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Carrefours: L'Europe vue de haut

18 mai 2002  Livres
Imaginez la scène: nous sommes le 28 mai 1871, au moment de la répression sanglante de la Commune de Paris. Victor Hugo, exilé à Bruxelles, est sur le point d'être également expulsé de Belgique pour avoir invité publiquement les communards à se réfugier dans son hôtel. Par un hasard extraordinaire, Amédée Papineau, le fils de Louis-Joseph, se trouve à Bruxelles ce jour-là et parvient on ne sait trop comment à se faufiler jusqu'à l'hôtel de Victor Hugo.

Le fier Amédée, flanqué de toute sa famille (sa femme et ses trois enfants), se promène depuis un an à travers l'Europe. Il n'a aucune sympathie pour les révolutionnaires mais se considère comme un républicain dans l'âme (il est le fils de son père), et c'est à ce titre qu'il admire Hugo. Ce dernier est en train de déjeuner avec sa dame, sa petite-fille et un journaliste. Autant dire qu'il est seul; la chance sourit à Amédée, qui peut ainsi avoir un entretien privé. Il en fait un récit très sobre à son «cher papa»: «Il me dit que mon nom lui était familier, qu'il savait que mon père était le patriote par excellence du Canada. Il me dit que vous aviez toujours été à la tête de la démocratie canadienne et combattu pour les mêmes principes dont il était aujourd'hui le confesseur si distingué; qu'il avait l'avantage sur vous d'un plus vaste théâtre.» Tous deux tombent rapidement d'accord sur la supériorité des gouvernements anglais et américains et sur le déclin du reste de l'Europe.


La scène fait rêver quelque peu... On aurait préféré qu'elle fût écrite par un véritable écrivain, un Octave Crémazie ou un Arthur Buies par exemple. Protonotaire de carrière, Amédée Papineau n'est ni un romancier ni un poète, et les 33 Lettres d'un voyageur, toutes adressées à son «cher papa», ont un intérêt historique plus que littéraire. Entre le journal de voyage et le guide touristique, ces lettres décrivent longuement, et un peu platement il faut le dire, les monuments, les musées, l'architecture et les paysages visités. De tout ceci, on retiendra moins les détails que la perspective d'ensemble, la cohérence du regard. À ce chapitre, la scène autour de Victor Hugo, bien qu'elle soit anecdotique, en dit long sur la façon de percevoir l'Europe, vue par un notable canadien-français du XIXe siècle. Elle fait image et se fixe dans la mémoire. C'est à partir de menus tableaux comme celui-ci, ce que Jacques Ferron appellera joliment des historiettes, que le lecteur d'aujourd'hui est à même de se représenter de la manière la plus vivante l'histoire de sa littérature, de sa culture.








Membre de l'Institut canadien et collaborateur à divers journaux, Amédée Papineau fait partie de l'élite intellectuelle canadienne-française de son époque. Il n'est pas le genre d'homme à s'en laisser imposer par les pays de vieille tradition. Il ne cherche d'ailleurs pas à rivaliser avec les écrivains et les artistes d'Europe. Ainsi, lorsqu'il s'adresse à Hugo, c'est presque d'égal à égal. Le Hugo qu'il visite est le Hugo exilé, banni de ses foyers, non le poète ou le romancier. Amédée n'éprouve rien de cet engouement qui caractérisera si souvent les intellectuels québécois au XXe siècle, ceux qu'on appellera les «retours d'Europe». Il traverse le Vieux Continent comme s'il s'agissait très précisément d'un continent ancien, usé, décadent. L'Europe est à la fois magnifique et finie. Il la regarde de haut, convaincu que désormais, c'est en Amérique que l'histoire se passe.


Les idées d'Amédée tournent essentiellement autour des valeurs libérales, marquées par la culture anglo-saxonne jusque dans leur dimension religieuse (Amédée se convertira au calvinisme en 1893 pour épouser une protestante). Exilé aux États-Unis comme son père après les troubles de 1837-38, il partage les vues de ce dernier en matière politique. Selon lui, la démocratie, pour être viable, doit d'abord être séparée de l'Église et ensuite reposer sur un parlement élu par l'ensemble de la population. C'est là tout le problème de l'Europe, qui traîne encore les vieilles hiérarchies et ne parvient pas à instaurer, sauf en Angleterre, un véritable régime parlementaire. Dans ce contexte, l'Europe est condamnée à perpétuer le cycle des guerres et des révolutions.


À la déception compréhensible d'un démocrate libéral devant cette «chétive humanité» correspond toutefois une exaltation assez effarante des vertus de l'Amérique. C'est d'ailleurs par là que ses lettres deviennent les plus troublantes. Amédée éprouve un véritable dégoût devant l'Europe guerrière qu'il découvre. Le pauvre, il faut dire, tombe mal: chaque fois qu'il espère aller à Paris, il en est empêché par les circonstances (la guerre en 1870, la Commune en 1871). Le dépit du voyageur donne lieu à un refus en bloc de l'Europe, à laquelle Amédée oppose tout simplement sa neuve Amérique. Citons longuement une lettre écrite de Florence le 18 décembre 1870, dans laquelle l'épistolier ne parvient plus à contenir son américanophilie: «La poésie des choses et des idées préconçues s'évanouit jour par jour et nous nous avouons mutuellement que l'Amérique vaut mieux que tout cela [...]. Le contact de ces vieilles sociétés qui me semblent en décadence, au milieu de leurs trésors accumulés pendant des milliers d'années mais qui sont rouillés et fanés par le temps et qui sont à hâter cette décadence par leurs guerres et querelles incessantes, finit par attrister, puis dégoûter. Elles n'ont point d'avenir. Tout semble caduc et moribond. Chez nous, tout est frais, neuf, brillant, actif, c'est la vigueur de l'enfance, de l'adolescence. Aussitôt qu'il y a apparence de ruine ou de vétusté, l'on s'empresse de le faire disparaître et de reconstruire à neuf et à genre plus riche et plus orné. Il y a progrès continu et une fiévreuse anxiété de faire mieux que par le passé d'hier, émulation entre tous, hâte de coloniser le vaste continent que nous avons à peine entamé.»


À lire des lettres comme celle-ci, on comprend mieux d'où vient le discours actuel de l'américanité. Le XIXe siècle québécois ne fut pas seulement obscurantiste en raison de la domination croissante de l'Église. Il y a aussi un aveuglement libéral, et celui-ci est aussi ancien que l'autre. Mêlant les langages du patriotisme et du progrès, Amédée rêve de métaboliser l'Europe par l'Amérique. Se débarrasser des ruines, effacer les signes de vétusté, vouloir en finir avec le passé: tel semble être le voeu d'Amédée, tel semble aussi être le péché originel de l'Amérique. Amédée ne veut surtout rien avoir à envier à l'Europe: celle-ci n'est plus, pour lui, qu'un immense musée (un «vaste théâtre», comme disait Hugo) en marge du progrès. Il revient d'Europe attristé mais sûr de lui, sûr de sa patrie, sûr de son Amérique. Il aura une longue postérité.





Amédée Papineau - Lettres d'un voyageur d'Édimbourg à Naples en 1870-1871


Texte établi, annoté et présenté par Georges Aubin


Éditions Nota Bene


Québec, 2002, 421 pages
 
 
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