Livres - Fernand Ouellette: Après la beauté, l'amour
Fernand Ouellette
Son bureau est une enfilade de pièces chargées de livres. Des bibliothèques, des bibliothèques et des bibliothèques. Ici, on trouve une section consacrée à la musique, là à la peinture, là à la poésie, et encore une section non négligeable, placée tout près du bureau du poète, réservée à la spiritualité. Fernand Ouellette, qui vient de remporter le prestigieux prix littéraire Gilles-Corbeil, a travaillé ici toute sa vie.
Il a écrit sur la poésie, sur la musique, sur l'art, sur la spiritualité et le mysticisme, et pourtant, c'est au poète qu'il souhaite par-dessus tout être identifié, ce poète dont des morceaux choisis de l'oeuvre ont récemment été rassemblés sous la couverture crème de la belle collection du Nénuphar chez Fides. On y trouve une poésie très sensuelle, voire érotique, cet amour de la beauté qui devait peut-être le mener au seuil de ce qui allait survenir, il y a aujourd'hui quelques années, soit un intérêt très marqué pour l'expérience mystique.
«Laissons le corps couler ses ors dans l'âme», écrivait-il dans le poème Le Bonheur.
Malgré des études en sciences sociales, Fernand Ouellette se considère autodidacte. Tout jeune, il a voulu entrer dans l'ordre des Capucins avant de renoncer à cette ambition devant le charme des femmes. Et c'est encore une femme qui lui a inspiré son premier poème, écrit en hommage à une inconnue qui prenait le tramway avec lui, chaque matin, pour aller travailler près de la place d'Armes.
Son principal guide est sa passion et, sans doute, son audace. C'est cette audace qui lui a notamment permis d'entreprendre une biographie du compositeur américain d'origine française Edgar Varèse à l'âge de 29 ans, alors qu'il n'avait jamais étudié la musique. S'ensuivit une collaboration intense entre les deux hommes, l'un vivant à New York, l'autre ici, à Montréal, et un livre qui fait encore autorité au sujet de la vie du compositeur.
Cette affection, Fernand Ouellette l'a eue aussi pour le célèbre écrivain Henry Miller, qui lui a permis, dit-il, de faire exploser la morale janséniste dans laquelle il était enfermé. Car pour lui, l'expérience spirituelle n'est pas forcément morale, même si une certaine morale en découle naturellement.
De cette correspondance avec Miller, il garde encore un tableau, envoyé par l'écrivain par la poste et suspendu dans l'une des pièces de son bureau, parmi un Goya, un Bellefleur, un Giguère et les dessins de ses petits-enfants. Parmi les nombreux sujets d'admiration de Ouellette, on trouve aussi le poète allemand Novalis, à qui il a consacré un ouvrage, Blaise Cendrars, le théologien Sören Kierkegaard, sur lesquels il a écrit des textes, et peut-être surtout Pierre-Jean Jouve, le poète de Sueur de sang, dont on peut voir l'influence certaine dans les débuts poétiques de Ouellette.
L'art et la beauté, c'est ce qui l'a inspiré toute sa vie. Au point qu'au seuil de la vieillesse, il a senti le besoin de rectifier le tir, comme s'il avait été leurré par un certain esthétisme qui l'empêchait de voir clair. «La beauté en soi ne sauve pas», a-t-il écrit dans Le Danger du divin, qui vient tout juste de paraître chez Fides. Et Ouellette, manifestement, ressentait le besoin d'être sauvé.
Un choc spirituel
En fait, Fernand Ouellette avait délaissé la pratique religieuse précisément à cette époque où il s'intéressait à Edgar Varèse, à 29 ans. Un dimanche, faute de temps, tout simplement, il n'était pas allé à l'office, et il n'y est pas retourné pendant plus de 30 ans.
«N'avais-je pas quitté la pratique, en 1960, par dégoût de ma propre médiocrité, ou plutôt pour m'ouvrir des possibilités, laisser le champ libre à mes explorations intellectuelles et mes assouvissements?», écrira-t-il bien plus tard.
À l'époque d'ailleurs, il avait bien d'autres passions. Réalisateur à Radio-Canada, il sillonne le monde. Avec Jean-Guy Pilon, il cofonde la revue Liberté, à laquelle il restera fidèle pendant plus de 30 ans. Grand ami de Gaston Miron, qu'il a connu alors qu'ils étaient tous les deux libraires, Fernand Ouellette a depuis ses débuts appuyé la cause nationaliste. S'il a condamné, en 1963, la violence qui éclatait déjà parmi les membres du FLQ, il a aussi, en 1971, refusé le prix du Gouverneur général offert pour son recueil d'essais Les Actes retrouvés afin de protester contre l'emprisonnement de plusieurs de ses amis, survenu dans la foulée des événements d'octobre 1970. «J'étais moi-même sur la liste des personnes visées, se souvient-il. Mais le ministre Gérard Pelletier avait retiré mon nom de cette liste, sachant que je ne pouvais pas être mêlé à des actes terroristes.»
