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Littérature française - Une respiration écartée

Guylaine Massoutre   9 septembre 2006  Livres
Après onze romans souvent aimés du public et presque autant de pièces de théâtre, Jean-Pierre Milovanoff, avec Tout sauf un ange, donne une fiction qui allie les deux genres. Excellente idée que celle de parler des gens de théâtre, ambiance rare: rendre ce milieu assez marginal et typé, évoquer le jeu, l'audace de mettre en scène la vie de tous les jours et rendre le talent de la parole à créer la fête.

Ainsi, Milovanoff réussit ici ce qu'il fait de mieux, le portrait d'un homme de théâtre hors du commun, qui se raconte et se reflète auprès de camarades témoins.

Autre constante de son oeuvre: le cadre, soit le sud de la France. Ici, on pénètre dans les Cévennes, montagnes sauvages et drues, hantées par les anciennes manufactures textiles et par les bergers qui disparaissent, en laissant de superbes bâtisses de pierre où faire rêver des écrivains.

Plusieurs narrateurs fantaisistes entrent en scène, en tableaux successifs sis à l'époque actuelle. L'intention est de tourner divers projecteurs vers une figure centrale, un metteur en scène virtuose, nommé Vilanovitch. Si on devine l'hommage d'écriture, renforcé par la dédicace au clan, on soupçonnera à ce nom l'autoportrait fictif et souriant, d'autant que ce personnage, révélant des humiliations d'enfance, meurt à la fin — mais l'essentiel n'est pas là.

Ficelles et mains gantées

Milovanoff est doué pour les dialogues et d'autres qualités littéraires. Son histoire se dévore aisément, sur un fond de charme estival et d'une idylle de comédie, secondaire et légère. Son but est de camper l'ombre et la lumière uniques d'une figure masculine, qui lève ses énigmes aux moments les plus imprévisibles d'une chaîne d'amitié.

L'art de vivre est là: faire surgir la magie des hasards, les aveux innocents comme les manipulations rouées, et les personnages de soutien, tel le clown Gladius, s'avèrent indispensables à la grandeur d'un seul, le maître d'oeuvre dont chacun dépend pour faire tourner la chance. Le Molière de Mnouchkine n'est pas un univers très éloigné de ce Tout sauf un ange.

Ce monde, justement, a l'air d'un castelet où réjouir l'assistance. Chacun y trouve son rôle, le plus juste possible, dans le vaudeville comme dans l'acrobatie de foire. Polichinelle prend des coups, on le sait d'avance, mais la féerie demeure, «saisie et aspirée par l'hélice invisible de ce grand cargo à quoi ressemble un théâtre en état de marche».

Le spectacle des sentiments vaut plus que le moment où les masques tombent. L'habileté du roman consiste à retenir jusqu'à la fin le théâtre intime dans lequel campe le dernier rôle, avant la sortie de l'artiste. Le drame, chez Milovanoff, a du panache. On s'amuse, on se divertit, on ne renvoie jamais la magie: elle est la main cachée du bonheur, qui prête son improvisation à tous les comédiens.

La maison de campagne

On ne connaissait pas à Philippe Delerm une maison languedocienne, ancienne. La région est tout près des Cévennes, au pied des Pyrénées. La Garonne y coule en direction de Bordeaux, d'où le titre À Garonne. La maison porte un nom, comme tous les lieux aimés: la Mascagne, à Malause, loin de sept cents kilomètres de la Seine-et-Oise normande où Delerm a grandi, ses parents enseignants y ayant été mutés au milieu des années trente, loin de leurs attaches ancestrales.

Comment vivait-on dans le Sud-Ouest occitan dans les années cinquante? Delerm raconte élégamment ses souvenirs de vacances, sans masquer l'inconfort et la rudesse des campagnes où le temps refusait la modernité. Impressions sensorielles, essentiellement, chez un Delerm redevenu enfant. Le Midi apparaît exactement, dans cette lumière qu'il pensait éternelle, mais qui déjà ne protégeait pas plus les grenouilles que les coutumes des gens.

Elle est orangée, solennelle, mystique même, cette maison. La chaleur de ce Sud toulousain rend la pêche indispensable au tableau des loisirs. La bicyclette, les filles brunes, la baignade, la tartine beurrée du goûter et la menthe à l'eau, tout est bien là, à la ferme près du fleuve. L'harmonie des blonds, des verts, des bruns pâles, des blancs cassés restitue l'amour inassouvi des moments où l'homme s'accordait avec l'univers.

Delerm nous envoie une carte postale, typique et colorée. Son jardin d'Aquitaine y fait oeuvre d'art. C'est très différent du Delerm lecteur, qui présentait récemment sa relation avec le bougon Paul Léautaud. Mais on croisera chez ce descendant de Gascons le goût des photographies de Doisneau: les êtres y ont des attitudes immuables, une fidélité silencieuse et, loin des mondanités vaines et stupides, une presque austère simplicité.

Collaboratrice du Devoir

***

Tout sauf un ange

Jean-Pierre Milovanoff

Grasset

Paris, 2006, 247 pages

***

À Garonne

Philippe Delerm

Nil éditions

Paris, 2006, 136 pages
 
 
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