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    Et nous voilà hypermodernes!

    Louis Cornellier
    24 mars 2007 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Pour critiquer les dérives relativistes des sociétés occidentales, plusieurs essayistes, depuis quelques années, recourent à la notion de postmodernisme. Ils visent, par là, un certain hédonisme irresponsable, un individualisme forcené et une gestion du social privée de finalité et déterminée par la seule rationalité instrumentale. Très à la mode dans les années 1980 et 1990, le postmodernisme est une notion équivoque qui fut chantée dans certains milieux artistiques et combattue ailleurs. Pour les penseurs qui l'ont théorisée (notamment Lyotard, Vattimo et Lipovetsky), cette notion recelait d'abord une valeur descriptive. Il ne s'agissait pas, pour eux, de se réjouir ou de se désoler du nouvel état des lieux qu'elle désignait, mais de tenter de le comprendre. La modernité, remarquaient-ils, avait vécu (ce qu'Habermas, par ailleurs, contestait). Qu'en était-il, alors, de l'atmosphère qui lui succédait?

    Dans L'hypermoderne expliqué aux enfants — les connaisseurs remarqueront le clin d'oeil, aussi développé dans la forme de cet essai, à un célèbre ouvrage de Lyotard —, le philosophe québécois Sébastien Charles reprend le fil de cette discussion en affirmant, cette fois, que c'est le postmodernisme qui est frappé de caducité. Comprendre le monde, aujourd'hui, exigerait plutôt de recourir au concept d'hypermodernité. Brillante et exigeante, la relecture qu'il propose de toute cette évolution éclaire, fascine et bouscule nos schèmes de pensée.

    Pour aller vite, on retiendra que la modernité, en «rupture avec le monde de la tradition», met en avant la foi en l'avenir, dans le progrès technique, dans l'idéal de justice et d'égalité grâce au politique et la foi dans le bonheur universel. Ces attentes, à divers degrés, seront déçues. Le progrès technique connaîtra des dérives, et il en va de même pour les utopies sociales et politiques. Dans les années 1970 et 1980, les penseurs de la postmodernité concluront donc à «la faillite du projet moderne» et à la fin des «grands récits». L'ère, désormais, serait au pragmatisme, à l'éclatement et à la multiplication des messages, et à «la relativité évidente des valeurs».

    C'est ce constat que Sébastien Charles conteste en rejetant le concept de postmodernité au profit de celui d'hypermodernité. Selon lui, en effet, tous les grands récits ne sont pas morts puisque «celui qui concerne les droits de l'homme est toujours d'actualité». Plus encore, la disparition des autres n'entraîne pas le reniement de la logique moderne; ils ont tout simplement perdu leur pertinence «parce que nous pensons et agissons comme des modernes et que le combat contre la tradition est désormais passé de mode».

    Quatre principes, écrit-il, fondent la modernité: la valorisation de l'individu, la valorisation de la démocratie, la promotion du marché et le développement technoscientifique. Or aucun de ces principes n'est réellement discrédité par ce qu'on a appelé la postmodernité. Cette dernière, en fait, dans la logique de Charles, apparaît donc moins comme une rupture que «comme une parenthèse, assez jouissive au fond, s'étalant des années 1960 aux années 1980, et caractéristique de la chute des grands discours traditionnels contre lesquels la modernité s'est en partie construite afin de libérer l'individu de toute sujétion». La logique moderne, donc, n'est pas dépassée dans ce mouvement. Elle est plutôt exacerbée et, là se trouve la véritable originalité du moment postmoderne, vécue dans une certaine euphorie.

    C'est l'essoufflement de cette dernière, d'ailleurs, qui marque le monde actuel et incite Charles à le qualifier d'hypermoderne. La postmodernité et l'hypermodernité, loin de constituer des ruptures avec la modernité, incarnent plutôt une modernité qui se «modernise», une «modernité dépourvue de toute illusion et de tout concurrent», «de tout sens transcendant», mais le passage de l'une à l'autre ne va toutefois pas sans un changement d'attitude fondamental.

    Là où la postmodernité se vivait sur le mode euphorique, «on peut dire que dans l'hypermodernité la désagrégation du monde de la tradition n'est plus vécue sous le régime de l'émancipation mais sous celui de la crispation». L'hédonisme individualiste, par exemple, perdure, mais il «produit des comportements anxiogènes et pathologiques». La tentation de l'irresponsabilité (dans la quête du bonheur, notamment) y est sans cesse confrontée à l'injonction de la responsabilité individuelle, et le futur de l'hypermodernité, tiraillée entre ces deux pôles de l'individualisme démocratique, se joue, écrit Charles, «dans sa capacité à faire triompher l'éthique de la responsabilité sur les comportements irresponsables».

    Pour illustrer cette logique, le philosophe propose des réflexions thématiques très relevées. Il remarque, notamment, «que les sociétés hypermodernes attribuent aux sciences une importance exceptionnelle». Elles ont, toutefois, perdu leurs illusions quant à un progrès technique nécessairement libérateur. Elles ressentent même une angoisse devant cet univers, dont la «maîtrise paraît bien délicate». Aussi, elles ne s'opposent pas au progrès technique, mais elles ressentent le devoir de l'infléchir dans un sens humaniste.

    En ce qui concerne le rôle de l'État, la situation se présente dans des termes semblables. Le procès de l'individualisme moderne a mené «à rogner le pouvoir de l'État au bénéfice de l'individu». L'État postmoderne, écrit Charles, se présente donc comme un État minimal, décentralisateur, partisan d'une réglementation souple et pragmatique. Le grand récit des droits de l'homme demeure, mais l'illusion de la toute-puissance étatique est battue en brèche. L'État hypermoderne n'échappe pas, lui non plus, à l'opposition entre la liberté et la responsabilité. Pour contrer la tentation de l'individualisme irresponsable, il doit donc mettre en avant un «pacte social» qui propose une école vraiment formatrice, des mesures de justice sociale pondérées, une imposition nationale solidaire et un cadre sécuritaire sur les plans personnel, professionnel et environnemental. Charles, à la façon des néo-sociaux-démocrates, parle d'un État responsable plutôt que d'un État minimal.

    Et le philosophe, là-dedans? Plusieurs des plus belles pages de L'hypermoderne expliqué aux enfants sont consacrées à son rôle. La modernité, obnubilée par le discours scientifique et les utopies politiques, a engendré une «crise de la philosophie». Aujourd'hui, modernes à la manière «hyper» et revenus de nos illusions, nous pouvons renouer avec elle, mais sur un mode modeste. Loin des grands systèmes mais près du sens, prémuni contre la prétention au vrai mais sensible à traquer le faux, le philosophe, et Charles en fait la preuve, reste indispensable pour éclairer les enfants que nous sommes devant la complexité du monde.

    louiscornellier@ipcommunications.ca

    ***

    L'hypermoderne expliqué aux enfants

    Sébastien Charles

    Liber

    Montréal, 2007, 160 pages












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