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En aparté - La lutte sans merci

Jean-François Nadeau   3 mars 2007  Livres
On croirait le Combat des livres enflé d'absurdités volontaires. Mais non. Il est enflé tout bonnement d'absurdités naturelles.
Au «Combat des livres» diffusé par la radio de Radio-Canada, le journaliste sportif Robert Froisi, le chanteur Biz, l'humoriste Dominique Lévesque et les politiciennes Sheila Copps et Pauline Marois s'agitent. Ils veulent voir triompher, dans un affrontement aussi vain qu'insensé, le livre qu'ils soutiennent selon des critères absolument hétéroclites. En lice pour ce freakshow littéraire: Vamp de Christian Mistral, Le Poids des ombres de Marie Laberge, L'Iguane de Denis Thériault, D'où viens-tu berger? de Mathyas Lefebure et, enfin, Self de Yann Martel.

C'est la version française de «Canada Reads» qu'a servie cette semaine Christiane Charette à ses auditeurs de la radio de nos impôts, poursuivant de la sorte une initiative lancée par sa prédécesseur, Marie-France Bazzo, qui a fait cette année un peu le même genre d'opération avec le cinéma.

Au départ, le spectacle carnalivresque de Radio-Canada se voulait une sorte de caricature plus ou moins amusante de ces «télé-réalités» où des gens sont éjectés d'un plateau médiatique en fonction de motifs variés. Mais cette «radio-réalité» du livre a fini par se prendre très au sérieux, au point où Radio-Canada pousse désormais l'affaire d'un océan à l'autre dans une suite publicitaire censée auréoler cette empoignade d'un certain prestige.

Dans un monde qui n'a pas de sens, on multiplie les palmarès pour lui en donner un afin de contribuer ainsi à sauver les apparences de nos vies. Cela donne des listes pour déterminer quel est le meilleur peintre entre Michel-Ange et Jackson Polock ou le meilleur musicien depuis Beethoven jusqu'à Paul McCartney. Mais quand on y pense bien, cette folie des concours conduit à quoi exactement? Imaginez-vous vraiment Marie Laberge et Christian Mistral sur un même axe comparatif? Avez-vous déjà vu des livres se battre? Un débat d'idées, même en littérature, c'est tout de même bien autre chose qu'une rencontre entre des penseurs chez leur coiffeur. Mais qu'importe d'où sont venus ces livres qui s'en vont. Qu'importe, pourvu qu'il y ait au final un gagnant!

«C'est tellement intéressant, lançait Christiane Charette à son émission de mercredi. C'est fou.» «Fou», peut-être, mais «intéressant»? Qu'y a-t-il d'intéressant à entendre Sheila Copps parler de littérature alors que la plupart des écrivains québécois ont du mal à obtenir cinq minutes d'antenne à Radio-Canada pour parler de leur oeuvre? Pourquoi faut-il donner de la valeur aux propos de Pauline Marois alors qu'elle affirme s'être refusée «à lire les critiques parce qu['elle] ne voulai[t] pas être influencée»? Tant qu'à faire, pourquoi ne pas tout simplement éviter de lire les livres? On est tellement influençables, comme le disait Oscar Wilde...

Qui de ce quintette de critiques improvisés a affirmé le plus sérieusement du monde qu'il ne voulait pas lire tel livre parce qu'il avait besoin pour ce faire d'un dictionnaire? Qu'a-t-on besoin en effet d'aller fouiller dans le dortoir des mots pour se réveiller soi-même?

Il est vrai que, tout au long de cette série d'empoignades de foire, Biz a fait plutôt preuve de bon jugement. Mais il n'en demeure pas moins que ce freakshow est fondé sur un vedettariat insignifiant qui continue de recouvrir d'écume le fait que les livres n'ont plus guère de place sur les ondes publiques et privées à moins d'être portés par la vague de pareils artifices médiatiques. Qu'on fasse, sur les ondes, de la place aux livres, qu'on donne la parole aux auteurs, aux vrais critiques, pas aux artistes de cette mascarade spectaculaire.

Mais ne boudons pas notre plaisir... Qu'importe en effet tout cela puisque «les invités sont trop bons», selon ce qu'affirme Christiane Charette, tout excitée par le tempo rapide des échanges. Il est vrai que «les combattants», comme elle nomme ses moudjahidines des lettres bien moulées, en jettent plein la vue. À quoi bon dès lors sonder le fond puisque la surface brille? Qu'importe l'histoire pourvu qu'elle mène à la gloire?

Les invités sont des grandes gueules professionnelles. Leur parole est naturellement vive. Habitués des médias plus que de la littérature, ils se livrent à une sorte de spectacle d'eux-mêmes où s'entrechoquent des mots. Tout va vite, comme dans un quiz télévisé américain, évidemment toujours sans le moindre danger. L'idée d'un vrai débat est ici constituée de simples simulacres. Marie Laberge est écartée? On dira que «c'est encore à cause des gars». Christian Mistral l'est à son tour? Même «mon neveu n'y a rien compris», expliquera Sheila Copps, qui ajoute: «J'ai étudié le marquis de Sade et Proust à l'université. Je ne peux quand même pas lire Mistral pour me détendre! Je ne comprends pas!» Devant pareille logique, évidemment, il ne reste qu'à s'incliner. Les livres, c'est entendu, ne sont fait que pour badiner, se détendre, tenir des conversations de salon. Est-ce qu'écouter Sheila Copps parler de livres à la radio aide à se détendre? Pas sûr. Faudrait-il alors l'éjecter tout comme son livre? À voir.

