L'araignée gorgée de sang
À propos des terribles années 1930, un historien amateur, Raymond Ouimet, vient de rappeler, dans un petit livre intitulé L'Affaire Tissot, une page d'histoire régionale qui secoua Ottawa. Au moment où le Québec se déchire au sujet d'un sondage douteux sur le prétendu racisme des Québécois, cette histoire illustre à merveille à quel point l'intégration d'idées de haine dans une société, n'importe laquelle, ne va pas de soi même lorsque quelques-uns décident de s'en faire des porte-étendards bruyants.
Voyez plutôt l'histoire: un officier de police d'origine belge, Jean Tissot, «fils de parfaits catholiques», distribue alors de la propagande antisémite à Ottawa avec l'appui de certains notables et l'approbation tacite d'une presse bien croyante, comme lui. Or Tissot est assez vite dénoncé pour ses gestes et ses paroles. Il est bientôt conduit à démissionner de ses fonctions. On lui fait un procès. Les campagnes de nationalistes et de fascistes outrés qui se portent à sa défense n'y changent rien: le voilà sans emploi. Lorsque Tissot entend faire de la politique pour défendre ses idées, il a beau être soutenu par les journaux d'Arcand à Montréal ou des membres de l'Ordre de Jacques-Cartier, il n'obtient finalement aucun véritable succès populaire. Défaite sur toute la ligne, au point où l'homme est forcé de trouver refuge, grâce à quelques relations, dans un nouveau monde alors à peine colonisé, ce Far West québécois qui a pour nom l'Abitibi. Tissot devient là-bas le chef de police de Rouyn! Dans ce monde neuf, il pourchasse quelque temps les communistes et poursuit ses lubies antisémites, avant d'être congédié. On lui avait dit de ne plus faire de «politique». Est-ce pour cela qu'il est renvoyé? L'histoire ne le dit pas. Mais elle dit tout de même à quel point l'enracinement de la haine, même en cette époque très trouble, se fait dans un terreau populaire qui n'est jamais très profond.
La croix gammée, cette araignée noire gorgée de sang, aurait-elle pu être l'emblème du Canada? Dans les années 1930, un certain nombre de Canadiens l'espèrent à tout le moins. Plusieurs publications internationales d'extrême droite circulent au pays des érables et nourrissent des rêves dictatoriaux. Le Swasica de Foc de Roumanie, le Narodni Pravo de Tchécoslovaquie, De Nederlandsche National-Socialist des Pays-Bas et, surtout, The Fascist, le journal britannique d'Oswald Mosley, sont lus, entre autres, avec intérêt par des Canadiens de toutes origines qui espèrent trouver, dans un mouvement politique radical de droite, une forme de rédemption sociopolitique nouvelle qui sache les protéger à jamais des affres du communisme tout en les lançant dans les voies d'une modernité industrielle miraculeuse. Les plus militants d'entre eux entretiennent bientôt des liens personnels avec la Ligue impériale fasciste de Mosley, la National Social Christian Party d'Afrique du Sud, la National Guard d'Australie et le Parti fasciste de la Rhodésie.
Adrien Arcand, le chef principal de cette poignée de nazis canadiens, est connu en Allemagne de Kurt Ludecke, un ami personnel de Hitler. Plusieurs journaux nazis connaissent aussi l'existence des petits journaux de cet homme à la plume prolifique. Né en 1899, fils d'un militant ouvrier, Adrien Arcand fut d'abord un syndicaliste très actif au quotidien La Presse avant de devenir un propagandiste de haines mis au service du chef conservateur Richard Bennett. Ce premier ministre canadien paye en effet à Arcand une somme rondelette afin qu'il mette ses journaux et sa plume au service de sa campagne électorale...
C'est d'Angleterre et des différents pays constitutifs de l'Empire britannique que provient, paradoxalement, une large part de la pensée révolutionnaire d'Arcand et des siens. L'élégant Oswald Mosley, vedette du Parlement britannique, a alors lancé avec grand succès la British Union of Fascists. On croit même, pour un temps, qu'il peut devenir premier ministre tant sa verve rassemble des foules considérables...
