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Société - Mathias et ses hommes

Louis Cornellier   9 novembre 2002  Livres
Le projet est intéressant: à l'heure où l'on affirme à gauche et à droite que les gars du Québec manquent de modèles inspirants, Mathias Brunet, dans la jeune trentaine, journaliste sportif affecté à la couverture du hockey de la LNH pour le journal La Presse, convie cinq Québécois célèbres et d'âge mûr à donner leur point de vue sur les «vraies affaires», c'est-à-dire l'amour, la mort, le bonheur, les enfants, la religion et les problèmes sociaux. Au menu, donc, les questionnements du jeune homme et les opinions de Denys Arcand, Pierre Foglia, Richard Garneau, Emmett Johns «Pops» et Guy A. Lepage.

Le résultat? Une sorte de 110 % consacré aux choses essentielles où les cinq «pères spirituels» rencontrés par Brunet en disent à la fois beaucoup et peu. Beaucoup, parce qu'on les sent sincères et qu'ils ne se défilent pas. Peu, parce que leurs réponses à l'emporte-pièce manquent de profondeur, de rigueur et étalent plus des idiosyncrasies que des opinions argumentées.

L'agnostique Arcand, par exemple, dit qu'il «pense que le bonheur est un état chimique du cerveau», que «les Québécois sont très bons pour éviter les sujets sérieux», que le marxisme a échoué parce qu'il «ne tenait pas assez compte de la réalité, de la nature humaine» et qu'il faut vivre les rapports amoureux au jour le jour. Sur le plan spirituel, il se réclame d'un «mix» entre l'Évangile et les pratiques zen japonaises et, sur le plan politique, il plaide en faveur d'une action individuelle à échelle réduite. Rien, donc, de très transcendant.

À part Emmett Johns, le catholique confiant, et Pierre Foglia, dont je parlerai plus loin, les hommes questionnés par Brunet semblent bien démunis face à la question religieuse. Garneau évoque discrètement une histoire de fantômes et réduit le sentiment religieux au besoin qu'auraient les gens d'être dirigés. Lepage n'a pas grand-chose à dire là-dessus et il se rabat donc, au passage, sur une «théorie des vieilles âmes» plus que douteuse.

Sur le reste, cela dit, qui est beaucoup, tous se prononcent allègrement et s'ils ne disent rien de particulièrement brillant ou original, ils apparaissent néanmoins comme des hommes d'expérience intelligents et de conversation agréable.

Mais c'est Foglia, encore une fois, qui vole la vedette. À la fois insupportable et indispensable, il parvient à clamer son manque ontologique de générosité, tout en s'imposant comme un humaniste au regard perçant, attaché «aux petites questions de la vie». Ainsi, à rebours d'un certain psychologisme qui prône une approche gestionnaire de nos «bibites», le chroniqueur opte pour la sagesse du paysan: «Les psys veulent trop faire le grand ménage. Faut pas lever la poussière inutilement, faut garder les petits coins d'ombre humides où nos bibites peuvent courir en paix; il n'est pas indispensable de répondre aux questions que tu ne te poses pas.»

Athée, Foglia affirme néanmoins que, à son avis, aucune religion n'est mauvaise, mais il précise toutefois que l'exotisme religieux de pacotille l'irrite: «J'ai un peu de misère avec les modes, avec les gens de mon village, de ma culture chrétienne, qui décident que c'est mieux d'être bouddhiste. J'ai de la difficulté avec ça parce que je ne sens pas de recherche de Dieu là-dedans, ni un besoin de spirituel; je vois plus une mode, des niaiseries, une recherche d'exotisme. J'ai rien contre le Dalaï Lama, j'en ai contre ceux qui aiment leur prochain à condition qu'il soit loin, au Tibet disonsÉ» Ça fait du bien à entendre!

Redresseur de torts à sa façon («Les beaux, les belles, je rentre toujours dedans, par principe, pour leur donner un peu de la misère des laids.»), Foglia se désole du gouffre qui existe entre la culture de consommation et la culture qui a pour objet «de dire quelque chose», peut-être un des symptômes les plus graves de l'injustice sociale. En ce sens, il s'approprie une formule de Jean Vilar qui souhaitait «une culture élitiste POUR TOUS» et blâme la lâcheté des intellectuels à cet égard.

Enfin, dans une petite remarque qui n'a rien d'emprunté, il exprime, involontairement peut-être, cette sensibilité qui me le fait tant apprécier malgré sa rudesse. À Brunet qui lui demande ce qu'il pense de la porno, le journaliste répond: «En voyage, surtout en vélo, je vais souvent dans les motels ou les hôtels super cheaps, le genre sofas graisseux justement. Le film porno est compris et t'as l'impression qu'il a été tourné dans ta chambre, d'ailleurs les capotes sont encore sous le lit. Je ne déteste pas cette atmosphère glauque, si je tournais un film de cul, ça serait mon décor, pis si je tournais un film d'amour, ce serait mon décor aussiÉ»

Composé de questions simples mais souvent graves et de réponses parfois simplistes, parfois pertinentes, Paroles d'hommes est, malgré ses défauts, un ouvrage très vif, vraiment difficile à abandonner un coup entamé. C'est comme une discussion de taverne, à l'heure grave, quand, entre hommes, on passe aux choses sérieuses. Tous ne disent pas ce que l'on voudrait entendre, mais tous se disent, sans masque. Peut-on, à ceux-là, demander plus?
 
 
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