En aparté - La lutte sans merci
On croirait le Combat des livres enflé d'absurdités volontaires. Mais non. Il est enflé tout bonnement d'absurdités naturelles.
Au «Combat des livres» diffusé par la radio de Radio-Canada, le journaliste sportif Robert Froisi, le chanteur Biz, l'humoriste Dominique Lévesque et les politiciennes Sheila Copps et Pauline Marois s'agitent. Ils veulent voir triompher, dans un affrontement aussi vain qu'insensé, le livre qu'ils soutiennent selon des critères absolument hétéroclites. En lice pour ce freakshow littéraire: Vamp de Christian Mistral, Le Poids des ombres de Marie Laberge, L'Iguane de Denis Thériault, D'où viens-tu berger? de Mathyas Lefebure et, enfin, Self de Yann Martel.
C'est la version française de «Canada Reads» qu'a servie cette semaine Christiane Charette à ses auditeurs de la radio de nos impôts, poursuivant de la sorte une initiative lancée par sa prédécesseur, Marie-France Bazzo, qui a fait cette année un peu le même genre d'opération avec le cinéma.
Au départ, le spectacle carnalivresque de Radio-Canada se voulait une sorte de caricature plus ou moins amusante de ces «télé-réalités» où des gens sont éjectés d'un plateau médiatique en fonction de motifs variés. Mais cette «radio-réalité» du livre a fini par se prendre très au sérieux, au point où Radio-Canada pousse désormais l'affaire d'un océan à l'autre dans une suite publicitaire censée auréoler cette empoignade d'un certain prestige.
Dans un monde qui n'a pas de sens, on multiplie les palmarès pour lui en donner un afin de contribuer ainsi à sauver les apparences de nos vies. Cela donne des listes pour déterminer quel est le meilleur peintre entre Michel-Ange et Jackson Polock ou le meilleur musicien depuis Beethoven jusqu'à Paul McCartney. Mais quand on y pense bien, cette folie des concours conduit à quoi exactement? Imaginez-vous vraiment Marie Laberge et Christian Mistral sur un même axe comparatif? Avez-vous déjà vu des livres se battre? Un débat d'idées, même en littérature, c'est tout de même bien autre chose qu'une rencontre entre des penseurs chez leur coiffeur. Mais qu'importe d'où sont venus ces livres qui s'en vont. Qu'importe, pourvu qu'il y ait au final un gagnant!
«C'est tellement intéressant, lançait Christiane Charette à son émission de mercredi. C'est fou.» «Fou», peut-être, mais «intéressant»? Qu'y a-t-il d'intéressant à entendre Sheila Copps parler de littérature alors que la plupart des écrivains québécois ont du mal à obtenir cinq minutes d'antenne à Radio-Canada pour parler de leur oeuvre? Pourquoi faut-il donner de la valeur aux propos de Pauline Marois alors qu'elle affirme s'être refusée «à lire les critiques parce qu['elle] ne voulai[t] pas être influencée»? Tant qu'à faire, pourquoi ne pas tout simplement éviter de lire les livres? On est tellement influençables, comme le disait Oscar Wilde...
Qui de ce quintette de critiques improvisés a affirmé le plus sérieusement du monde qu'il ne voulait pas lire tel livre parce qu'il avait besoin pour ce faire d'un dictionnaire? Qu'a-t-on besoin en effet d'aller fouiller dans le dortoir des mots pour se réveiller soi-même?
Il est vrai que, tout au long de cette série d'empoignades de foire, Biz a fait plutôt preuve de bon jugement. Mais il n'en demeure pas moins que ce freakshow est fondé sur un vedettariat insignifiant qui continue de recouvrir d'écume le fait que les livres n'ont plus guère de place sur les ondes publiques et privées à moins d'être portés par la vague de pareils artifices médiatiques. Qu'on fasse, sur les ondes, de la place aux livres, qu'on donne la parole aux auteurs, aux vrais critiques, pas aux artistes de cette mascarade spectaculaire.
Mais ne boudons pas notre plaisir... Qu'importe en effet tout cela puisque «les invités sont trop bons», selon ce qu'affirme Christiane Charette, tout excitée par le tempo rapide des échanges. Il est vrai que «les combattants», comme elle nomme ses moudjahidines des lettres bien moulées, en jettent plein la vue. À quoi bon dès lors sonder le fond puisque la surface brille? Qu'importe l'histoire pourvu qu'elle mène à la gloire?
