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Roman étranger - Svetislav Basara, l'écrivain fêlé

Suzanne Giguère   3 février 2007  Livres
L'action se déroule au début des années 1990 dans une Yougoslavie déjà disloquée. Le narrateur reçoit une lettre dans laquelle son ami d'enfance qui vient de se suicider lui propose de partir à sa place en Mongolie pour réaliser un reportage commandé par un magazine bosniaque sur ce pays du bout du monde. Saisissant l'occasion de quitter son «pays merdique» — Sarajevo est déjà couverte de ténèbres — et de peut-être revoir son unique amour à moins que ce ne soit pour le fuir, il se retrouve dans un pays impossible dont la politique économique est déroutante: une BMW, une boîte d'allumettes et un kilo de beurre valent le même prix.

À Oulan-Bator, la capitale, il rencontre d'étranges personnes: un évêque hollandais, amateur de chambres parfumées (bordels) derrière la poissonnerie, un ex-officier russe devenu lama, un correspondant américain envoyé par un journal qui n'existe plus, un mort-vivant français, libidineux, qui semble sorti directement d'un livre du marquis de Sade, un psychanalyste italien, disciple de Jung et... l'actrice Charlotte Rampling tombée en léthargie.

Tous les après-midi et jusque tard dans la nuit ils se retrouvent tous dans le hall de l'hôtel Gengis Khan, boivent de la vodka et discutent du monde qui court à sa perte, de l'époque anémiée, de la vacuité existentielle, de Dieu et du néant. L'Américain y va de sa tirade sur l'American way of life, selon lui, une sombre escroquerie: «Il y a aux États-Unis deux cent trente-sept démons de la pire espèce par tête d'habitant, alors qu'en Europe centrale et orientale on ne trouve presque plus de démons, leur tâche y étant déjà accomplie.» Le ton est railleur, l'ambiance fracassante, l'humour, noir.

Qui a vu et aimé les films délirants d'Émir Kusturica retrouvera dans le jeu d'écriture de Svetislav Basara la même fougue explosive, la même impudence, le même ton libertaire. Le romancier brise les règles du roman, forge une fabuleuse construction narrative où le rêve pénètre la réalité, déstabilise le lecteur qui avance «comme un navigateur qui s'orienterait avec des boussoles détraquées».

À ce propos, le narrateur est-il venu réellement en Mongolie pour écrire un guide? Baliverne. «J'y suis venu pour essayer encore une fois d'apprendre quelque chose sur moi-même. Je ne sais qui je suis. Je ne l'ai jamais su.» L'écriture peut-elle alors sauver notre héros angoissé qui se débat avec d'insolubles problèmes métaphysiques? «Il se peut que j'écrive pour soulager une tension qui, je dois le reconnaître, me tourmente assez vivement. Si j'écris des livres c'est pour y chercher "quelque chose".»

Et le voilà racontant son enfance à Baïna-Bachta (à moins que ce ne soit Banja Luka). Dans la maison de son grand-père, il y avait quelques miroirs dont le tain s'écaillait. «Dans ces miroirs, j'ai vu la plupart des choses que je devais écrire plus tard.» Et d'ajouter malicieusement «ce qui en quelque sorte fait de moi soit un plagiaire, soit un voyant».

Écrivain d'une liberté d'esprit totale et d'une incessante invention, joyeusement fêlé, Svetislav Basara signe avec Guide en Mongolie un conte philosophique poétique, désopilant, railleur. Auteur d'une oeuvre iconoclaste et impertinente, cet écrivain érudit — d'une érudition qui ne l'emporte jamais sur son humanité — flirte brillamment avec l'absurde, sur la ligne fragile et jubilatoire qui sépare — ou relie — fiction et réalité.

Né en Serbie occidentale à la frontière bosniaque en 1953, il est l'auteur de plusieurs romans, recueils de nouvelles et essais. Six romans ont été traduits en français dont deux aux Allusifs. Brigitte Bouchard, éditrice indépendante qui se consacre essentiellement à la publication de courts romans traduits d'Amérique Latine, d'Europe centrale et orientale, ne pouvait choisir un roman plus jubilatoire pour son cinquantième titre.

Collaboratrice du Devoir

***

Guide de Mongolie

Svetislav Basara

Traduit du serbe par Gojko Lukic et Gabriel Iaculli

Les Allusifs

Montréal, 2007, 136 pages
 
 
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