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Roman québécois - « Je sais même pas si je veux grandir »

Suzanne Giguère   10 février 2007  Livres
L'histoire se déroule en banlieue parisienne dans une cité pauvre. Chaque lundi, Julien Henry, onze ans, se rend au supermarché avec sa mère et son frère aîné, un rouleau de sparadrap au fond des poches. La mère prend trois paquets de steak qu'elle jette dans le panier avec le reste des courses. Puis le trio se dirige vers l'allée des vêtements et la cabine d'essayage. La mère prévient Julien: «Attention, P'tit loup, ça va faire froid!»

Julien respire aussi vite qu'un petit oiseau pendant que sa mère lui tourne autour en écrasant la viande contre sa peau. Il enfile son vieux chandail vert, elle lui donne un bisou sur le front, essuie ses larmes et lui dit: «C'est fini.» Julien quitte le supermarché avec le coeur qui cogne et la peur de laisser des empreintes rouges sur le sol.

Un jour, Pierrot et Julien rentrent de l'école et découvrent avec stupéfaction leur mère pendue au portemanteau du couloir. Elle a été licenciée. Trop d'obscurités, trop de raisons de désespérer et d'abandonner. Pierrot, qui regarde depuis toujours des films sur les Indiens, convainc Julien de quitter la France. «Faut partir, il a répété. On va aller là-bas, en Amérique.»

Les deux garçons partent en cavale à la recherche de la mer et du bateau qui les mènera de l'autre côté de l'Atlantique. Sur la route ils croisent des laissés-pour-compte, témoins silencieux d'un monde pourri. «J'ai compris qu'ils étaient comme nous, des enfants sans mère, et qu'il faudrait faire attention, parce qu'un enfant perdu, ça pouvait vite devenir un enfant méchant.»

Pierrot joue au petit caïd, jure et frappe à tout va. «Pierrot croyait que la vie c'était comme du cinéma, qu'on pouvait la faire avancer à volonté, ou l'arrêter et la faire revenir en arrière.» Leur quête de liberté tourne au cauchemar. Julien lance des cailloux «magiques» pour conjurer leur triste destin, adopte un chien trouvé sur la route, le baptise affectueusement P'tit loup.

Les jours passent. Les deux frères fugitifs, laissés à eux-mêmes, traqués, voient leur rêve d'Amérique s'envoler. Le romancier ne nous épargne rien. On le suit jusqu'au bout de l'horreur. Le récit culmine dans une de ces phrases écrasantes dont il a le secret. «Je sais même pas si je veux grandir», murmure Julien, pendant que des larmes brûlantes coulent sur ses joues.

C'est en racontant les histoires les plus folles que les écrivains peuvent lever le voile sur les blessures de l'enfance et révéler une part de vérité. Parler de pauvreté critique dit bien mal ce que cela représente de souffrance humaine. L'Iroquois de Pascal Millet dépasse largement le monde de l'enfance dans une cité pauvre française où les jeunes cassent tout par ennui et absence de perspective. Le roman raconte sans concession la détresse de ceux qui vivent avec la terrible certitude que le pire est à venir.

Le romancier dissèque avec force détails ce monde de désespérance et donne à ses personnages une consistance et une justesse incroyables. Écrit dans un style d'une vigueur rare et dans une langue canaille, L'Iroquois est un roman violent, sombre et émouvant qui prend aux tripes.

L'auteur partage son temps entre la France et le Québec. Auteur de nouvelles, de romans noirs et de livres pour la jeunesse, il anime des ateliers d'écriture dans les établissements scolaires et pénitentiaires. Une expérience qui lui a certainement inspiré cette fiction vraie.

Collaboratrice du Devoir
***

L'Iroquois

Pascal Millet

XYZ éditeur, coll. «Romanichels»

Montréal, 2007, 114 pages






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