Les invités sont des grandes gueules professionnelles. Leur parole est naturellement vive. Habitués des médias plus que de la littérature, ils se livrent à une sorte de spectacle d'eux-mêmes où s'entrechoquent des mots. Tout va vite, comme dans un quiz télévisé américain, évidemment toujours sans le moindre danger. L'idée d'un vrai débat est ici constituée de simples simulacres. Marie Laberge est écartée? On dira que «c'est encore à cause des gars». Christian Mistral l'est à son tour? Même «mon neveu n'y a rien compris», expliquera Sheila Copps, qui ajoute: «J'ai étudié le marquis de Sade et Proust à l'université. Je ne peux quand même pas lire Mistral pour me détendre! Je ne comprends pas!» Devant pareille logique, évidemment, il ne reste qu'à s'incliner. Les livres, c'est entendu, ne sont fait que pour badiner, se détendre, tenir des conversations de salon. Est-ce qu'écouter Sheila Copps parler de livres à la radio aide à se détendre? Pas sûr. Faudrait-il alors l'éjecter tout comme son livre? À voir.
On croirait ce genre de débat enflé d'absurdités volontaires. Mais non. Il est enflé tout bonnement d'absurdités naturelles.
Évidemment, pour conclure avec la parlote, «il faut appeler un vote», rappelle Christiane Charette. «C'est déchirant quand même», ajoute-t-elle, bredouillant soudain, incapable de donner l'adresse à trois «w» du site Internet. Elle en «perd son latin», dit-elle. En bonne société démocratique, le vote sert à toutes les sauces, pourvu qu'il serve d'abord à confirmer l'illusion d'un choix et d'une quête de sens. En politique, cela donne l'illusion d'un choix entre un parti sans chef, un chef sans parti ou un parti avec deux chefs. Mais c'est un autre sujet, direz-vous. Le principe demeure pourtant le même: évincer les uns selon les critères des autres. Marie Laberge ou Christian Mistral? Ah! On en arrivera bientôt à passer au vote pour départager le mérite du canard à l'orange avec celui des pogos. Vous éliminez qui aujourd'hui? Celui-là? Celui-ci? Très bien. O.K. Sujet suivant... «On s'en va à Ouagadougou. À tout de suite.» Rideau sur la farce.
jfnadeau@ledevoir.com
Au «Combat des livres» diffusé par la radio de Radio-Canada, le journaliste sportif Robert Froisi, le chanteur Biz, l'humoriste Dominique Lévesque et les politiciennes Sheila Copps et Pauline Marois s'agitent. Ils veulent voir triompher, dans un affrontement aussi vain qu'insensé, le livre qu'ils soutiennent selon des critères absolument hétéroclites. En lice pour ce freakshow littéraire: Vamp de Christian Mistral, Le Poids des ombres de Marie Laberge, L'Iguane de Denis Thériault, D'où viens-tu berger? de Mathyas Lefebure et, enfin, Self de Yann Martel.
C'est la version française de «Canada Reads» qu'a servie cette semaine Christiane Charette à ses auditeurs de la radio de nos impôts, poursuivant de la sorte une initiative lancée par sa prédécesseur, Marie-France Bazzo, qui a fait cette année un peu le même genre d'opération avec le cinéma.
Au départ, le spectacle carnalivresque de Radio-Canada se voulait une sorte de caricature plus ou moins amusante de ces «télé-réalités» où des gens sont éjectés d'un plateau médiatique en fonction de motifs variés. Mais cette «radio-réalité» du livre a fini par se prendre très au sérieux, au point où Radio-Canada pousse désormais l'affaire d'un océan à l'autre dans une suite publicitaire censée auréoler cette empoignade d'un certain prestige.
Dans un monde qui n'a pas de sens, on multiplie les palmarès pour lui en donner un afin de contribuer ainsi à sauver les apparences de nos vies. Cela donne des listes pour déterminer quel est le meilleur peintre entre Michel-Ange et Jackson Polock ou le meilleur musicien depuis Beethoven jusqu'à Paul McCartney. Mais quand on y pense bien, cette folie des concours conduit à quoi exactement? Imaginez-vous vraiment Marie Laberge et Christian Mistral sur un même axe comparatif? Avez-vous déjà vu des livres se battre? Un débat d'idées, même en littérature, c'est tout de même bien autre chose qu'une rencontre entre des penseurs chez leur coiffeur. Mais qu'importe d'où sont venus ces livres qui s'en vont. Qu'importe, pourvu qu'il y ait au final un gagnant!