On croirait ce genre de débat enflé d'absurdités volontaires. Mais non. Il est enflé tout bonnement d'absurdités naturelles.

Évidemment, pour conclure avec la parlote, «il faut appeler un vote», rappelle Christiane Charette. «C'est déchirant quand même», ajoute-t-elle, bredouillant soudain, incapable de donner l'adresse à trois «w» du site Internet. Elle en «perd son latin», dit-elle. En bonne société démocratique, le vote sert à toutes les sauces, pourvu qu'il serve d'abord à confirmer l'illusion d'un choix et d'une quête de sens. En politique, cela donne l'illusion d'un choix entre un parti sans chef, un chef sans parti ou un parti avec deux chefs. Mais c'est un autre sujet, direz-vous. Le principe demeure pourtant le même: évincer les uns selon les critères des autres. Marie Laberge ou Christian Mistral? Ah! On en arrivera bientôt à passer au vote pour départager le mérite du canard à l'orange avec celui des pogos. Vous éliminez qui aujourd'hui? Celui-là? Celui-ci? Très bien. O.K. Sujet suivant... «On s'en va à Ouagadougou. À tout de suite.» Rideau sur la farce.

jfnadeau@ledevoir.com
 
 
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  • BERTRAND LEGER
    Inscrit
    samedi 3 mars 2007 07h35
    Le gagnant? Jean-François Nadeau!
    Votre texte m'a bien fait rire! j'ai écouté ce combat des livres avec un indéfinissable sentiment d'être mal à l'aise, en me demandant pourquoi madame Copps avait le droit de venir nous parler de littérature et non Marie Laberge elle même...À quoi rimaient les boufonneries de Robert Froisi, d'ailleurs invisibles. Robert! réveille! On est à la radio!
    Les tractations dans les toilettes, les alliances secrètes, à quoi çà rime tout çà?
    Je n'ai lu aucun des 5 livres en vedette et ce combat ne m'a pas donné le goût de les lire...

  • Jocelyne De Repentigny
    Abonnée
    samedi 3 mars 2007 09h31
    Comment un combat réduit une oeuvre.
    Bonjour,
    Tout à fait d'accord avec vous. Je suis depuis peu de retour au Québec et j'ai voulu savoir ce qu'était ce combat des livres. J'ai écouté... le premier matin...fade...fade...Comme vous le dites si bien, je préfère entendre les écrivains eux-mêmes ou des critiques littéraires parler de leurs oeuvres. J'ai poursuivi l'écoute deux autres matins et j'ai entendu quelques minutes de la finale...Je n'ai rien appris d'important.
    Malheureux cependant que certains écrivains s'expriment de manière très hermétique...ce qui ne convainc nullement de lire.
    Je me souviens d'une émission de Pivot où quatre écrivains présents, dont un lauréat du Goncourt, reconnaissaient ne jamais lire les oeuvres des autres. Ils avaient dû le faire pour l'émission puisque chacun devait crtitiquer l'oeuvre de l'autre.
    Pourquoi une émission littéraire? Pour aller chercher des lecteurs?...Pour nourrir l'imaginaire?...Pour mieux vivre le présent?...
    Faudrait que CC, dans son émission de bavardage, puisse trouver un moyen de savoir combien d'auditeurs auront lu l'oeuvre présentée par le vainqueur du combat. Difficile!
    Mission impossible!
    Des amis me disent que FB avait mieux réussi à animer ce combat...
    Au fond, pourquoi aller chercher des personnalités, monsieur et madame tout-le-monde pourraient venir défendre une oeuvre qu'ils auraient aimée...Radio-Can économiserait!

  • G. Tod Slone
    Inscrit
    samedi 3 mars 2007 11h03
    Le perdant? Jean-Francois Nadeau!
    Ce combat litteraire a la con n'est que le reflet exagere de tous les autres combats litteraires a la con qui tiennent lieux y compris le Festival International de la Poesie de Trois-Rivieres et Montreal Metropolis Bleu (ou est-ce Jaunatre ?). C'est pareil au meme pour les nombreux palmares et revues litteraires, sans parler des « talking heads » comme Nadeau lui-meme, Montpetit, Hamelin, et tous les autres guidounes scribouilleurs qui gagnent leur vie en ecrivant sur ces palmares. Au plaisir, G. Tod Slone, redac'chef, The American Dissident, www.theamericandissident.org/Quebec.htm