Dans un essai écrit en 1964, encore cité aujourd'hui et intitulé La Lutte des langues et la dualité du langage (repris dans l'édition de poche BQ des Actes retrouvés en 1996), Fernand Ouellette dénonçait la pauvreté de la langue parlée au Québec et les méfaits d'un bilinguisme généralisé.
«Dès que j'ai commencé à écrire, écrivait-il dans cet essai, je me suis rendu compte que j'étais un barbare, c'est-à-dire, selon l'acception étymologique, un étranger. Ma langue maternelle n'était pas le français mais le franglais. Il me fallait apprendre le français presque comme une langue étrangère.» Cette pauvreté de langue, constatait-il, engendre une pauvreté de pensée.
Encore aujourd'hui, une loi 101 et tout un mouvement de libération de la langue plus tard, notamment à travers le joual, Fernand Ouellette se réjouit de certains progrès constatés, mais il reste prudent. À 72 ans, il est toujours indépendantiste mais ne croit plus guère que cette indépendance se fasse de son vivant.
Un jour, après s'être ému du film d'Alain Cavalier retraçant la vie de Thérèse de Lisieux, Fernand Ouellette entreprend de lui consacrer un livre qui deviendra Je serai l'amour (Fides). C'est l'histoire de cette jeune mystique éperdue d'amour qui le fait renouer avec la pratique religieuse, abandonnée depuis tant d'années.
Et c'est à la suite de cette expérience de conversion qu'il accepte la responsabilité de diriger la collection «L'Expérience de Dieu», également publiée chez Fides. Cette collection s'intéresse à divers penseurs et écrivains du point de vue de leur expérience avec Dieu.
Dans son dernier livre, Le Danger du divin, Fernand Ouellette s'explique sur cette expérience religieuse, prenant «le risque d'irriter beaucoup de gens qui [l]'entourent». Il fait d'ailleurs référence au «fondamentalisme laïc», qu'il dénonce dans la société québécoise.
Lors de l'entrevue, Fernand Ouellette a pourtant accepté de poser un certain regard critique sur l'Église, qu'il dit incapable de communiquer. «La religion propose un idéal», croit-il. Encore faudrait-il au moins qu'elle arrive à le transmettre.
Le prix Gilles-Corbeil remis hier à Fernand Ouellette dans le cadre du Salon du livre de Montréal est accompagné d'une bourse de
100 000 $. Remis à tous les trois ans seulement, il est administré par la Fondation Émile-Nelligan.
Il a écrit sur la poésie, sur la musique, sur l'art, sur la spiritualité et le mysticisme, et pourtant, c'est au poète qu'il souhaite par-dessus tout être identifié, ce poète dont des morceaux choisis de l'oeuvre ont récemment été rassemblés sous la couverture crème de la belle collection du Nénuphar chez Fides. On y trouve une poésie très sensuelle, voire érotique, cet amour de la beauté qui devait peut-être le mener au seuil de ce qui allait survenir, il y a aujourd'hui quelques années, soit un intérêt très marqué pour l'expérience mystique.
«Laissons le corps couler ses ors dans l'âme», écrivait-il dans le poème Le Bonheur.
Malgré des études en sciences sociales, Fernand Ouellette se considère autodidacte. Tout jeune, il a voulu entrer dans l'ordre des Capucins avant de renoncer à cette ambition devant le charme des femmes. Et c'est encore une femme qui lui a inspiré son premier poème, écrit en hommage à une inconnue qui prenait le tramway avec lui, chaque matin, pour aller travailler près de la place d'Armes.
Son principal guide est sa passion et, sans doute, son audace. C'est cette audace qui lui a notamment permis d'entreprendre une biographie du compositeur américain d'origine française Edgar Varèse à l'âge de 29 ans, alors qu'il n'avait jamais étudié la musique. S'ensuivit une collaboration intense entre les deux hommes, l'un vivant à New York, l'autre ici, à Montréal, et un livre qui fait encore autorité au sujet de la vie du compositeur.
Cette affection, Fernand Ouellette l'a eue aussi pour le célèbre écrivain Henry Miller, qui lui a permis, dit-il, de faire exploser la morale janséniste dans laquelle il était enfermé. Car pour lui, l'expérience spirituelle n'est pas forcément morale, même si une certaine morale en découle naturellement.
