Le don de l'écriture
Voici un roman étrange. Déroutant. Et envoûtant. Quand vous l'ouvrez, vous pénétrez dans un monde en apparence normale. Mais plus vous avancez, plus vous sombrez dans le flou, la brume. Vous êtes sur un terrain miné. Celui de Salamandres.
Trop tard pour reculer, vous êtes pris. Vous auriez dû y penser. L'auteure, Danielle Dussault, cultive l'art du mystère. Elle adore les histoires de secrets, prend plaisir, on dirait, à placer ses personnages dans des situations intenables. Son terrain de jeu favori: le désenchantement, la désillusion. L'absence, l'abandon, la fuite. Et l'insondable complexité de l'âme humaine. Rien n'est jamais donné, acquis. Les points de vue se multiplient, les voix narratives aussi. Reste toujours un doute, un trou non comblé.
Il suffit de lire son livre précédent, L'Imaginaire de l'eau. Un récit qui lui a valu le prix Alfred-DesRochers, récompense qu'elle avait déjà obtenue neuf ans auparavant. Il suffit de lire, aussi, Camille ou la fibre de l'amiante, roman pour lequel Danielle Dussault a reçu en 1999 une mention d'honneur au concours Robert-Cliche.
D'ailleurs, Salamandres reprend essentiellement les mêmes personnages que Camille ou la fibre de l'amiante, se passe au même endroit: à «Thedford-les-mines». Il faut croire que l'écrivaine, qui vit et enseigne dans la région de l'Amiante, n'en avait pas fini avec sa tragique histoire de mines.
Besoin de creuser davantage les réseaux souterrains qui unissent ses personnages? Besoin de mener à terme leur réconciliation avec eux-mêmes? Peu importe, au fond. On peut lire Salamandres sans même savoir que Camille ou la fibre de l'amiante existe.
Quand s'ouvre le récit, un homme vient de mourir. Autour de son cercueil: sa femme, sa maîtresse, sa fille adoptive. Et un mystérieux revenant, porteur d'une mission.
Tour à tour, chacun devra affronter ses propres démons. Chacun perdra pied, s'enfoncera dans la noirceur totale, avant d'accéder à la lumière. Au propre, comme au figuré. Car c'est bien dans les entrailles minières de la ville que se jouera le destin des personnages.
Pendant ce temps, vous, lecteurs, vous sentirez comme des mineurs, justement. Des mineurs pris au fond d'une mine, qui crient au secours, appellent à l'aide.
Vous serez laissés à vous-mêmes, au milieu de phénomènes inexpliqués. Vous verrez apparaître des petites bêtes inquiétantes, des salamandres, qui se faufileront un peu partout. Vous butterez sur des objets étranges, un objet, en particulier, qui semble revêtir un caractère sacré.
Vous vous débattrez, entre mythes et réalité. Entre fantasmes et vérité. Pour vous, pas de lumière au bout du tunnel.
Au passage, vous entreverrez l'ombre d'Anne Hébert. Celle de Duras, aussi. Et celle de Kafka. Question de ton, de texture, d'images. Question de thèmes?
Vous aurez parfois l'impression qu'on vous rejoue une tragédie antique. Tandis que certaines scènes vous feront penser à des séances de psychanalyse. À moins qu'il ne s'agisse de séquences de rêves?
Bien sûr, au bout d'un moment, vous serez à même de connaître les liens qui unissent les protagonistes. À petites doses, vous comprendrez leurs manques, leurs faiblesses, leurs pensées secrètes. Et vous vous désolerez de voir leurs familles déchirées, leurs amours gâchées.
Mais pour le reste... Comment dire? Vous sentirez que quelqu'un, quelque part, tire les ficelles d'un monde où vous n'avez pas de repères. Quelqu'un qui s'amuserait, à votre insu. Pour vous déstabiliser. Vous ébranler. Vous provoquer?
Vous vous direz que c'est assez. Vous voudrez en finir avec cette histoire à plusieurs couches qui s'enlise dans le symbolique, la mythologie, le fantastique. Mais vous aurez beau vous rebiffer, vous passerez à travers ce roman de moins de 100 pages sans même vous en apercevoir.
Et vous vous demanderez comment elle fait, Danielle Dussault. Comment elle fait pour tenir ses lecteurs en laisse de la sorte? Pratique-t-elle une forme quelconque de magie? A-t-elle un don?
Le don de l'écriture, oui, sans aucun doute.
