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Un trésor dans le garage familial

Un Montréalais déterre l'une des plus imposantes collections de comic books de l'histoire

Frédérique Doyon   14 août 2006  Livres
Source:Heritage Auction Galleries
Cet exemplaire de Suspense Comics s’est envolé à 53 708 $.
Source:Heritage Auction Galleries Cet exemplaire de Suspense Comics s’est envolé à 53 708 $.
Imaginez un croisement entre une histoire de pirates, un enterrement et une aventure de superhéros. Deux frères enterrent leur père, découvrent l'une des plus importantes collections de comic books du monde, empochent quelques millions, puis retournent à leur petit train train. Un million, ça change pas l'monde, sauf que...

Tom Crippen a toujours su que son père était un fanatique de comic books. Lui-même, enfant, idolâtrait Batman, à l'instar du paternel. L'Américain aujourd'hui âgé de 44 ans, Montréalais d'adoption, savait donc qu'en retournant au domicile familial, en banlieue de New York, pour faire le ménage à la suite du décès de son père l'an dernier, il en aurait pour plusieurs semaines. Mais il ne se doutait pas qu'une véritable mine d'or dormait dans le garage et le sous-sol de la maison.

Quatre mois de travail d'inventaire et plusieurs avis de spécialistes plus tard, le verdict tombe. Quelque 11 000 Detective Comics, Action Comics, Suspense Comics et autres fascicules du Golden Age — la toute première époque de ce genre de bédés, qui s'étend de 1934 à 1954, et qui a donné naissance aux premiers superhéros Batman, Superman, Capitaine America, passés depuis dans l'imaginaire collectif — s'empilent sur les tables de la maison. La collection pourrait valoir jusqu'à 2,5 millions de dollars.

«C'est tout un héritage, et très imprévu, commente Tom Crippen au téléphone depuis le Texas, où se déroulait la semaine dernière le premier d'une série d'au moins trois encans . «Quand j'ai commencé [à faire le tri], je me suis dit que ça devait valoir 50 ou 100 000 dollars, raconte-t-il. J'ai réalisé que je voyais trop petit — je suis de nature plutôt pessimiste. Les représentants [des maisons d'encans] parlaient de un million, un million et demi, deux millions. C'était plus que ce que je m'étais jamais permis d'espérer.»

Les enchères de jeudi et vendredi derniers ont atteint 675 000 $ — soit l'équivalent du montant qu'avait estimé Tom Crippen pour l'ensemble de la collection —, et au moins deux autres encans se dérouleront en septembre et en novembre. En bon collectionneur qui s'ignore, M. Davis Crippen avait commencé à acheter les petits fascicules colorés en 1938, à l'âge de huit ans, à 10 cents l'exemplaire, sans s'imaginer qu'un jour, chacun vaudrait des milliers, voire des dizaines de milliers de dollars.

«On a toujours su qu'il y avait des boîtes pleines de milliers de comic books dans le sous-sol et au garage, raconte l'héritier qui partage sa vie entre New York et Montréal où il est domicilié. On savait que ça avait une valeur, mais on ne s'en préoccupait pas. Mon père n'était pas du genre à se départir de ses choses. Il aimait les acheter et les chérir. Il avait le projet d'acheter tous les comic books existants.» Il s'est finalement arrêté en 1954 après avoir profité de l'âge d'or du comic book — les superhéros ont la cote en temps de guerre — et acquis d'innombrables mensuels de bédés dépeignant tantôt le monde du crime, des superhéros ou des cowboys.

Le numéro 35 de Detective Comic, unique parce qu'il révèle Batman — un Batman mauvais garçon de surcroît (l'éditeur décidera d'ailleurs de le montrer dorénavant sous un jour plus respectable) —, a ainsi fait grimper les enchères à plus de 20 000 $. Le numéro 31, qui met en scène pour la première fois l'avion de Batman et la fiancée de Bruce Wayne, Julie Madison, s'est vendu 19 500 $.

«La raison pour laquelle ils ont une grandes valeur, c'est que mon père les achetait et les rangeait aussitôt, rapporte M. Crippen. Parfois, il ne les lisait même pas.» Or, leur bonne condition peut faire doubler, voire tripler leur valeur.

Vendredi, un seul exemplaire du numéro 3 de Suspense Comics — une série pourtant peu connue mais signée —, dont la couverture représente une femme ligotée (d'où l'étiquette «classical bondage cover») et livrée en pâture à un groupe nazi vêtus à la Ku Klux Klan, s'est envolé à 53 708 $! Comme quoi le monde des collectionneurs roule en bonne part sur des gestes irrationnels.

«C'est de la surenchère, mais il y a des collectionneurs qui recherchent ce genre de couvertures-là», s'étonne Marc Jetté, qui a dévoilé au public l'existence de la précieuse collection en invitant M. Crippen à donner une conférence en mai dernier, dans sa boutique Studio 9 à Montréal. Il précise qu'au catalogue le précieux fascicule vaut 22 000 $ s'il est livré en bon état, et la couverture est signée par Alex Schomberg, dessinateur célèbre de l'époque. La maison Heritage Auction Gallerie souligne qu'une petite poignée d'exemplaires de ce numéro existent, toutes en piètre état sauf celle-ci.

Pas de trésor sans mystère

«C'est incroyable que quelqu'un ait gardé un tel éventail de comic books en si parfait état pendant si longtemps, c'est une découverte fantastique», affirme Keith Craker de Heritage Auction Galleries, l'une de plus fameuses maisons d'encans au monde en matière de comic books, qui n'hésite pas à ranger la collection au top 5 des 30 dernières années. La maison compte quelque 40 000 participants pour la seule catégorie des petits fascicules de bédé.

Et pourtant, le trésor a été mystérieusement amputé de son lot peut-être le plus valable. Les experts ont reconnu les codes que Davis Crippen inscrivait méticuleusement à la main sur chaque couverture, pour les avoir déjà vus sur des exemplaires vendus en 1991. À cause de ces inscriptions, les spécialistes l'identifiaient comme la «D» Collection, sans savoir d'où provenaient ces mystérieux numéros.

«La collection était connue avant même que son existence soit révélée. Des copies se sont même retrouvées dans la collection de Nicolas Cage», note M. Jetté.

Or, la semaine dernière, avec le battage médiatique entourant la fameuse collection, l'énigme a été élucidée. Un important négociant du monde de la bédé, Steve Fishler, acheteur des numéros mystérieusement disparus, a révélé le nom du vendeur fantôme à M. Crippen. Il s'agirait d'un rénovateur qui travaillait à l'époque sur la maison des Crippen et qui aurait subtilisé quelques centaines de fascicules parmi les plus notoires — c'est-à-dire ceux affichant les superhéros.

Écoulé à l'époque pour 1500 $, ce lot de bédés spoliées vaudrait aujourd'hui au moins un million, ce qui aurait probablement fait de la collection entière la plus imposante de toute l'histoire du marché du comic book.

«On regrette de les avoir perdus, mais on est déjà chanceux et on préfère savourer cela plutôt que d'intenter des poursuites», indique Tom Crippen, qui entend d'ailleurs retourner tranquillement à sa vie de réviseur pigiste à la fin de cette drôle d'aventure. D'ici là, il se promet bien de rentrer à Montréal afin de narguer un peu ses amis collectionneurs...
Source:Heritage Auction Galleries
Cet exemplaire de Suspense Comics s’est envolé à 53 708 $. Source: The Crippen Collection
Davis Crippen, en 2000
 
 
 
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