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Géographie imaginaire, féminine, intérieure

Suzanne Giguère   31 mars 2007  Livres
Penchée sur son cahier d'écriture, le doigt dans l'anse d'une tasse de lait chaud aromatisé au gingembre, Alice s'apprête à raconter son histoire et celle de ses amis. Chacun tente à sa manière de dompter son passé et d'apprivoiser ses peurs. Fable moderne sur l'exil, le deuil, l'amitié et l'engagement, Bébé... et bien d'autres qui s'évadent nous entraîne dans un univers original, au ton ludique et enjoué, à la lisière du fantastique.

D'Orient ou d'Occident

Alice a perdu sa mère et sa belle-mère dans un accident de la route, puis a rompu avec René, le père de l'enfant qu'elle attend. Brassée par une foule de sentiments contradictoires, elle tente de remettre un peu d'ordre dans sa vie. Au restaurant végétarien où elle travaille — véritable petite ONU —, elle se lie d'amitié avec les employés. Alice découvre que l'humour et le sens de la répartie sont sans frontières, que la tristesse, qu'elle soit d'Orient ou d'Occident, est la même.

Les confidences bouleversantes qu'elle recueille — notamment celles des réfugiés politiques — remettent ses petits problèmes en perspective et aiguisent sa lucidité: «L'éducation ne constitue pas une barrière à toute épreuve contre la barbarie, l'intelligence et la culture ne nous protègent pas des assauts de notre bestialité.» Alice est particulièrement intéressée par les contes d'un jeune Bangladais, Hok Shamsoul Mohammed, qui écrit pour faire cesser ce qui cogne au-dedans et remettre en circulation l'espérance et la beauté.

Le roman bascule de l'extérieur vers l'intérieur. Le deuil d'Alice suit son cours. Elle arrive à la fin de sa grossesse, qui prend un tour des plus inattendus, ou plutôt des détours qui dureront près de trois ans... Un peu à la manière de La Vie de bébé de François Weyergans, le romancier nous fait entrer dans les pensées du foetus, dans sa perception du monde. Bébé est irrité quand Alice mange des plats piquants ou parfumés, il boude ou se fâche suivant les humeurs ou les états d'âme de sa mère.

Après vingt-six mois, Bébé sait lire, écrire et parler, enfin... chanter. Il passe des commentaires d'une grande sensibilité sur l'actualité, la clientèle du restaurant, les compagnons de travail, l'Histoire. La grossesse d'Alice vue de l'intérieur par le foetus opiniâtre et émancipé donne lieu à beaucoup de fantaisie et à un foisonnement d'anecdotes gaies, drôles et tendres. Alice finit par retrouver son équilibre et le lecteur assiste, médusé, à la lente dissolution de Bébé, jusqu'à sa disparition...

Pendant que le romancier dessine la géographie imaginaire, féminine, intérieure d'Alice, René, son ex, raconte sur son blogue l'histoire de leur couple. La réalité et la fabulation s'enchevêtrent, mais on sent bien qu'Alice est l'amour de sa vie. Dans le même blogue, René, en agitateur des consciences, signe des chroniques de protestation contre les transports individuels, l'érosion de la démocratie, la privatisation de l'eau, la marchandisation du vivant (manipulations génétiques), les dégâts sociaux causés par les politiques d'ajustement structurel de la Banque mondiale et du Fond monétaire international dans les pays les plus défavorisés. On devine l'engagement — louable — de l'auteur derrière les campagnes activistes de René. Toutefois, les prises de position de son personnage souffrent un peu de raideur théorique et alourdissent le récit.

Îuvre imaginative

La littérature fait vivre des histoires par la magie du langage. La plume de Gaétan Leboeuf, à la fois simple et magique, frôle la nudité des contes pour enfants. Nous sommes devant une oeuvre sensible, imaginative et inspirée. Mais il faut bien l'avouer, Bébé... et bien d'autres qui s'évadent ne parvient pas toujours à intéresser. Le roman est tout simplement trop long. La surabondance d'histoires, les excès de «fermentation verbale» — l'expression est de l'auteur — parasitent l'intrigue romanesque. Tout est affaire de style en écriture. Gaétan Leboeuf y travaille, on le sent.

Auteur-interprète, compositeur de musiques pour les arts de la scène (danse, théâtre et productions vidéo), il signe avec Bébé... son premier roman pour adultes. Il a été précédé de deux romans jeunesse, Simon Yourm et Boudin d'air (Québec Amérique).

Collaboratrice du Devoir

***

Bébé... et bien d'autres qui s'évadent

Gaétan Leboeuf

Triptyque

Montréal, 2007, 276 pages






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