De cette correspondance avec Miller, il garde encore un tableau, envoyé par l'écrivain par la poste et suspendu dans l'une des pièces de son bureau, parmi un Goya, un Bellefleur, un Giguère et les dessins de ses petits-enfants. Parmi les nombreux sujets d'admiration de Ouellette, on trouve aussi le poète allemand Novalis, à qui il a consacré un ouvrage, Blaise Cendrars, le théologien Sören Kierkegaard, sur lesquels il a écrit des textes, et peut-être surtout Pierre-Jean Jouve, le poète de Sueur de sang, dont on peut voir l'influence certaine dans les débuts poétiques de Ouellette.
L'art et la beauté, c'est ce qui l'a inspiré toute sa vie. Au point qu'au seuil de la vieillesse, il a senti le besoin de rectifier le tir, comme s'il avait été leurré par un certain esthétisme qui l'empêchait de voir clair. «La beauté en soi ne sauve pas», a-t-il écrit dans Le Danger du divin, qui vient tout juste de paraître chez Fides. Et Ouellette, manifestement, ressentait le besoin d'être sauvé.
Un choc spirituel
En fait, Fernand Ouellette avait délaissé la pratique religieuse précisément à cette époque où il s'intéressait à Edgar Varèse, à 29 ans. Un dimanche, faute de temps, tout simplement, il n'était pas allé à l'office, et il n'y est pas retourné pendant plus de 30 ans.
«N'avais-je pas quitté la pratique, en 1960, par dégoût de ma propre médiocrité, ou plutôt pour m'ouvrir des possibilités, laisser le champ libre à mes explorations intellectuelles et mes assouvissements?», écrira-t-il bien plus tard.
À l'époque d'ailleurs, il avait bien d'autres passions. Réalisateur à Radio-Canada, il sillonne le monde. Avec Jean-Guy Pilon, il cofonde la revue Liberté, à laquelle il restera fidèle pendant plus de 30 ans. Grand ami de Gaston Miron, qu'il a connu alors qu'ils étaient tous les deux libraires, Fernand Ouellette a depuis ses débuts appuyé la cause nationaliste. S'il a condamné, en 1963, la violence qui éclatait déjà parmi les membres du FLQ, il a aussi, en 1971, refusé le prix du Gouverneur général offert pour son recueil d'essais Les Actes retrouvés afin de protester contre l'emprisonnement de plusieurs de ses amis, survenu dans la foulée des événements d'octobre 1970. «J'étais moi-même sur la liste des personnes visées, se souvient-il. Mais le ministre Gérard Pelletier avait retiré mon nom de cette liste, sachant que je ne pouvais pas être mêlé à des actes terroristes.»
Dans un essai écrit en 1964, encore cité aujourd'hui et intitulé La Lutte des langues et la dualité du langage (repris dans l'édition de poche BQ des Actes retrouvés en 1996), Fernand Ouellette dénonçait la pauvreté de la langue parlée au Québec et les méfaits d'un bilinguisme généralisé.
«Dès que j'ai commencé à écrire, écrivait-il dans cet essai, je me suis rendu compte que j'étais un barbare, c'est-à-dire, selon l'acception étymologique, un étranger. Ma langue maternelle n'était pas le français mais le franglais. Il me fallait apprendre le français presque comme une langue étrangère.» Cette pauvreté de langue, constatait-il, engendre une pauvreté de pensée.
Encore aujourd'hui, une loi 101 et tout un mouvement de libération de la langue plus tard, notamment à travers le joual, Fernand Ouellette se réjouit de certains progrès constatés, mais il reste prudent. À 72 ans, il est toujours indépendantiste mais ne croit plus guère que cette indépendance se fasse de son vivant.
Un jour, après s'être ému du film d'Alain Cavalier retraçant la vie de Thérèse de Lisieux, Fernand Ouellette entreprend de lui consacrer un livre qui deviendra Je serai l'amour (Fides). C'est l'histoire de cette jeune mystique éperdue d'amour qui le fait renouer avec la pratique religieuse, abandonnée depuis tant d'années.
Et c'est à la suite de cette expérience de conversion qu'il accepte la responsabilité de diriger la collection «L'Expérience de Dieu», également publiée chez Fides. Cette collection s'intéresse à divers penseurs et écrivains du point de vue de leur expérience avec Dieu.
Dans son dernier livre, Le Danger du divin, Fernand Ouellette s'explique sur cette expérience religieuse, prenant «le risque d'irriter beaucoup de gens qui [l]'entourent». Il fait d'ailleurs référence au «fondamentalisme laïc», qu'il dénonce dans la société québécoise.
Lors de l'entrevue, Fernand Ouellette a pourtant accepté de poser un certain regard critique sur l'Église, qu'il dit incapable de communiquer. «La religion propose un idéal», croit-il. Encore faudrait-il au moins qu'elle arrive à le transmettre.
Le prix Gilles-Corbeil remis hier à Fernand Ouellette dans le cadre du Salon du livre de Montréal est accompagné d'une bourse de
100 000 $. Remis à tous les trois ans seulement, il est administré par la Fondation Émile-Nelligan.
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