usure du temps qui augmente la richesse sémantique et la valeur affective des phrases. La patine qui recouvre les mots finit par former «une sorte de palimpseste», comme Borges le note.

Faute d'être un vrai créateur, Ménard, en tant que transcripteur, affine, en le relisant, le sens originel de Don Quichotte. Il y ajoute les nuances infimes et invisibles de l'interprétation. Comme lecteur de ce qu'il transcrit, il donne au livre l'indispensable vie nouvelle que son auteur n'aurait su lui donner.

«Aucun livre n'est une entité close, existerait-il depuis une infinité dans les arcanes intelligibles de la langue», commente fort pertinemment Jean-Clet Martin dans son essai Borges: une biographie de l'éternité. Cela signifie que les textes sont en devenir perpétuel et qu'ils n'appartiennent en propre à aucun pays, à aucun créateur. Dans l'univers borgésien, l'écrivain manifeste une insupportable vanité en prétendant fixer la portée des mots qu'il trace.

Martin a la finesse de comparer la pensée de Borges et celle de Fichte (1762-1814). Ce philosophe allemand d'une époque assez lointaine annonçait l'écrivain sud-américain. Homme de droite, Borges, pour remédier au complexe d'infériorité de la conscience littéraire du Nouveau Monde par rapport à celle de l'Europe, choisit délibérément de se perdre dans les bibliothèques imaginaires et intemporelles, ce labyrinthe où l'obscure pensée germanique n'est pas incongrue.

Selon Fichte, des images «sans signification et sans but» constituent l'unique réalité. «Moi-même, écrit le philosophe, je suis une de ces images; non, même cela je ne le suis pas, mais seulement une image confuse des images.» De son côté, Borges résume encore mieux les choses: «Le moi n'existe pas.»

Pourtant, le vide de l'écrivain, il sait le peupler de mots qui, un jour, deviendraient des images fécondes et feraient oublier l'insignifiance du fantôme qui les a écrits. Devenu aveugle, Borges se dépeint, dans un de ses plus beaux poèmes, comme celui «à qui les dieux ou les astres donnèrent / un corps qui n'a pas eu de fils, / avec la cécité, cette prison, cette pénombre, / et la vieillesse, aurore de la mort, / et le renom, que ne mérite personne».

On ne doit pas s'étonner de lire ces vers d'une franchise inattendue sous la plume de l'esthète impassible et de l'érudit altier. Comme l'explique Borges, il convient que le créateur adopte une attitude passive et laisse les choses se faire malgré lui.

«Le langage est en lui-même une création esthétique», dit l'écrivain argentin au cours d'un entretien qui figure parmi les nombreux textes rassemblés par le critique Pierre Brunel dans Borges, souvenirs d'avenir, l'ouvrage collectif publié pour rendre hommage au créateur honteux, disparu il y a vingt ans.

Nul ne saurait supposer qu'une phrase est originale, car aux quatre coins du monde les textes d'écrivains si différents ne forment que des miroirs qui se réfléchissent les uns dans les autres. Voilà la pensée qui obsède Borges, celle qui lui permet de formuler une hypothèse: «Peut-être l'histoire universelle n'est-elle que l'histoire des diverses intonations de quelques métaphores.»

Dans l'oeuvre borgésienne, les sagas islandaises, les textes anglo-saxons, les peuples fictifs, comme les Urniens, se mêlent aux tangos de Buenos Aires et aux gauchos de la pampa. Mais l'écrivain, devenu un «dieu bibliothécaire», préfère au souffle de libération de l'Amérique latine le murmure de l'éternité. Fidèle à lui-même, le poète confesse: «J'ai oublié mon nom. Je ne suis pas Borges... / Je suis celui qui sait qu'il n'est rien d'autre qu'un écho... »

Le lecteur n'assassine pas le créateur en vain en le transcendant. Pour le contre-révolutionnaire qu'est Borges, la littérature, tournée vers l'éternité, ne pourra plus changer le monde.

Collaborateur du Devoir

BORGES

Jean-Clet Martin

Éditions de l'Éclat

Paris/Tel-Aviv, 2006, 240 pages

BORGES, SOUVENIRS D'AVENIR

Sous la direction de Pierre Brunel

Gallimard

Paris, 2006, 432 pages






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Vos réactions

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  • Maria Hotes
    Inscrite
    lundi 9 avril 2007 16h07
    Borges
    « Ce nom deviendra éternel, peut-être malgré la volonté de la personne qui se cachait derrière...

    Plus Européen qu'Argentin, il représente ainsi une bonne partie de la population, désabusée, de ce pays. »

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