Roman Québécois - Andrée A. Michaud en eaux troubles
Mirror Lake, un septième roman, entre le ludique et le fantastique
Photo : Pascal Ratthé
Elle en est à son septième roman après La Femme de Sath (1987), Alias Charlie (1994), Les Derniers Jours de Noah Eisenbaum (1998) ou Le Ravissement, Prix du gouverneur général 2001. Un septième roman qui emprunte encore une fois pour toile de fond le motif du double, l'exploration de cet espace flou qui borde le réel et l'illusion. La folie dans tous ses états.
Robert Moreau, le «héros» du nouveau roman d'Andrée A. Michaud, s'installe avec son chien Jeff dans un chalet meublé d'un coin perdu du Maine, au bord d'un lac apparemment paisible, emportant dans ses bagages quelques bouteilles de bourbon, un dégoût profond des hommes et de son époque. Une fuite impossible. Puisque très tôt au cours de sa recherche d'une pureté originelle, le quinquagénaire se butera à quelques empêchements. Un voisin envahissant, des ennuis, une pléiade de personnages troubles (une prostituée incertaine, un shérif ambigu qui ressemble à l'acteur Tim Robbins, le fantôme d'Humpty Dumpty).
Dans un mélange de film noir et de comédie fantastique, la retraite anticipée de Robert Moreau tourne rapidement à la catastrophe. Une histoire de cadavre perdu, de mystérieux criminel en cavale, de roman noir qui transforme la vie de ceux qui le lisent, une fable sur la misanthropie entravée et la transmigration des âmes. Un climat à la Stephen King, mêlé d'un peu de Deliverance. Mais avec aussi une large pointe d'humour: «Un homme tombe dans le coma et, quand il se réveille, il n'est plus lui.» Le roman qui se résume lui-même.
Bienvenue à Mirror Lake. Mirror comme dans miroir, eau calme; méfions-nous de l'eau qui dort. Miroir comme dans «de l'autre côté du miroir». Mirror Lake, où les ratons laveurs ne sont pas toujours qui vous croyez. Mais le lac, pour l'écrivaine, était avant tout une façon de planter le décor.
Planter le décor
«Lorsque cette image s'est imposée, celle du lac, confie Andrée A. Michaud dans un café tranquille du boulevard Saint-Laurent, j'avais le lieu, mais je ne savais pas du tout ce qui allait se passer autour du lac. J'avais commencé un roman un peu dans le ton de mes livres précédents, c'est-à-dire plutôt sombre, un univers où la folie allait encore dominer. Et puis le récit a bifurqué de lui-même en cours de route.»
Le lac était avant tout l'endroit idéal, explique-t-elle, pour exploiter cette idée du miroir, de la dualité, du rapport avec l'autre. Un thème qui traverse déjà toute son oeuvre.
Pourquoi le Maine? Née en 1957 dans un village situé près de la frontière américaine, Andrée A. Michaud a d'abord puisé dans ses premiers souvenirs. «Pour moi, le Maine, comme le dit Moreau, va toujours représenter l'incarnation d'un certain mystère. Le dimanche après-midi, souvent, quand j'étais enfant, on partait faire un tour de "machine" dans le Maine. À l'époque, pour moi, le Maine, c'était la forêt, la forêt immense, la route bordée de ravins, les snackbars perdus au milieu de nulle part avec trois, quatre gars au visage ravagé assis au comptoir. Ça m'est toujours resté... C'est une image d'Épinal, je sais bien. Mais quand même.» Et l'image d'enfance est demeurée.
Mais le roman fourmille aussi de références au cinéma américain, au roman noir — en particulier ceux de William Irish —, à Bob Dylan ou à Johnny Cash. C'est le côté sociologique du roman, revendique d'emblée Andrée A. Michaud. «C'était une façon de montrer à quel point la culture a prise sur nos vies, comment nos imaginaires sont ancrés dans la culture populaire. Nous avons tous nos références cinématographiques, littéraires ou musicales. Ça modèle même un peu notre façon de voir les choses. C'est tout à fait le cas de Robert Moreau, par exemple, qui relie tout ce qu'il voit et ce qu'il vit à ses propres références culturelles.»
Situer son roman dans le Maine, c'était aussi pour Andrée A. Michaud une façon de parler de notre américanité. «Parce que, quoi qu'on en dise, l'influence de la culture états-unienne et de la langue anglaise fait partie de notre identité. Je vais peut-être me faire conspuer pour dire des choses comme ça, ajoute-t-elle en s'avançant en eaux troubles. Nous ne sommes ni des États-uniens ni des Français, mais nous sommes des Américains, des francophones vivant en terre d'Amérique.» Une manière d'examiner les ressemblances avec nos voisins. Car lorsqu'on se regarde dans un miroir, ne sommes-nous pas forcés d'admettre qu'on leur ressemble un peu? «Sauf que nous sommes plus beaux», ajoute-t-elle tout de suite à la blague.