Collaboratrice du Devoir
***
Salamandres
Danielle Dussault
L'Instant même
Québec, 2007, 89 pages
Trop tard pour reculer, vous êtes pris. Vous auriez dû y penser. L'auteure, Danielle Dussault, cultive l'art du mystère. Elle adore les histoires de secrets, prend plaisir, on dirait, à placer ses personnages dans des situations intenables. Son terrain de jeu favori: le désenchantement, la désillusion. L'absence, l'abandon, la fuite. Et l'insondable complexité de l'âme humaine. Rien n'est jamais donné, acquis. Les points de vue se multiplient, les voix narratives aussi. Reste toujours un doute, un trou non comblé.
Il suffit de lire son livre précédent, L'Imaginaire de l'eau. Un récit qui lui a valu le prix Alfred-DesRochers, récompense qu'elle avait déjà obtenue neuf ans auparavant. Il suffit de lire, aussi, Camille ou la fibre de l'amiante, roman pour lequel Danielle Dussault a reçu en 1999 une mention d'honneur au concours Robert-Cliche.
D'ailleurs, Salamandres reprend essentiellement les mêmes personnages que Camille ou la fibre de l'amiante, se passe au même endroit: à «Thedford-les-mines». Il faut croire que l'écrivaine, qui vit et enseigne dans la région de l'Amiante, n'en avait pas fini avec sa tragique histoire de mines.
Besoin de creuser davantage les réseaux souterrains qui unissent ses personnages? Besoin de mener à terme leur réconciliation avec eux-mêmes? Peu importe, au fond. On peut lire Salamandres sans même savoir que Camille ou la fibre de l'amiante existe.
Quand s'ouvre le récit, un homme vient de mourir. Autour de son cercueil: sa femme, sa maîtresse, sa fille adoptive. Et un mystérieux revenant, porteur d'une mission.
Tour à tour, chacun devra affronter ses propres démons. Chacun perdra pied, s'enfoncera dans la noirceur totale, avant d'accéder à la lumière. Au propre, comme au figuré. Car c'est bien dans les entrailles minières de la ville que se jouera le destin des personnages.
Pendant ce temps, vous, lecteurs, vous sentirez comme des mineurs, justement. Des mineurs pris au fond d'une mine, qui crient au secours, appellent à l'aide.
Vous serez laissés à vous-mêmes, au milieu de phénomènes inexpliqués. Vous verrez apparaître des petites bêtes inquiétantes, des salamandres, qui se faufileront un peu partout. Vous butterez sur des objets étranges, un objet, en particulier, qui semble revêtir un caractère sacré.
Vous vous débattrez, entre mythes et réalité. Entre fantasmes et vérité. Pour vous, pas de lumière au bout du tunnel.
Au passage, vous entreverrez l'ombre d'Anne Hébert. Celle de Duras, aussi. Et celle de Kafka. Question de ton, de texture, d'images. Question de thèmes?
Vous aurez parfois l'impression qu'on vous rejoue une tragédie antique. Tandis que certaines scènes vous feront penser à des séances de psychanalyse. À moins qu'il ne s'agisse de séquences de rêves?
Bien sûr, au bout d'un moment, vous serez à même de connaître les liens qui unissent les protagonistes. À petites doses, vous comprendrez leurs manques, leurs faiblesses, leurs pensées secrètes. Et vous vous désolerez de voir leurs familles déchirées, leurs amours gâchées.
Mais pour le reste... Comment dire? Vous sentirez que quelqu'un, quelque part, tire les ficelles d'un monde où vous n'avez pas de repères. Quelqu'un qui s'amuserait, à votre insu. Pour vous déstabiliser. Vous ébranler. Vous provoquer?
Vous vous direz que c'est assez. Vous voudrez en finir avec cette histoire à plusieurs couches qui s'enlise dans le symbolique, la mythologie, le fantastique. Mais vous aurez beau vous rebiffer, vous passerez à travers ce roman de moins de 100 pages sans même vous en apercevoir.
Et vous vous demanderez comment elle fait, Danielle Dussault. Comment elle fait pour tenir ses lecteurs en laisse de la sorte? Pratique-t-elle une forme quelconque de magie? A-t-elle un don?
Le don de l'écriture, oui, sans aucun doute.
Collaboratrice du Devoir
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Salamandres
Danielle Dussault
L'Instant même
Québec, 2007, 89 pages
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