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Émile Ollivier (1940-2002) - À l'épreuve de l'avenir

Émile Ollivier   15 novembre 2002  Livres
Émile Ollivier
Photo : Jacques Grenier
Émile Ollivier
L'écrivain Émile Ollivier n'est plus. Pour lui rendre hommage, nous publions ici des extraits de la conférence, jusqu'à présent inédite, qu'il prononçait en avril dernier, à l'université Hitotsubashi de Tokyo, lors d'un colloque sur l'avenir des civilisations.

Dans l'opinion publique comme chez les intellectuels, le terme mondialisation est devenu d'usage courant. Il fonctionne comme une évidence indiscutable. L'accent, souvent, est mis sur la dimension économique, les flux financiers, l'uniformisation technique, mais on oublie surtout et trop souvent un point important: la mondialisation concerne, au premier chef, la culture.

La nature et les effets de la mondialisation culturelle sont extrêmement complexes et encore plus difficiles à évaluer que les autres aspects. Dans l'état actuel des débats, le moins que l'on puisse constater, c'est que, loin d'appauvrir l'invention culturelle, d'uniformiser la création, d'abêtir les peuples, la mondialisation permet le déploiement inédit de signes, de symboles et d'images. Elle permet tout un flot de déplacements réels et virtuels. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à se rappeler que la radio et la télévision, tant sous leurs formes classiques de diffusion que sous leurs nouvelles formes de liaison par satellite, envahissent de plus en plus les espaces publics ou privés, s'infiltrant par des forêts d'antennes jusque dans les taudis les plus pauvres de la planète. Nous assistons aujourd'hui à une contraction de l'espace-temps de l'homme, à travers ce qu'on appelle «la conquête de la vitesse». Nous vivons dans un monde où la transmission des «nouvelles» est instantanée, où les hommes sont proches et contemporains les uns des autres.

La mondialisation favorise ainsi la naissance d'un modèle d'êtres humains «décloisonnés», ce qui force à repenser le local qui n'est plus un endroit géographiquement défini, une fois pour toutes. Le local ne cesse de s'inventer, de se déplacer dans des contrées diverses. De là le fait que nous avons de plus en plus à faire face à des tensions et même à des conflits qui viennent du frayage de cultures et de civilisations différentes. [...]

Ma position est la suivante, je refuse la mondialisation conçue comme soumission aux lois du commerce, au règne de la marchandise (qui est l'exact opposé de ce qu'on entend généralement par culture) mais j'ai également à coeur de refuser toutes formes étriquées de localisme culturel. Est-ce à dire pour autant qu'il faut chanter des funérailles de première classe à l'État-nation? Loin de là. [...]

Dans un tel contexte, qu'en est-il de la spécificité culturelle et de son corollaire, l'identité culturelle? Il n'y a pas longtemps, la culture se présentait comme la marque indélébile, l'estampille, le sceau de la communauté. Elle était considérée comme une donnée, une essence au même titre que la langue, le sang, le sol, «la race», alors que toutes ces catégories ont été largement déconstruites et sont perçues, aujourd'hui, comme un construit, un fabriqué, un produit de l'imaginaire collectif jusque dans leurs traits les plus traditionnels, y compris ceux qui apparaissent les plus fermés, les plus vierges, à l'abri des rumeurs du monde.

Nous sommes amenés de plus en plus à regarder d'un oeil nouveau la spécificité culturelle. Tout se passe comme s'il y avait déplacement d'un concept de culture perçu comme essence à la prise de conscience d'une variété de productions culturelles qui peuvent être rattachées au local (base du patriotisme), au national (fondement du nationalisme) et à l'universel (pilier du cosmopolitisme).

Pour dire les choses autrement, le monde d'aujourd'hui n'a plus figure de mosaïque de cultures juxtaposées comme des entités séparées et contrastées. Cette configuration statique n'est plus d'actualité. Elle a évolué en un système d'interprétations culturelles dont les modalités sont extrêmement complexes, même si de nombreuses vies sont encore inextricablement liées à cette représentation de la culture, même si elle continue à quadriller le sol et le sous-sol de l'existence de milliers de gens.