Première assemblée
La première assemblée officielle des fascistes canadiens a lieu le 20 octobre 1933 à Montréal. À cette date, leur chef, Adrien Arcand, correspond depuis plus d'un an avec des fascistes de partout à travers le monde. Les progrès du fascisme aux États-Unis l'encouragent beaucoup. Plusieurs pamphlets antisémites lui parviennent des États-Unis. Il admire les discours antisémites de Louis McFadden prononcés au Congrès américain. Il connaît les épouvantables propos haineux qu'a fait diffuser l'industriel Henry Ford grâce à son journal, le Dearbonrn Independant. Il cultive les appuis nombreux qu'il trouve au Canada anglais.
Arcand emploie un langage simple, celui des ouvriers, sa clientèle politique principale. Il peut parler durant des heures, inépuisable. Quand il discourt, ses yeux deviennent ronds comme des billes. Ses paroles grondent. Ses yeux roulent dans leur orbite. Il insulte les Juifs. Il veut leur peau. Sa fureur est bientôt totale. Il parle ainsi jusqu'à perdre haleine. Si le charisme d'Arcand est indéniable, il est certain que les gens qui l'acclament créent aussi autour d'eux ce besoin charismatique: la grande crise économique favorise l'idée que le peuple a besoin d'un nouveau chef. Tout concourt alors à la recherche de dirigeants «nouveaux» pour l'élaboration d'une société nouvelle. Au premier chapitre de l'Organisation et Règlement généraux du Parti de l'Unité nationale du Canada, on peut ainsi lire, évidemment, que «l'autorité suprême et la décision finale résident dans la personne du chef».
L'exemple du Duce en Italie apparaît alors resplendissant. Même pour des hommes comme Gandhi ou Roosevelt. À Montréal, la communauté italienne, parée de chemises noires, vient d'accueillir en triomphe l'escadre d'hydravions du général italien Italo Balbo, qui se pose à l'été 1933 près du pont du Havre, comme on appelle alors le pont Jacques-Cartier. À bord de leurs appareils Savoia-Marchetti 55X, Balbo et ses hommes se dirigent, à une vitesse de croisière d'environ 200 km/h, vers l'exposition internationale de Chicago. La première traversée de l'Atlantique, effectuée en sens contraire par Charles Lindberg, date à peine de six ans. L'aventure de la traversée aérienne de l'Atlantique demeure alors un exploit sportif de haut niveau qui comporte une large part de risques. Mais personne n'est dupe du caractère d'abord politique que prend le vol de cette escadre d'hydravions: l'Italie fasciste affirme à la face du monde sa puissance et célèbre à la face du monde son dixième anniversaire.
Lors de l'escale des aviateurs italiens à Montréal, une foule dense porte le général en triomphe. Les Italo-Canadiens brûlent de voir cet homme à qui on doit déjà plusieurs exploits aéronautiques. Dans le récit de son voyage, publié à l'époque en France, Balbo écrit qu'il dut, à Montréal, «affronter [une] énorme foule qui grouille autour de l'aéroport avec des myriades de bras soulevés au-dessus d'un océan de tête». L'ambiance qu'il décrit, comme des films d'archives, laisse imaginer la chaleur de l'accueil qu'on lui fit. Parmi la foule nombreuse qui, ce matin-là, vient l'accueillir sur les bords du quai à Longueuil, se trouvent des supporters d'Adrien Arcand et, surtout, les fascistes italo-montréalais. Ces derniers l'acclament bruyamment à sa descente d'avion et font, en son honneur, le salut fasciste lorsqu'il pose enfin pied sur la terre ferme. Balbo écrit que la foule qui borde alors les rues sur son passage est contenue «par des cordons de chemises noires italo-canadiennes qui font le service d'honneur». Ces jeunes gens, «tous d'origine italienne» précise-t-il, «sont accourus à Montréal de toutes les villes, même des plus lointaines du Canada».
