Poésie québécoise - Chant de l'heure lente
Lauréat du prix Émile-Nelligan pour son premier recueil, Nous serons sans voix, Benoit Jutras nous donne un second recueil d'une force qui rend sa présence dans le paysage de la jeune poésie actuelle absolument indispensable. Son Étang noir convainc, étonne et magnifie la langue.
À chaque page, nous sommes sollicités par la forme qui parfois tient du récit, parfois de la poésie en prose la plus serrée, parfois du style épistolaire. Mais, dans chacun de ces registres, le poète impose un ton, une manière de cerner le réel, prêtant avec audace, avouons-le, sa voix à une femme qui est fragilisée, qui ne cesse d'interroger les heures sombres, les moments de mémoire, les faits quotidiens, dans un saisissement qui la marginalise, qui la déporte du côté d'une inquiétude fondamentale. «Quand bien même je chanterais There Is a Green Hill Far Away dans le giron de ma mère, mon ventre resterait secret, floué d'aiguilles et de chaux, un cercle de fatigue», confie-t-elle. Voilà le ton, voilà l'exigence portée de phrase en phrase par la juste mesure d'une langue accomplie.
La nuit parle
Il faut accepter de ne pas tout comprendre dans cette poésie déjantée, à ces récits hétéroclites et surréalistes, pour se laisser porter par notre étonnement qui grandit devant cette femme qui, par exemple, a rendez-vous avec un petit homme au masque de loup au bord d'une forêt, lui qui projette des films sur une toile tendue entre des pins; il faut savoir surprendre cette femme qui rencontre dans des douches un homme sans lèvres et sans langue (jetées qu'elles sont dans un lavabo en face de lui); ou la voir encore construire une tête avec de la dinde et du fromage enrobée de glaise qui sert à nourrir des fourmis. Le dépaysement est garanti et le plaisir, conséquent pour qui aime se faire raconter des histoires, pour qui aime entrer au coeur d'univers insolites qui se plient et se déplient en un faste d'images explosées. Comment résister à ce «Luthor» qui, à l'hôpital, «toussait des émeutes. [Qui] voulait être un homme de pluie»? Que répondre à cette question intense posée dans la troisième «Lettre au Père Falaise»: «Dites-moi quel sort rencontre-t-elle, au fil des ans, la voix d'un trappiste. Ouvre-t-elle ailleurs une chambre, comme on le dit d'une main, pour une nuit plus longue; sort-elle le jour des Rois, brûle-t-elle le corps qui l'a oubliée? Peut-être enfin se réfugie-t-elle dans le sang, à soigner les premiers mots, mal, maman, devient-elle si blanche qu'elle ne peut plus faire sens, aveugle, comme un cheval de mine.»
Structure complexe
La construction même du recueil répond également de cette volonté de brouiller les pistes conventionnelles. Ainsi, les 24 «Arcanes», qui auraient pu former une partie en soi, sont-elles plutôt intercalées à l'intérieur de trois des cinq chapitres du livre, textes qui diffèrent des autres en ce qu'ils contiennent tous trois paragraphes, alors que l'ensemble n'est constitué que de textes en un seul bloc de prose. De même, les 18 «Lettres au Père Falaise» sont écrites en italique et divisées en deux blocs égaux, formant les deuxième et quatrième parties du livre. Je ne m'y attarderais pas si ce procédé ne créait un battement très efficace dans la lecture, une sorte de pulsion d'un ton à un autre, de manière à marquer le poétique radicalement. Tout fait donc de cet Étang noir un livre majeur, qui appelle à des relectures.
Collaborateur du Devoir
À chaque page, nous sommes sollicités par la forme qui parfois tient du récit, parfois de la poésie en prose la plus serrée, parfois du style épistolaire. Mais, dans chacun de ces registres, le poète impose un ton, une manière de cerner le réel, prêtant avec audace, avouons-le, sa voix à une femme qui est fragilisée, qui ne cesse d'interroger les heures sombres, les moments de mémoire, les faits quotidiens, dans un saisissement qui la marginalise, qui la déporte du côté d'une inquiétude fondamentale. «Quand bien même je chanterais There Is a Green Hill Far Away dans le giron de ma mère, mon ventre resterait secret, floué d'aiguilles et de chaux, un cercle de fatigue», confie-t-elle. Voilà le ton, voilà l'exigence portée de phrase en phrase par la juste mesure d'une langue accomplie.
La nuit parle
Il faut accepter de ne pas tout comprendre dans cette poésie déjantée, à ces récits hétéroclites et surréalistes, pour se laisser porter par notre étonnement qui grandit devant cette femme qui, par exemple, a rendez-vous avec un petit homme au masque de loup au bord d'une forêt, lui qui projette des films sur une toile tendue entre des pins; il faut savoir surprendre cette femme qui rencontre dans des douches un homme sans lèvres et sans langue (jetées qu'elles sont dans un lavabo en face de lui); ou la voir encore construire une tête avec de la dinde et du fromage enrobée de glaise qui sert à nourrir des fourmis. Le dépaysement est garanti et le plaisir, conséquent pour qui aime se faire raconter des histoires, pour qui aime entrer au coeur d'univers insolites qui se plient et se déplient en un faste d'images explosées. Comment résister à ce «Luthor» qui, à l'hôpital, «toussait des émeutes. [Qui] voulait être un homme de pluie»? Que répondre à cette question intense posée dans la troisième «Lettre au Père Falaise»: «Dites-moi quel sort rencontre-t-elle, au fil des ans, la voix d'un trappiste. Ouvre-t-elle ailleurs une chambre, comme on le dit d'une main, pour une nuit plus longue; sort-elle le jour des Rois, brûle-t-elle le corps qui l'a oubliée? Peut-être enfin se réfugie-t-elle dans le sang, à soigner les premiers mots, mal, maman, devient-elle si blanche qu'elle ne peut plus faire sens, aveugle, comme un cheval de mine.»
Structure complexe
La construction même du recueil répond également de cette volonté de brouiller les pistes conventionnelles. Ainsi, les 24 «Arcanes», qui auraient pu former une partie en soi, sont-elles plutôt intercalées à l'intérieur de trois des cinq chapitres du livre, textes qui diffèrent des autres en ce qu'ils contiennent tous trois paragraphes, alors que l'ensemble n'est constitué que de textes en un seul bloc de prose. De même, les 18 «Lettres au Père Falaise» sont écrites en italique et divisées en deux blocs égaux, formant les deuxième et quatrième parties du livre. Je ne m'y attarderais pas si ce procédé ne créait un battement très efficace dans la lecture, une sorte de pulsion d'un ton à un autre, de manière à marquer le poétique radicalement. Tout fait donc de cet Étang noir un livre majeur, qui appelle à des relectures.
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