Je veux dire par là que la modernité et la mondialisation n'ont pas réduit les particularismes à des phénomènes marginaux et résiduels. Plus le monde se globalise, plus il s'individualise et se fragmente. En ce sens, la reconnaissance de la diversité culturelle est une grande avancée et une étape importante dans la recherche du mieux vivre ensemble. De telles avancées peuvent paraître contradictoires si on ne se dépêche de lever un malentendu: reconnaître la diversité culturelle ne consiste pas tellement, à mon avis, en la protection des singularités culturelles, ce qui, dans bien des cas, aboutit à l'appauvrissement des cultures, à leur mise en vase clos, mais en la mise en évidence d'un ensemble de signes, de conduites, de valeurs et de croyances avec lesquels il faudra désormais composer. [...]

Être dépaysé ne veut pas dire pour autant qu'on est apatride. Il faut une puissance d'écoute de l'expérience humaine, un sens aigu de la multiplicité et de la plurivocité de cette réalité complexe et mobile pour saisir ce qui attend individus et collectivités sur ce chemin, comme avenir. Toutefois, il ne s'agit pas d'entonner un hymne au déplacement et au déracinement perpétuel. Au contraire, cette insistance est une invite à voir le mouvement, la pluralité et les tensions comme des figures potentielles des identités contemporaines. C'est une façon d'attirer le regard vers toute la polyphonie et la complexité que l'on peut retrouver dans les origines, dans les mémoires et les visions de l'avenir même chez des gens qui se reconnaissent dans une identité commune. [...]

Et si la mondialisation passait également par la littérature? Si le combat contre l'ordre économique voyait son champ s'élargir aux sphères de l'imaginaire et du symbolique? Et si des écrivains prenaient aujourd'hui la parole pour lutter, avec la même détermination que d'autres l'ont fait à Gênes, à Seattle, à Genève, à Porto Allegre? Soulignons en passant que ces protestations qui sont avant tout morales et visent pour l'essentiel à exprimer des désaccords ont ceci de nouveau qu'elles n'offrent aucune solution que la critique permanente et sans esquisse de schéma d'un univers différent. Et si les écrivains, à leur tour, dans la sphère de l'imaginaire contribuaient eux aussi à la «production» de nouvelles subjectivités contre l'uniformisation des cultures, contre l'effacement des petites langues, contre la marchandisation de l'art? [...]

La relation joue un rôle clé dans mon propos. Ce mot est pris ici dans un double sens: relater et relier. Relater en tant que témoin, à la fois celui qui observe et celui qui atteste; relater ce qui est occulté, ce qui est refoulé, oublié, enfoui. Travail de deuil assurément, mais aussi travail de mémoire; relier l'ici et le là-bas, l'autrefois, l'aujourd'hui et le demain. Et tout ceci dans la langue française mais aussi contre la langue; dans la clarté mais aussi dans une sorte de chaos en prenant en compte la polysémie sociale et culturelle qui se présente sous les mille visages et formes du brassage contemporain des signes, des langues et des cultures.

En affirmant cela, je me tiens loin d'une «culture de la récrimination», sans pour autant abandonner, pas même d'un iota, ma capacité de résistance, de refus. Je me tiens loin des clôtures spatio-temporelles, loin de la tribu, loin du repli et de l'exiguïté. Il est peut-être temps de dire haut et fort, argumentaire à l'appui, que le changement et le mouvement du monde ne devraient pas faire peur et qu'il en est de même du métissage des cultures et des populations, tous phénomènes qui sont au fondement de la Modernité. Ce «projet inachevé», comme disait Habermas. [...]

Certains écrivains tendront à représenter la culture de leur groupe, d'autres à se fondre dans celle de l'Autre, ou à se situer au-dessus des cultures en présence et/ou, encore, à vouloir en faire une sorte de métissage, qu'on a appelé trans-culture. Mais entre ces positions, il n'y a pas de frontière, tout cela revenant à creuser en soi et dans l'écriture une position d'étranger, d'étrangeté, d'inquiétante étrangeté, et cela est propre à toute forme d'écriture dès qu'elle abandonne des positions de certitude identitaire, dès que l'identité se décompactifie et se problématise. [...]

Texte à paraître en janvier 2003, dans Études littéraires, vol. 34, n° 3, revue publiée par l'Université Laval; numéro placé sous la direction de Christiane Ndiaye, professeur à l'Université de Montréal. Reproduit avec l'aimable autorisation de la revue. Voir autres textes sur Émile Ollivier, page F 9.
 
 
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