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Roman québécois - Hervé Bouchard, poète-dramaturge de l'enfance

Le Quartanier publie un second titre de l'écrivain de Jonquière et réédite Mailloux

Christian Desmeules   8 avril 2006  Livres
Photo: Éric de Larochellière
Photo: Éric de Larochellière
Il arrive parfois que la force du geste poétique se suffise à lui-même et que la raison, devant certaines oeuvres, doive abdiquer un peu de sa toute-puissance habituelle. Or «la parole est parlante», pour reprendre les mots de Heidegger. Et l'abîme qu'ouvre cette phrase nous rappelle aussi que les mots sont souverains, contagieux et capables de tout.

À l'heure des généralités douteuses et des escarmouches toujours un peu grotesques au sujet du caractère universel — ou non — de la littérature québécoise, il est peut-être bon d'aller voir d'un peu plus près à quoi ressemble — ou ne ressemble pas — cette littérature qui est la nôtre. La littérature est-elle un produit d'exportation? Le théâtre, les arts visuels et la chanson sont-ils exportables? Oui, bien entendu, il arrive que certains auteurs, certaines pièces ou certains films franchissent le mur qui sépare le particulier de l'universel. Mais il y a là souvent une part d'accident que personne ne saurait contrôler, ni les critiques, ni les artistes.

L'oeuvre singulière, cohérente et étonnamment achevée d'Hervé Bouchard, «citoyen de Jonquière», a ainsi toutes les apparences de l'accident: elle est imprévisible, soudaine, provocante. L'écrivain y construit une épopée à partir des petites guerres de l'enfance, de la découverte furtive de la sexualité, de la mort, à partir du sang et de la boue. À la fois chantre, héros et calomniateur d'un univers inédit, Hervé Bouchard «mythologise» en direct, pour ainsi dire, son coin de pays et ses souvenirs plats. C'est dire toute la force de sa voix, qui arrive à créer du même souffle un langage et un monde.

Professeur de lettres au Cégep de Chicoutimi, Hervé Bouchard déploie depuis Mailloux - Histoires de novembre et de juin, son premier livre d'abord paru à L'Effet pourpre en 2002, ses histoires d'enfance, vues sans lunettes roses ou le filtre surréaliste coutumier. Le récit de Jacques Mailloux, «fils pissou», s'ouvre sur cette phrase forte: «J'ai été Jacques Mailloux, comédien de naissance, enfant sans drame, dehors tout le temps.»

Petit éditeur ayant pignon sur rue à Montréal, Le Quartanier accueille Hervé Bouchard et réédite ces aventures épiques d'une enfance québécoise ordinaire, dont voici parmi d'autres un exemple de la prose étonnante: «Parfois pressé on n'avance pas. On est Jacques Mailloux bloqué dans le proute, dans l'empêchement qui est. Je voulais souvent partir jouer. D'aussi loin que je me rappelle j'ai toujours voulu partir. À vélo par exemple avec les amis du nombre que j'avais. Et alors Mailloux père m'exigeait la présence pour l'aider à une réparation électrique d'embrouillamini mal foutu de fils à démêler... »

Entre la veuve et les six orphelins

On a déjà rapproché sa démarche, avec justesse, de celle du poète et dramaturge français Valère Novarina — lui qui écrivait: «La langue française était mon professeur d'inconnu.» À l'oeuvre de Beckett également, que citait d'ailleurs Hervé Bouchard en exergue de Mailloux. Sa géographie inédite, traversée de planchers mous et de ciels incertains, pourra par moments, il est vrai, rappeler celle de l'auteur de Molloy. Voilà à quelles sources d'exigence puise aussi sa «dramaturgie poétique».