Pour les Canadiens français, le faste et l'ordre spartiate du fascisme italien font avant tout écho à celui de l'Église catholique romaine. Les processions, ils connaissent! À cet égard, le fascisme plaît de façon toute superficielle. Les plumes, les marches, les parades, tout cela est si merveilleux... Qui s'étonne alors de voir les membres de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) se mettre à défiler à Montréal au pas cadencé en faisant le salut fasciste italien? Les journaux populaires à grand tirage, comme Le Petit Journal, s'inquiètent pourtant du caractère militaire et potentiellement belliqueux de démonstrations du fascisme italien en sol canadien.
Non aux autonomistes
C'est dans ce contexte général que le Parti national social chrétien du Canada (PNSC) est lancé le 22 février 1934. L'organisation se veut pancanadienne. Arcand s'occupe surtout des francophones du Québec tandis que le reste du Canada se trouve placé sous la supervision des fascistes de Winnipeg, avec qui une alliance a été conclue.
Arcand et ses hommes n'ont que faire du patriotisme autonomiste des provinciaux qui admirent l'oeuvre du chanoine Lionel Groulx. À la différence de ces nationalistes, des hommes au fond plus chrétiens que révolutionnaires, les fascistes canadiens s'avèrent des partisans de l'Empire britannique de même que d'ardents défenseurs des principes d'un Canada fédéral qui serait dirigé par une main de fer. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les partisans d'Arcand vont même jusqu'à vouloir s'engager parmi les premiers contre l'Allemagne nazie, au nom de l'affirmation de l'Empire britannique!
Une question de chiffres
Combien de membres cette organisation politique radicale compte-t-elle? Les Canadiens français sont-ils plus fascistes qu'ailleurs dans l'Empire britannique? À cet égard, les chiffres les plus farfelus circulent depuis plus de 70 ans. Pourquoi? En bonne partie à cause du génie propagandiste d'Arcand lui-même. Le chef de l'extrême droite canadienne a en effet réussi très tôt à créer une illusion du nombre en agitant des chiffres, ici et là. Certains éléments de ses délires de grandeur en sont ainsi venus à contaminer jusqu'aux rares travaux de quelques historiens sur ces questions. Les estimations du nombre de membres au Canada du PNSC varient ainsi entre 1000 et 100 000!
Seules les listes de membres du parti pourraient nous révéler avec exactitude le nombre exact de militants à l'époque. Or, si elles existent encore, ces listes n'ont pas été déposées aux archives. Elles avaient d'abord été saisies, il faut le dire, lors du démantèlement du parti et de l'arrestation de son chef en juin 1940. Reste tout de même quelques tableaux de recrutement de nouveaux membres. On sait, grâce à ces documents, que près de 85 % des militants proviennent des quartiers ouvriers. À l'été 1936, une analyse des ventes du journal du mouvement, Le Fasciste canadien, permet aussi de croire que le parti ne compte guère plus, à ce moment, que 350 membres en règle. Les services policiers fédéraux, qui estiment alors à 450 le nombre de fascistes dirigés par Arcand, apparaissent donc assez près de la réalité.
Qu'a-t-on retenu de ce passé trouble?
Lorsque rejaillit à la surface cette sombre part de notre histoire commune, c'est encore le plus souvent pour soutenir des accusations de racisme... actuel! Comme si le racisme virulent d'hier, porté alors par quelques-uns, était devenu aujourd'hui la tare congénitale de tous et que, dès lors, il se transmettait forcément de génération en génération, de famille en famille, pour les siècles des siècles!