«C'est tellement intéressant, lançait Christiane Charette à son émission de mercredi. C'est fou.» «Fou», peut-être, mais «intéressant»? Qu'y a-t-il d'intéressant à entendre Sheila Copps parler de littérature alors que la plupart des écrivains québécois ont du mal à obtenir cinq minutes d'antenne à Radio-Canada pour parler de leur oeuvre? Pourquoi faut-il donner de la valeur aux propos de Pauline Marois alors qu'elle affirme s'être refusée «à lire les critiques parce qu['elle] ne voulai[t] pas être influencée»? Tant qu'à faire, pourquoi ne pas tout simplement éviter de lire les livres? On est tellement influençables, comme le disait Oscar Wilde...
Qui de ce quintette de critiques improvisés a affirmé le plus sérieusement du monde qu'il ne voulait pas lire tel livre parce qu'il avait besoin pour ce faire d'un dictionnaire? Qu'a-t-on besoin en effet d'aller fouiller dans le dortoir des mots pour se réveiller soi-même?
Il est vrai que, tout au long de cette série d'empoignades de foire, Biz a fait plutôt preuve de bon jugement. Mais il n'en demeure pas moins que ce freakshow est fondé sur un vedettariat insignifiant qui continue de recouvrir d'écume le fait que les livres n'ont plus guère de place sur les ondes publiques et privées à moins d'être portés par la vague de pareils artifices médiatiques. Qu'on fasse, sur les ondes, de la place aux livres, qu'on donne la parole aux auteurs, aux vrais critiques, pas aux artistes de cette mascarade spectaculaire.
Mais ne boudons pas notre plaisir... Qu'importe en effet tout cela puisque «les invités sont trop bons», selon ce qu'affirme Christiane Charette, tout excitée par le tempo rapide des échanges. Il est vrai que «les combattants», comme elle nomme ses moudjahidines des lettres bien moulées, en jettent plein la vue. À quoi bon dès lors sonder le fond puisque la surface brille? Qu'importe l'histoire pourvu qu'elle mène à la gloire?
Les invités sont des grandes gueules professionnelles. Leur parole est naturellement vive. Habitués des médias plus que de la littérature, ils se livrent à une sorte de spectacle d'eux-mêmes où s'entrechoquent des mots. Tout va vite, comme dans un quiz télévisé américain, évidemment toujours sans le moindre danger. L'idée d'un vrai débat est ici constituée de simples simulacres. Marie Laberge est écartée? On dira que «c'est encore à cause des gars». Christian Mistral l'est à son tour? Même «mon neveu n'y a rien compris», expliquera Sheila Copps, qui ajoute: «J'ai étudié le marquis de Sade et Proust à l'université. Je ne peux quand même pas lire Mistral pour me détendre! Je ne comprends pas!» Devant pareille logique, évidemment, il ne reste qu'à s'incliner. Les livres, c'est entendu, ne sont fait que pour badiner, se détendre, tenir des conversations de salon. Est-ce qu'écouter Sheila Copps parler de livres à la radio aide à se détendre? Pas sûr. Faudrait-il alors l'éjecter tout comme son livre? À voir.
On croirait ce genre de débat enflé d'absurdités volontaires. Mais non. Il est enflé tout bonnement d'absurdités naturelles.
Évidemment, pour conclure avec la parlote, «il faut appeler un vote», rappelle Christiane Charette. «C'est déchirant quand même», ajoute-t-elle, bredouillant soudain, incapable de donner l'adresse à trois «w» du site Internet. Elle en «perd son latin», dit-elle. En bonne société démocratique, le vote sert à toutes les sauces, pourvu qu'il serve d'abord à confirmer l'illusion d'un choix et d'une quête de sens. En politique, cela donne l'illusion d'un choix entre un parti sans chef, un chef sans parti ou un parti avec deux chefs. Mais c'est un autre sujet, direz-vous. Le principe demeure pourtant le même: évincer les uns selon les critères des autres. Marie Laberge ou Christian Mistral? Ah! On en arrivera bientôt à passer au vote pour départager le mérite du canard à l'orange avec celui des pogos. Vous éliminez qui aujourd'hui? Celui-là? Celui-ci? Très bien. O.K. Sujet suivant... «On s'en va à Ouagadougou. À tout de suite.» Rideau sur la farce.
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