Roman charnière
Ce flou entre le réel du roman, le rêve et l'illusion, Andrée A. Michaud le cultive depuis toujours dans son oeuvre. Sa prédilection pour le thème du double, qu'elle jure sur toutes les tribunes ne pas chercher à provoquer, semble ancrée si solidement qu'elle n'en voit pas la source.
Mais cette faveur inconsciente, assure l'écrivaine, touche peut-être à sa fin. «Pour une fois, je pense qu'il y a des chances que je m'en affranchisse, poursuit-elle en riant, parce que ce n'est vraiment pas volontaire. Peut-être que je n'arrive simplement pas à composer avec ma propre dualité? Et peut-être que Mirror Lake en est un peu l'illustration. C'est quand même moi à 100 % qui suis dans ce roman, mais c'est l'autre aspect de la fille. Celle qui est plus rieuse, qui a tendance à la dérision et même à l'autodérision. Et cet aspect de ma personnalité, je ne l'avais jamais exploité dans mes précédents romans.»
«Mais peut-être que moi-même je ne sais pas trop qui je suis? Je sais qui je voudrais être, assure-t-elle en riant, mais pour ce qui est de savoir qui je suis... C'est peut-être ce qui transparaît dans mes romans à travers cette exploration récurrente de la dualité.» L'hésitation est au coeur de son oeuvre, rappelle-t-elle, jusque dans le nom de ses personnages. Dans ses premiers romans, par exemple, les personnages n'ont pas de nom. «Dans Mirror Lake, tous les personnages ont au moins deux noms: Robert devient Bob, Bob devient Bobby, Anita Swanson s'appelle en réalité Jeanne Picard.» La question de la dualité recouvrant ici quelque chose de plus large encore: l'identité.
«Je considère que Mirror Lake est un roman charnière. Qui ne déterminera pas les romans à venir, mais qui va me permettre, peut-être, de passer à autre chose, à un autre type d'univers.» Pour son prochain roman, puisque les choses en sont là, Andrée A. Michaud aimerait ainsi explorer l'univers de la nuit. Au coeur d'un livre où la musique serait très présente, peut-être même à travers la voix de l'animateur d'une émission de radio nocturne. Un univers d'une autre époque. Déjà. Qui sait?
À ses yeux, le roman demeure un espace de liberté et de réflexion. «Un lieu où respirer, aussi, en dehors des contraintes du quotidien. Certains pourraient me rétorquer que j'écris des romans où il est peut-être difficile de respirer, ajoute-t-elle dans un grand rire, mais prenons-le dans un sens métaphorique.»
Collaborateur du Devoir
Robert Moreau, le «héros» du nouveau roman d'Andrée A. Michaud, s'installe avec son chien Jeff dans un chalet meublé d'un coin perdu du Maine, au bord d'un lac apparemment paisible, emportant dans ses bagages quelques bouteilles de bourbon, un dégoût profond des hommes et de son époque. Une fuite impossible. Puisque très tôt au cours de sa recherche d'une pureté originelle, le quinquagénaire se butera à quelques empêchements. Un voisin envahissant, des ennuis, une pléiade de personnages troubles (une prostituée incertaine, un shérif ambigu qui ressemble à l'acteur Tim Robbins, le fantôme d'Humpty Dumpty).
Dans un mélange de film noir et de comédie fantastique, la retraite anticipée de Robert Moreau tourne rapidement à la catastrophe. Une histoire de cadavre perdu, de mystérieux criminel en cavale, de roman noir qui transforme la vie de ceux qui le lisent, une fable sur la misanthropie entravée et la transmigration des âmes. Un climat à la Stephen King, mêlé d'un peu de Deliverance. Mais avec aussi une large pointe d'humour: «Un homme tombe dans le coma et, quand il se réveille, il n'est plus lui.» Le roman qui se résume lui-même.
Bienvenue à Mirror Lake. Mirror comme dans miroir, eau calme; méfions-nous de l'eau qui dort. Miroir comme dans «de l'autre côté du miroir». Mirror Lake, où les ratons laveurs ne sont pas toujours qui vous croyez. Mais le lac, pour l'écrivaine, était avant tout une façon de planter le décor.
Planter le décor
«Lorsque cette image s'est imposée, celle du lac, confie Andrée A. Michaud dans un café tranquille du boulevard Saint-Laurent, j'avais le lieu, mais je ne savais pas du tout ce qui allait se passer autour du lac. J'avais commencé un roman un peu dans le ton de mes livres précédents, c'est-à-dire plutôt sombre, un univers où la folie allait encore dominer. Et puis le récit a bifurqué de lui-même en cours de route.»