C'est là le charme de notre monde, sans doute, que d'être ainsi capable de fustiger à juste titre les haines irraisonnées d'autrefois sans être en mesure pour autant de percevoir, pour celles qui se préparent à jaillir demain sous le couvert de sondages bidons ou d'analyses, toutes de bric et de broc, de nouvelles réalités sociales.
jfnadeau@ledevoir.com
***
L'affaire Tissot
Campagne ansitémite en Outaouais
Raymond Ouimet
Écrits des Hautes-Terres
Montpellier, 2006, 156 pages
Voyez plutôt l'histoire: un officier de police d'origine belge, Jean Tissot, «fils de parfaits catholiques», distribue alors de la propagande antisémite à Ottawa avec l'appui de certains notables et l'approbation tacite d'une presse bien croyante, comme lui. Or Tissot est assez vite dénoncé pour ses gestes et ses paroles. Il est bientôt conduit à démissionner de ses fonctions. On lui fait un procès. Les campagnes de nationalistes et de fascistes outrés qui se portent à sa défense n'y changent rien: le voilà sans emploi. Lorsque Tissot entend faire de la politique pour défendre ses idées, il a beau être soutenu par les journaux d'Arcand à Montréal ou des membres de l'Ordre de Jacques-Cartier, il n'obtient finalement aucun véritable succès populaire. Défaite sur toute la ligne, au point où l'homme est forcé de trouver refuge, grâce à quelques relations, dans un nouveau monde alors à peine colonisé, ce Far West québécois qui a pour nom l'Abitibi. Tissot devient là-bas le chef de police de Rouyn! Dans ce monde neuf, il pourchasse quelque temps les communistes et poursuit ses lubies antisémites, avant d'être congédié. On lui avait dit de ne plus faire de «politique». Est-ce pour cela qu'il est renvoyé? L'histoire ne le dit pas. Mais elle dit tout de même à quel point l'enracinement de la haine, même en cette époque très trouble, se fait dans un terreau populaire qui n'est jamais très profond.
La croix gammée, cette araignée noire gorgée de sang, aurait-elle pu être l'emblème du Canada? Dans les années 1930, un certain nombre de Canadiens l'espèrent à tout le moins. Plusieurs publications internationales d'extrême droite circulent au pays des érables et nourrissent des rêves dictatoriaux. Le Swasica de Foc de Roumanie, le Narodni Pravo de Tchécoslovaquie, De Nederlandsche National-Socialist des Pays-Bas et, surtout, The Fascist, le journal britannique d'Oswald Mosley, sont lus, entre autres, avec intérêt par des Canadiens de toutes origines qui espèrent trouver, dans un mouvement politique radical de droite, une forme de rédemption sociopolitique nouvelle qui sache les protéger à jamais des affres du communisme tout en les lançant dans les voies d'une modernité industrielle miraculeuse. Les plus militants d'entre eux entretiennent bientôt des liens personnels avec la Ligue impériale fasciste de Mosley, la National Social Christian Party d'Afrique du Sud, la National Guard d'Australie et le Parti fasciste de la Rhodésie.
Adrien Arcand, le chef principal de cette poignée de nazis canadiens, est connu en Allemagne de Kurt Ludecke, un ami personnel de Hitler. Plusieurs journaux nazis connaissent aussi l'existence des petits journaux de cet homme à la plume prolifique. Né en 1899, fils d'un militant ouvrier, Adrien Arcand fut d'abord un syndicaliste très actif au quotidien La Presse avant de devenir un propagandiste de haines mis au service du chef conservateur Richard Bennett. Ce premier ministre canadien paye en effet à Arcand une somme rondelette afin qu'il mette ses journaux et sa plume au service de sa campagne électorale...
C'est d'Angleterre et des différents pays constitutifs de l'Empire britannique que provient, paradoxalement, une large part de la pensée révolutionnaire d'Arcand et des siens. L'élégant Oswald Mosley, vedette du Parlement britannique, a alors lancé avec grand succès la British Union of Fascists. On croit même, pour un temps, qu'il peut devenir premier ministre tant sa verve rassemble des foules considérables...
