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Littérature étrangère - Navigation sans fin

Suzanne Giguère   3 mars 2007  Livres
Pour les bouddhistes, la mort n'est pas une destruction, un anéantissement, une fin, une rupture brutale. Elle projette vers une existence suivante. Les quarante-cinq aventures racontées dans Pour ne pas rater ma dernière seconde se passent durant cette période de transmigration de vies en vies, ou samsâra. Le monde de l'écrivain coréen Young-Moon Jung est macabre, mais ses histoires ne sont pas lugubres. Dans ses récits d'outre-noir, comme il les appelle, l'apocalypse est cocasse, la cruauté déclenche le rire et la joie de vivre résiste jusqu'après la mort.

Young-Moon Jung fait partie de la génération littéraire post-moderne sud-coréenne qui, depuis les années 1990, s'est détournée des thèmes sociaux et politiques (années noires de la dictature et de la censure) pour mettre l'accent sur le monde intérieur de leurs personnages et développer de nouvelles techniques de récit. Dans Pour ne pas rater ma dernière seconde, les histoires n'existent et ne tiennent debout que grâce à la façon particulière dont elles sont communiquées au lecteur. L'art du conteur n'est que feinte. Le nouvelliste installe un brouillage des perspectives. Ce n'est qu'à la fin de l'histoire et seulement à ce moment-là que le lecteur se rend compte que tout ce qui lui est conté est invraisemblable. Alors qu'il se croit plus ou moins dans un espace-temps normal, un effet de surprise lui confirme ce qui peu à peu commençait à l'inquiéter. Un détail le fait basculer dans l'irréel, dans l'incroyable, dans l'impensable. En réalité il se trouve dans un espace-temps fantastique.

Monde renversé

«Comme c'est émouvant et angoissant de voguer en pleine mer dans des ténèbres sans limites qui condamnent la navigation à une dérive sans fin.» Dans la philosophie bouddhiste, la mort est le miroir fidèle de la vie qui vient d'être vécue. Une bonne vie est garante d'une bonne mort, d'une meilleure renaissance; une mauvaise vie, des pires cauchemars. Dans Pour ne pas rater ma dernière seconde, la mort est mise en scène sous toutes ses formes et traitée sous l'angle de la dérision.

Dans Navigation sans fin, un navire imaginaire rempli de fantômes vogue sans fin vers l'au-delà. L'un d'eux demande au commandant vers quel port se dirige le navire. Ce dernier répond: «Je ne sais pas mais il est sûr qu'une nouvelle vie vous attend.» Dans Pensées d'un sauteur à la perche, un athlète connaît une agonie interminable lorsqu'il est happé par un lion à la gueule largement ouverte. Dans Mon exécution, un gamin est étranglé par ses parents et enterré vivant.

Pour une raison inexpliquée, la cage en verre d'un ascenseur, au lieu de s'arrêter au dernier étage du gratte-ciel, traverse le toit et file droit vers le ciel à une vitesse épouvantable, expédiant son occupant dans un monde inconnu (Trou noir). Dans Ruines, un touriste abandonné par le guide et son groupe sur un site archéologique antique se transforme progressivement en ruines.

Ce monde renversé qu'on peut lire comme une méditation globale sur la vie et la mort nous est décrit par un observateur distancié et satirique. Si l'auteur fait preuve dans ses nouvelles d'abstraction philosophique, son approche demeure sensible, sa narration à la fois vivante et simple, son ton direct et vivifiant.

Que connaît-on en Occident de cette culture de l'Extrême-Orient singulière, expression d'un peuple au tempérament tout de rigueur confucéenne et de spontanéité «latine» aux origines sibériennes? Peu de maisons d'édition osent publier les oeuvres des écrivains de l'Asie du Sud-Est sous prétexte qu'elles ne se vendront pas. L'éditeur XYZ nous offre l'occasion rare de lire dans une traduction fluide une oeuvre de cette littérature bien vivante de la Corée du Sud.

Né en 1965 en Corée du Sud, Young-Moon Jung a publié plusieurs livres de fiction. Pour ne pas rater ma dernière seconde a reçu le prix Dong-Seo Mounhak attribué par une importante revue littéraire, Littérature Est-Ouest.

Collaboratrice du Devoir

***

Pour ne pas rater ma dernière seconde (Récits d'outre-noir)

Traduit du coréen par Ae-Young Choe et Jean Bellemin-Noël

XYZ éditeur, coll. «Romanichels»

Montréal, 2007, 200 pages






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