  • Vincent Gerardin
    Abonné
    samedi 3 mars 2007 14h56
    Fatigué de ces grands prêtres et prêtresses de la radio et de la télé.
    Merci Jean-François Nadeau. Je ne tiens pas à en rajouter, si ce n'est pour dire que je suis content d'apprendre que je ne suis pas le seul à en avoir marre de ces émissions creuses, de ces bavardages hyperboliques et compulsifs que nous offre Radio-Canada dès 9 heures sur sa première chaîne. J'en profite pour dire que je ne suis pas plus heureux avec l'autre chaîne et ses trop fréquents pots-pourris musicaux.
    Vincent Gerardin,
    Québec

  • Roland Berger
    Abonné
    samedi 3 mars 2007 17h56
    De moins en moins
    Et l'on déplore que les Québécois (et les Québécoises, il le fallait) lisent de moins en moins. La nouvelle élite enterre mieux la culture que l'ancienne, qui n'en avait pas les moyens technologiques.
    Roland Berger
    London, Ontario

  • Dominique Garand
    Abonné
    samedi 3 mars 2007 19h22
    Le simple dénigrement ne mène à rien
    J'ai déjà dit tout le mal que je pensais du Combat des livres de l'an dernier dans une émission de radio internet que je réalise sur Radio Spirale. Ce Combat 2006 était tout à fait atroce! Trois grands problèmes se dessinaient. D'abord, le fait qu'on invite à parler de littérature d'insignes ignorants (ce que n'aurait jamais fait Marie-France Bazzo, par exemple, pour parler de géopolitique); deuxièmement, qu'on mette en opposition des classiques avec des oeuvres toutes récentes, qui plus est de genres différents; troisièmement, les critères de jugement étaient si hétérogènes qu'on aboutissait à du n'importe quoi.

    De ce point de vue, la critique de J.-F. Nadeau rejoint la mienne. Je dois avouer toutefois que la dernière mouture du Combat m'a paru d'un plus haut niveau et que je n'ai pas à son égard la sévérité démontrée par Nadeau et par plusieurs des lecteurs qui ont réagi jusqu'ici à son opinion.

    La présence de Biz et de Pauline Marois a permis l'expression de points de vue vivants et bien argumentés. D'entrée de jeu, Pauline Marois a bien défini ce qu'elle attend d'un roman. On peut avoir d'autres attentes qu'elle, cela avait du moins l'intérêt d'être clair et cohérent.

    Biz,lui, ramenait constamment les participants du côté des qualités formelles des textes, contestant le point de vue de Copps et Lévesque sur la lisibilité, celui de Frosi défendant l'intérêt social d'une histoire qui donnerait le bon exemple. Certaines contradictions ont été dénoncées (toujours par Biz, décidément très en forme et pugnace).

    Bref, l'échange était vivant et pouvait soulever des questions pertinentes. Cela dit, est-ce que cela suffit pour rendre compte adéquatement des livres présentés? Bien sûr que non. Mais plutôt que de cracher sur ce petit exercice qui ne cache pas son intention ludique plus qu'intellectuelle, pourquoi ne pas prendre le relai en énonçant votre point de vue si élevé dans la rubrique prévue à cet effet?

    Plusieurs l'ont fait, et certains de manière assez pertinente. Je ne partage pas le point de vue voulant qu'il aurait mieux fallu interroger les auteurs. Je suis pour, bien sûr, qu'on accorde de la place aux auteurs, mais ils n'ont pas le dernier mot sur leur oeuvre qui appartient désormais au public et il est bon que des points de vue divers se manifestent.

    Bref, je suis pour ce genre d'émission, tout comme je suis pour l'existence de Tout le monde en parle, par exemple. Mon opinion d'intellectuel à ce sujet est qu'il faut éviter de lever le nez sur ces émissions et plutôt travailler à faire entendre d'autres formes de paroles. Si on les conteste, il faut s'assurer de proposer autre chose en échange. Bref, plutôt que de jouer les gérants d'estrade, sauter sur la glace et prendre sa place. Voilà d'ailleurs ce qui m'a motivé à lancer cette émission sur la valeur artistique pour Radio Spirale.

  • Marie Marcil
    Inscrite
    samedi 3 mars 2007 22h32
    Quel dérapage...
    M. Nadeau, j'ai apprécié votre texte.

    Dix minutes après le début de ce combat, le désastre était annoncé.
    L'animatrice n'avait rien compris de son rôle, et la littérature avait perdu sa place!
    Tant de "papotage" et de confrontations infantiles...
    Marie

  • Diane Jeannotte Tremblay
    Abonnée
    dimanche 4 mars 2007 05h27
    Rien à voir avec Marie-France...
    C'est toute l'émission qui est un ensemble de bavardages, mais tout le monde accepte l'invitation de Madame Charette. Pourquoi? Très simple. Elle est en extase devant n'importe quoi. Tout les invités sont extraordinaires, génials, merveilleurx, hilarants, allucinants et ce qu'ils font relève du pure génie.Un *Tout le monde en parle* mais sans les questions pertinentes de Guy A.
    J'ai connu beaucoup d'auteurs dans les anciens combats des livres animés par Marie-France, même celui de 2006 était encore mieux que cette cuvée de 2007.
    Je suis à la toute veille d'écouter autre chose.

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