Première assemblée
La première assemblée officielle des fascistes canadiens a lieu le 20 octobre 1933 à Montréal. À cette date, leur chef, Adrien Arcand, correspond depuis plus d'un an avec des fascistes de partout à travers le monde. Les progrès du fascisme aux États-Unis l'encouragent beaucoup. Plusieurs pamphlets antisémites lui parviennent des États-Unis. Il admire les discours antisémites de Louis McFadden prononcés au Congrès américain. Il connaît les épouvantables propos haineux qu'a fait diffuser l'industriel Henry Ford grâce à son journal, le Dearbonrn Independant. Il cultive les appuis nombreux qu'il trouve au Canada anglais.
Arcand emploie un langage simple, celui des ouvriers, sa clientèle politique principale. Il peut parler durant des heures, inépuisable. Quand il discourt, ses yeux deviennent ronds comme des billes. Ses paroles grondent. Ses yeux roulent dans leur orbite. Il insulte les Juifs. Il veut leur peau. Sa fureur est bientôt totale. Il parle ainsi jusqu'à perdre haleine. Si le charisme d'Arcand est indéniable, il est certain que les gens qui l'acclament créent aussi autour d'eux ce besoin charismatique: la grande crise économique favorise l'idée que le peuple a besoin d'un nouveau chef. Tout concourt alors à la recherche de dirigeants «nouveaux» pour l'élaboration d'une société nouvelle. Au premier chapitre de l'Organisation et Règlement généraux du Parti de l'Unité nationale du Canada, on peut ainsi lire, évidemment, que «l'autorité suprême et la décision finale résident dans la personne du chef».
L'exemple du Duce en Italie apparaît alors resplendissant. Même pour des hommes comme Gandhi ou Roosevelt. À Montréal, la communauté italienne, parée de chemises noires, vient d'accueillir en triomphe l'escadre d'hydravions du général italien Italo Balbo, qui se pose à l'été 1933 près du pont du Havre, comme on appelle alors le pont Jacques-Cartier. À bord de leurs appareils Savoia-Marchetti 55X, Balbo et ses hommes se dirigent, à une vitesse de croisière d'environ 200 km/h, vers l'exposition internationale de Chicago. La première traversée de l'Atlantique, effectuée en sens contraire par Charles Lindberg, date à peine de six ans. L'aventure de la traversée aérienne de l'Atlantique demeure alors un exploit sportif de haut niveau qui comporte une large part de risques. Mais personne n'est dupe du caractère d'abord politique que prend le vol de cette escadre d'hydravions: l'Italie fasciste affirme à la face du monde sa puissance et célèbre à la face du monde son dixième anniversaire.
Lors de l'escale des aviateurs italiens à Montréal, une foule dense porte le général en triomphe. Les Italo-Canadiens brûlent de voir cet homme à qui on doit déjà plusieurs exploits aéronautiques. Dans le récit de son voyage, publié à l'époque en France, Balbo écrit qu'il dut, à Montréal, «affronter [une] énorme foule qui grouille autour de l'aéroport avec des myriades de bras soulevés au-dessus d'un océan de tête». L'ambiance qu'il décrit, comme des films d'archives, laisse imaginer la chaleur de l'accueil qu'on lui fit. Parmi la foule nombreuse qui, ce matin-là, vient l'accueillir sur les bords du quai à Longueuil, se trouvent des supporters d'Adrien Arcand et, surtout, les fascistes italo-montréalais. Ces derniers l'acclament bruyamment à sa descente d'avion et font, en son honneur, le salut fasciste lorsqu'il pose enfin pied sur la terre ferme. Balbo écrit que la foule qui borde alors les rues sur son passage est contenue «par des cordons de chemises noires italo-canadiennes qui font le service d'honneur». Ces jeunes gens, «tous d'origine italienne» précise-t-il, «sont accourus à Montréal de toutes les villes, même des plus lointaines du Canada».