Son second titre, Parents et amis sont invités à y assister, continue de creuser ce sillon fertile, et ce «drame en quatre tableaux et six récits au centre» ne ressemble lui non plus à rien de connu. Après la mort de leur père Beaumont, concierge d'école et buveur de «tout ce qu'il y a dans des sacs bruns qu'on froisse au goulot», six frères et une veuve éplorée essaient de se ressaisir. Comme le dit l'orphelin de père numéro deux: «Nous n'avons pas de souvenirs, nous n'avons rien oublié, nous sommes la mort du père Beaumont, notre futur est tracé en gras dans la broussaille où nous irons.» Et les histoires d'Hervé Bouchard se résument mal, puisqu'elles sont tout à la fois récits, images et sensations.

Entre les six orphelins de père, leur «Mère Manchée» et quelques personnages satellites s'installe tout de suite une polyphonie théâtrale qui sonne et qui déstabilise: «Si elle est manchée, c'est qu'on ne voit pas ses bras, c'est qu'elle manque de sous, c'est qu'elle parle à travers un tube, c'est que ses bras qu'on ne voit pas sont quand même des bras de mère, c'est qu'elle a de quoi tenir, c'est qu'elle ne sait pas trop, c'est qu'elle n'est pas très vite, c'est qu'il faut la couper, c'est qu'elle est plutôt tendue.»

«Parfois je pense qu'on a moins de place parce qu'on a moins de mots, raconte en tremblant la mère des six orphelins. Mon mari Beaumont ça lui arrivait de parler, il était capable. Il était capable de dire les choses d'alentour et de les faire bouger avec son air d'aimer les déplacer en les décrivant. Nous étions à l'étroit, mais il ouvrait la bouche et nous emmenait avec lui où on manquait pas d'air et où on se cognait nulle part. [...] Dans ce qu'il disait, il y avait toujours des lacs et des horizons ouverts, des heures de marche et des bonheurs à s'étendre serrés l'un contre l'autre.»

«On ne saura jamais parler aux hommes», dit aussi l'un des orphelins. Le père parti en fumée, la mère internée dans sa folie, livrés à eux-mêmes et aux attentions maladroites de leurs tantes, les frères se dispersent. Puis lumière.

Recherche et développement

On mesure souvent mal l'effort titanesque qui consiste à poser une grille de lecture poétique sur le réel. Hervé Bouchard y parvient avec beaucoup de force, tout d'un bloc, avec ces deux livres aux images riches. Cette parole est à lui, et ce monde lui appartient en propre. La raison pourrait aussi s'épuiser à tenter de décrypter tous les sens de cette fascinante parole archaïque. Hervé Bouchard semble former à lui seul toute une aile de «recherche et développement» dans l'édifice de la création littéraire québécoise.

Et il ne faudrait surtout pas oublier, par ailleurs, de souligner le remarquable travail d'édition d'Éric de Larochellière et Christian Larouche. Graphisme soigné, typographie originale, papier ivoire: l'objet suscite l'admiration de tout véritable amateur de livres.

Et puisque les ouvrages du Quartanier — qui édite aussi une magnifique revue de poésie, de fiction et d'écritures qui paraît trois fois l'an — n'ont étrangement pas su trouver de distributeurs, sans doute vous faudra-t-il insister un peu auprès de votre libraire pour vous procurer leurs livres. Alors insistez.

Que son oeuvre «parle» ou non à la France, qu'elle se refuse peut-être au plus grand nombre — de par sa nature sans doute plus exigeante —, la langue d'Hervé Bouchard, pour reprendre la formule de Rimbaud dans la seconde Lettre du Voyant, «est de l'âme pour l'âme, résumant tout: parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant». C'est le terroir qui s'accouple avec l'avant-garde et qui lui «fait un petit» dans le dos.

Avec quelque chose de bâtard et de joyeusement transgressif, Hervé Bouchard renverse par la puissance de sa voix. À lire ou à goûter, comme bon vous semble.

Collaborateur du Devoir

***

PARENTS ET AMIS SONT INVITÉS À VENIR Y ASSISTER

Hervé Bouchard

Le Quartanier

Montréal, 2006, 248 pages

MAILLOUX

Histoires de novembre et de juin

Hervé Bouchard

Le Quartanier

Montréal, 2006, 192 pages
 
 
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