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Littérature québécoise - Mélancolie rêveuse

Suzanne Giguère   17 février 2007  Livres
On retrouve dans Enfants de Manhattan un univers poétique et décalé, beaucoup de silence et de mélancolie rêveuse, ainsi qu'un sentiment de solitude absolue. New York tient lieu de décor, de ville-miroir où se réfléchissent les histoires de Georgia, Eddy, Natacha, Sonia, Hedda, Tom et Milena. Natifs ou immigrants, ils tanguent, enfilent les jours cotonneux, se débattent, appellent au secours, font un voeu vers le ciel, cherchent un regard, un corps, un itinéraire de sens. En espérant que la vie, de nouveau, palpite.

Eddy et les autres

À quatre-vingt-cinq ans, Eddy se souvient. Il fait partie de ces milliers d'Indiens venus du Canada construire au début du XXe siècle les gratte-ciel de Manhattan. Dix ans à cavaler sur les poutrelles, la tête dans le ciel et les pieds sur la terre des anciens. Sa manière à lui de combattre le seul vertige qu'il connaisse: la nostalgie. «À chaque fois qu'il pensait à son peuple, l'immensité l'habitait.»

Natacha, d'origine russe, a été forcée de quitter sa famille et son pays. Femme de ménage dans un hôtel à New York, après de longues années d'une vie harassante, elle voit les contours d'une vie brisée par l'exil s'effacer peu à peu.

À l'intérieur de Sonia tout n'est que lames de fond. Enfant, son père l'a abandonnée. «Le désordre a dû s'installer à ce moment-là. Au début ça pouvait aller, habituée que j'étais à vivre avec toi au-dedans de moi, que tu sois là ou pas, c'est plus tard que ton absence a fait un trou dans ma vie.» À la suite d'une rencontre impromptue avec un jeune homme, elle ose l'imprévu.

Sept ans ont passé. Hedda et son mari n'ont pas d'enfant. Pensive, Hedda se balance dans le fauteuil gris du salon inondé par le soleil du matin. Elle sent sur son front la chaleur de la vitre. La journée s'annonce parfaite. Il faut parfois saisir la fugacité du moment. Et qu'importe si les fantasmes et la réalité se confondent. «Je le vois parmi la foule, là-bas... les mains au fond des poches... nez au vent, cheveux en bataille... je l'aime déjà.»

Milena est la fille d'un immigrant polonais. Ouvrière dans une mine de charbon, elle surnage entre l'usine, son père et deux ou trois amis. Ses espoirs d'une vie meilleure sombrent le jour où l'homme qu'elle aime est tué à la guerre. Se sentant de plus en plus étrangère en Amérique, elle revient sur les lieux de son arrivée, dans le port longeant les bords de l'Hudson, et s'embarque pour l'Europe. «Si tu dois survivre, tu survivras partout puisque la lutte pour la vie se résume à survivre, quand on sait cela, on a fait la moitié du chemin.»

Marie-Jeanne Méoule a le don de voir au-dedans des êtres. Elle décrit par petites touches sensibles leurs remous intérieurs. Elle travaille en profondeur. Quant à son mode de narration et d'écriture, il pourrait sembler alambiqué s'il ne fonctionnait pas parfaitement. L'auteure a une façon imperceptible de glisser d'un personnage à un autre, de poser des dialogues à l'intérieur de longues phrases, de faire intervenir un narrateur («je») pour forcer le lecteur à écouter dans sa tête une autre voix. Si elle doit affiner encore son style, elle a le mérite, avec ce premier recueil, de libérer la prose d'un certain carcan formel traditionnel et de laisser l'impression exquise qu'écrire c'est aussi s'amuser, organiser les mots et les idées avec liberté et fantaisie. Et ce, même quand on écrit des histoires mélancoliques.

Collaboratrice du Devoir

***

Enfants de Manhattan

Marie-Jeanne Méoule

L'Instant même

Québec, 2006, 84 pages
 
 
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