Pour les Canadiens français, le faste et l'ordre spartiate du fascisme italien font avant tout écho à celui de l'Église catholique romaine. Les processions, ils connaissent! À cet égard, le fascisme plaît de façon toute superficielle. Les plumes, les marches, les parades, tout cela est si merveilleux... Qui s'étonne alors de voir les membres de la Jeunesse ouvrière catholique (JOC) se mettre à défiler à Montréal au pas cadencé en faisant le salut fasciste italien? Les journaux populaires à grand tirage, comme Le Petit Journal, s'inquiètent pourtant du caractère militaire et potentiellement belliqueux de démonstrations du fascisme italien en sol canadien.
Non aux autonomistes
C'est dans ce contexte général que le Parti national social chrétien du Canada (PNSC) est lancé le 22 février 1934. L'organisation se veut pancanadienne. Arcand s'occupe surtout des francophones du Québec tandis que le reste du Canada se trouve placé sous la supervision des fascistes de Winnipeg, avec qui une alliance a été conclue.
Arcand et ses hommes n'ont que faire du patriotisme autonomiste des provinciaux qui admirent l'oeuvre du chanoine Lionel Groulx. À la différence de ces nationalistes, des hommes au fond plus chrétiens que révolutionnaires, les fascistes canadiens s'avèrent des partisans de l'Empire britannique de même que d'ardents défenseurs des principes d'un Canada fédéral qui serait dirigé par une main de fer. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les partisans d'Arcand vont même jusqu'à vouloir s'engager parmi les premiers contre l'Allemagne nazie, au nom de l'affirmation de l'Empire britannique!
Une question de chiffres
Combien de membres cette organisation politique radicale compte-t-elle? Les Canadiens français sont-ils plus fascistes qu'ailleurs dans l'Empire britannique? À cet égard, les chiffres les plus farfelus circulent depuis plus de 70 ans. Pourquoi? En bonne partie à cause du génie propagandiste d'Arcand lui-même. Le chef de l'extrême droite canadienne a en effet réussi très tôt à créer une illusion du nombre en agitant des chiffres, ici et là. Certains éléments de ses délires de grandeur en sont ainsi venus à contaminer jusqu'aux rares travaux de quelques historiens sur ces questions. Les estimations du nombre de membres au Canada du PNSC varient ainsi entre 1000 et 100 000!
Seules les listes de membres du parti pourraient nous révéler avec exactitude le nombre exact de militants à l'époque. Or, si elles existent encore, ces listes n'ont pas été déposées aux archives. Elles avaient d'abord été saisies, il faut le dire, lors du démantèlement du parti et de l'arrestation de son chef en juin 1940. Reste tout de même quelques tableaux de recrutement de nouveaux membres. On sait, grâce à ces documents, que près de 85 % des militants proviennent des quartiers ouvriers. À l'été 1936, une analyse des ventes du journal du mouvement, Le Fasciste canadien, permet aussi de croire que le parti ne compte guère plus, à ce moment, que 350 membres en règle. Les services policiers fédéraux, qui estiment alors à 450 le nombre de fascistes dirigés par Arcand, apparaissent donc assez près de la réalité.
Qu'a-t-on retenu de ce passé trouble?
Lorsque rejaillit à la surface cette sombre part de notre histoire commune, c'est encore le plus souvent pour soutenir des accusations de racisme... actuel! Comme si le racisme virulent d'hier, porté alors par quelques-uns, était devenu aujourd'hui la tare congénitale de tous et que, dès lors, il se transmettait forcément de génération en génération, de famille en famille, pour les siècles des siècles!
C'est là le charme de notre monde, sans doute, que d'être ainsi capable de fustiger à juste titre les haines irraisonnées d'autrefois sans être en mesure pour autant de percevoir, pour celles qui se préparent à jaillir demain sous le couvert de sondages bidons ou d'analyses, toutes de bric et de broc, de nouvelles réalités sociales.
jfnadeau@ledevoir.com
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L'affaire Tissot
Campagne ansitémite en Outaouais
Raymond Ouimet
Écrits des Hautes-Terres
Montpellier, 2006, 156 pages
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