Le lac était avant tout l'endroit idéal, explique-t-elle, pour exploiter cette idée du miroir, de la dualité, du rapport avec l'autre. Un thème qui traverse déjà toute son oeuvre.
Pourquoi le Maine? Née en 1957 dans un village situé près de la frontière américaine, Andrée A. Michaud a d'abord puisé dans ses premiers souvenirs. «Pour moi, le Maine, comme le dit Moreau, va toujours représenter l'incarnation d'un certain mystère. Le dimanche après-midi, souvent, quand j'étais enfant, on partait faire un tour de "machine" dans le Maine. À l'époque, pour moi, le Maine, c'était la forêt, la forêt immense, la route bordée de ravins, les snackbars perdus au milieu de nulle part avec trois, quatre gars au visage ravagé assis au comptoir. Ça m'est toujours resté... C'est une image d'Épinal, je sais bien. Mais quand même.» Et l'image d'enfance est demeurée.
Mais le roman fourmille aussi de références au cinéma américain, au roman noir — en particulier ceux de William Irish —, à Bob Dylan ou à Johnny Cash. C'est le côté sociologique du roman, revendique d'emblée Andrée A. Michaud. «C'était une façon de montrer à quel point la culture a prise sur nos vies, comment nos imaginaires sont ancrés dans la culture populaire. Nous avons tous nos références cinématographiques, littéraires ou musicales. Ça modèle même un peu notre façon de voir les choses. C'est tout à fait le cas de Robert Moreau, par exemple, qui relie tout ce qu'il voit et ce qu'il vit à ses propres références culturelles.»
Situer son roman dans le Maine, c'était aussi pour Andrée A. Michaud une façon de parler de notre américanité. «Parce que, quoi qu'on en dise, l'influence de la culture états-unienne et de la langue anglaise fait partie de notre identité. Je vais peut-être me faire conspuer pour dire des choses comme ça, ajoute-t-elle en s'avançant en eaux troubles. Nous ne sommes ni des États-uniens ni des Français, mais nous sommes des Américains, des francophones vivant en terre d'Amérique.» Une manière d'examiner les ressemblances avec nos voisins. Car lorsqu'on se regarde dans un miroir, ne sommes-nous pas forcés d'admettre qu'on leur ressemble un peu? «Sauf que nous sommes plus beaux», ajoute-t-elle tout de suite à la blague.
Roman charnière
Ce flou entre le réel du roman, le rêve et l'illusion, Andrée A. Michaud le cultive depuis toujours dans son oeuvre. Sa prédilection pour le thème du double, qu'elle jure sur toutes les tribunes ne pas chercher à provoquer, semble ancrée si solidement qu'elle n'en voit pas la source.
Mais cette faveur inconsciente, assure l'écrivaine, touche peut-être à sa fin. «Pour une fois, je pense qu'il y a des chances que je m'en affranchisse, poursuit-elle en riant, parce que ce n'est vraiment pas volontaire. Peut-être que je n'arrive simplement pas à composer avec ma propre dualité? Et peut-être que Mirror Lake en est un peu l'illustration. C'est quand même moi à 100 % qui suis dans ce roman, mais c'est l'autre aspect de la fille. Celle qui est plus rieuse, qui a tendance à la dérision et même à l'autodérision. Et cet aspect de ma personnalité, je ne l'avais jamais exploité dans mes précédents romans.»
«Mais peut-être que moi-même je ne sais pas trop qui je suis? Je sais qui je voudrais être, assure-t-elle en riant, mais pour ce qui est de savoir qui je suis... C'est peut-être ce qui transparaît dans mes romans à travers cette exploration récurrente de la dualité.» L'hésitation est au coeur de son oeuvre, rappelle-t-elle, jusque dans le nom de ses personnages. Dans ses premiers romans, par exemple, les personnages n'ont pas de nom. «Dans Mirror Lake, tous les personnages ont au moins deux noms: Robert devient Bob, Bob devient Bobby, Anita Swanson s'appelle en réalité Jeanne Picard.» La question de la dualité recouvrant ici quelque chose de plus large encore: l'identité.
«Je considère que Mirror Lake est un roman charnière. Qui ne déterminera pas les romans à venir, mais qui va me permettre, peut-être, de passer à autre chose, à un autre type d'univers.» Pour son prochain roman, puisque les choses en sont là, Andrée A. Michaud aimerait ainsi explorer l'univers de la nuit. Au coeur d'un livre où la musique serait très présente, peut-être même à travers la voix de l'animateur d'une émission de radio nocturne. Un univers d'une autre époque. Déjà. Qui sait?
À ses yeux, le roman demeure un espace de liberté et de réflexion. «Un lieu où respirer, aussi, en dehors des contraintes du quotidien. Certains pourraient me rétorquer que j'écris des romans où il est peut-être difficile de respirer, ajoute-t-elle dans un grand rire, mais prenons-le dans un sens métaphorique.»
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