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La vie après la modestie

Caroline Montpetit   12 octobre 2002  Livres
Simone de Beauvoir disait qu'on ne naît pas femme, on le devient. Pascale Navarro ajoute qu'on ne naît pas non plus modeste, pudique, ou réservée. On nous l'inculque. Dans son dernier essai intitulé Pour en finir avec la modestie féminine, celle qui avait aussi cosigné avec Nathalie Collard Interdit aux femmes, un livre sur les femmes évoluant dans le milieu de la pornographie, s'attaque au retour en arrière préconisé par plusieurs femmes antiféministes et s'interroge sur les valeurs traditionnellement attachées au sexe féminin.

La modestie féminine, telle que Pascale Navaro la conçoit, n'est pas l'humilité. «L'humilité comme qualité humaine, c'est très beau», relève-t-elle. Elle parle plutôt de conformisme, de cette façon qu'ont les femmes «de s'effacer et de se conformer à une image qu'on attend des femmes». Cette modestie, dit-elle, est associée de très près à notre définition de ce qu'est la féminité. Citant Isabelle Alonso, auteur du livre Pourquoi je suis devenue chienne de garde, Navarro relève que, «sur un dictionnaire électronique de l'an 2000, au top de la modernité, les synonymes de mâles sont: vigoureux, courageux, fort, énergique, ferme, hardi et noble. Les synonymes de femelle: féminin, efféminé, mièvre, amolli, douillet, délicat».

Pour Navarro, on naît avec un sexe, féminin ou masculin. Tout le reste est culture. Et c'est cette culture de la féminité qui fait qu'encore aujourd'hui, malgré l'immense avancée enregistrée par les femmes en Occident, on trouve moins de femmes dans les lieux de pouvoir, même si on les trouve partout ailleurs, dans les écoles et les universités.

«Cela fait grandement peur aux femmes de prendre le pouvoir, de se tromper, de déplaire, de prendre leur place. On a toujours peur de parler trop fort, de mettre notre poing sur la table, d'envoyer promener quelqu'un, de déplaire, de ne pas être parfaite, de ne pas être aimée de tout le monde. C'est incroyable! Quel homme se pose ces questions-là?», dit-elle.

À la dictature de la vertu, qui muselait les femmes du siècle dernier, s'est substituée la dictature de la beauté, celle qui fait que les femmes ne cherchent pas simplement à être «à leur goût», mais cherchent à répondre à des canons qui leur sont parfois, non seulement parfaitement étrangers, mais irréalisables sans une série de régimes draconiens ou sans chirurgie esthétique. Selon un rapport de l'American Society of Plastic Surgeons, le nombre de jeunes filles de moins de 18 ans qui souhaitent une augmentation mammaire a doublé! Au Québec, les jeunes filles suivent des régimes amaigrissants de plus en plus jeunes.

«Après les mannequins androgynes des années 70 et 80, écrit Navarro, la femme modèle est encore mince mais plus ronde que jamais aux endroits stratégiques, "féminins" par excellence: les seins et les hanches. C'est le retour des longues chevelures, des maquillages élaborés, des chaussures à talons aiguilles, et des tissus diaphanes: bref, revoilà enfin la femme-femme!»

En fait, l'auteur le reconnaît, ces brusques retours aux valeurs traditionnelles ont suivi plusieurs avancées en matière de condition féminine enregistrées dans l'histoire, que ce soit à l'époque des suffragettes ou quand les femmes ont commencé à entrer dans les classes d'enseignement supérieur.

«Ce bref retour en arrière permet de constater une chose: les poussées de liberté sont toujours suivies d'un regain de l'éternel féminin», écrit-elle.

Quoi qu'il en soit, on peut dire que la modestie féminine est une valeur qui a accompagné les femmes à travers l'histoire. Ce mutisme, cet effacement des femmes est on ne peut plus évident lorsqu'on étudie leur place dans l'histoire de l'art. Dans un récent essai sur la littérature féminine intitulé La Marche du cavalier, publié aux Éditions de l'Olivier, la Française Geneviève Brisac écrit sur les femmes qui n'ont pas persisté dans leur envie d'écrire, tout simplement parce qu'il ne leur avait pas été donné de croire en soi. C'est «la cantatrice muette, la poète silencieuse, l'écrivain qui n'écrit plus, pendant vingt ou trente ans, retournée à ses amours, à ses enfants, à ses amis, à ses soucis d'argent, à son jardin».

Pascale Navarro a quant à elle consacré son mémoire de maîtrise à Stéphanie de Genlis, écrivaine française du XVIIIe siècle.

«C'était une femme extrêmement ambitieuse, qui a écrit énormément, qui voulait être l'historienne du roi mais qui n'a jamais pu le devenir, qui était gouvernante des enfants et puis c'est tout. Mais elle faisait leur éducation et pour elle, c'était s'approcher du pouvoir», dit Navarro.

Or, non seulement Stéphanie de Genlis a-t-elle écrit de façon anonyme, dans ses débuts, mais elle a accompagné son anthologie de littérature féminine d'une introduction pour le moins «modeste».

«Tous les ouvrages de femmes rassemblés ne valent pas quelques belles pages de Bossuet, de Pascal», écrivait-elle!

«C'était une femme, comme beaucoup de femmes aujourd'hui, très empreinte de culture masculine, de prestige, d'autorité; donc, elle reproduisait les valeurs de son époque. Pour être crédible, il fallait qu'elle-même accorde une valeur supérieure à ses écrits-là», explique Navarro.

Dans toute l'histoire de l'art, la femme a du mal à se singulariser. Pascale Navarro cite d'ailleurs l'exemple des Guerilla Girls, ce groupe de femmes qui avaient revendiqué le slogan «Faut-il être nue pour entrer dans un musée?». Ce groupe relève, en effet, «que 5 % des artistes exposés dans les musées sont des femmes, mais que 85 % des nus sont féminins».

À travers les âges, en fait, les femmes ont constamment été associées à un genre.

«À force de correspondre à des stéréotypes, les femmes deviennent anonymes, et n'expriment plus rien de leur singularité», écrit l'auteur.

Selon Pascale Navarro, la modestie féminine est cependant essentiellement le problème des femmes. À elles, dit-elle, de se débarrasser de ce lourd héritage, à elles de définir elles-mêmes leurs ambitions. Aux hommes qui s'en trouvent incommodés de définir à leur tour leur rôle. Une tâche plus complexe, plus moderne et plus ambitieuse qu'un bête retour à une organisation sociale qui fait désormais partie du passé. Et si les femmes d'ici ont atteint plusieurs de ces objectifs, il y a encore, partout dans le monde, des femmes pour qui la route est encore longue.

***

POUR EN FINIR AVEC LA MODESTIE FÉMININE
Essai sur la modestie et le conformisme féminins
Pascale Navarro
Boréal
Montréal, 2002, 120 pages

LA MARCHE DU CAVALIER
Geneviève Brisac
Éditions de l'Olivier
Paris, 2002, 145 pages
 
 
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