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    Pour une Église qui change

    Les catholiques conservateurs, pour refuser les appels au changement dans l'Église, assènent toujours le même argument: la vérité catholique, inspirée par l'Évangile, ne peut pas changer, ne peut pas évoluer, sauf à trahir sa sainte source. Les adversaires du catholicisme, d'ailleurs, se nourrissent abondamment de cette attitude. Puisque, disent-ils, certains aspects de la doctrine nous déplaisent souverainement et que l'Église ne peut en changer, il n'y a rien à faire avec elle. Refusant l'une et l'autre de ces positions, les catholiques progressistes se sentent parfois bien orphelins.

    Étonnante Église, le plus récent essai du théologien Gregory Baum, devrait les réconforter. Professeur émérite de l'université McGill et membre du comité de rédaction de la revue Relations, Baum, qui a été expert au concile Vatican II, peut être qualifié de théologien de gauche. Dans cet ouvrage nécessaire, rigoureux et puissamment original, il illustre «l'évolution extraordinaire survenue dans l'enseignement officiel de l'Église catholique» depuis Vatican II et réfute ainsi l'argument bidon qui postule l'immobilisme doctrinaire du catholicisme.

    Gregory Baum raconte que, dans les années 1950, il avait été troublé d'entendre une jeune catholique affirmer «que les papes avaient tort de condamner le principe de la liberté religieuse». Il lui donne, aujourd'hui, raison en reconnaissant que, en contexte historique de changement d'horizon éthique, «on peut rendre un grand service à l'Église en n'étant pas d'accord avec le magistère, en l'aidant à réagir aux signes des temps à la lumière de la foi catholique». L'Église a changé; l'Église peut changer, et il arrive que «le dissentiment avec l'enseignement officiel peut être un devoir de conscience».

    La principale thèse défendue par Baum dans cet ouvrage est simple et forte: «Quand l'Église entre dans un nouveau contexte culturel, elle doit se demander comment interpréter le message chrétien de manière adéquate.» Et ce principe, avec Vatican II, l'Église l'a appliqué en se laissant (enfin!) interpeller par l'horizon éthique de la société libérale, tout en combattant, en fidélité avec sa tradition, le «versant sinistre» de cette modernité.

    En 1832, dans l'encyclique Mirari vos, Grégoire XVI plaide en faveur de l'ordre aristocratique féodal, dénonce la société libérale et attaque la liberté de presse. En 1891, Léon XIII, dans Rerum novarum, dénonce l'inégalité sociale engendrée par le capitalisme, mais ne fait «aucune concession à la démocratie». Pourtant, Jean XXIII, en 1963, en s'inspirant de la notion de «signes des temps», renverse ces positions en reconnaissant un fondement théologique aux droits de la personne, ce qui rend légitime la contestation de l'exploitation des travailleurs, de l'instrumentalisation de la femme et du colonialisme. Gaudium et spes, aussi issue de Vatican II, fait l'éloge de ces trois valeurs modernes que sont la liberté, l'égalité et la participation, un mouvement que poursuivra Jean-Paul II en parlant des êtres humains comme de «sujets», «c'est-à-dire des agents historiques libres, responsables d'eux-mêmes et coresponsables des diverses institutions auxquelles ils appartiennent». Dans ses propres rangs, l'Église ne sera pas toujours à la hauteur de ses enseignements, mais l'évolution de ces derniers n'en reste pas moins évidente.

    Cette même évolution, Baum la retrouve aussi dans l'enseignement qui concerne «la présence rédemptrice de Dieu dans l'histoire». Pendant des siècles, l'Église a distingué l'ordre naturel, la création entachée du péché, de l'ordre surnaturel, l'oeuvre de rédemption divine, pour distinguer les exigences de la vie spirituelle de l'action dans le monde. On pouvait, alors, être un grand chrétien sans engagement terrestre concret. Toutefois, «depuis le pape Jean et le concile du Vatican, l'enseignement social catholique est présenté comme une dimension constitutive du message chrétien: la vie de foi, d'espérance et d'amour à laquelle sont appelés tous les chrétiens comprend l'engagement pour la paix et la justice sociale».

    L'évolution de cet enseignement mènera à «l'option préférentielle pour les pauvres» qui modifie la conception organique et corporatiste de la société jusque-là promue par l'Église dans le sens d'une «vision plus conflictuelle [...], attentive aux structures de domination et à la victimisation des pauvres et des faibles». Il faut, dorénavant, lire la société et les évangiles du point de vue des pauvres, se solidariser avec eux en faveur de la justice et refuser d'être les complices d'une structure de péché. Jean-Paul II, reconnaît encore Baum, a parfois opté plus pour l'institution ecclésiale que pour les pauvres, mais l'enseignement de l'Église permet au moins, depuis lors, de critiquer cette attitude, même de l'intérieur.

    L'Église, qui a déjà prôné la théorie de la «guerre juste» et condamné les objecteurs de conscience en cette matière, professe plutôt, aujourd'hui, une culture de la paix et du dialogue qui reconnaît la légitimité du pluralisme. En matière religieuse, même, son enseignement a connu une radicale évolution. Elle disait, les plus vieux s'en souviendront, «que les non-catholiques allaient en enfer après leur mort», que les chrétiens hors de l'Église n'étaient pas de vrais chrétiens, qu'il fallait prier pour la conversion des Juifs qui avaient collaboré à la mort du Christ et elle refusait l'oecuménisme. Tout cela, avec Vatican II et depuis, a été révisé (malgré quelques reculs occasionnels) et le pluralisme religieux, maintenant, est reconnu par l'Église, même si l'articulation précise entre le dialogue et la proclamation reste à définir.

    L'Église, donc, a changé, et même si plusieurs de ses membres, entre autres ceux de la hiérarchie, résistent à ce nouvel enseignement, la preuve est faite que l'argument de l'immobilisme sacré ne tient pas. L'horizon éthique d'aujourd'hui, écrit Baum, interpelle l'Église sur les questions de son «centralisme autoritaire», de «l'égalité des hommes et des femmes à la lumière de la révélation divine» et du «sens de la sexualité» en rapport avec la foi catholique. Les progressistes dans ses rangs ne lui demandent pas de s'inféoder à l'air du temps, mais d'accepter le pari d'une relecture évangélique à la fois fidèle au meilleur de sa tradition et sensible aux richesses humaines que portent les nouveaux signes des temps. Gregory Baum, dans ce livre essentiel, trace la voie de ce catholicisme solidaire.

    louiscornellier@parroinfo.net

    ***

    Étonnante Église

    L'Émergence du catholicisme solidaire

    Gregory Baum

    Bellarmin

    Montréal, 2006, 232 pages












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