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Roman français - Sollers, la vie et rien d'autre

Avec ce nouveau roman, ludique et touffu, l'écrivain français revisite à sa manière la vie et l'oeuvre de Nietzsche

Christian Desmeules   4 mars 2006  Livres
Formidable passeur et témoin lucide d'un siècle désenchanté pour les uns, «hyène dactylographe», prélat illisible ou simple retourneur de veste pour les autres — notamment pour Pierre Bourdieu, qui le qualifiait, dans un article vitriolique paru dans le quotidien Libération il y a une dizaine d'années, de «Tartuffe sans scrupules de la religion de l'art» —, Philippe Sollers suscite rarement l'indifférence.

Directeur littéraire chez Gallimard, où il dirige la collection et la revue L'Infini, chroniqueur habile, biographe partisan (Casanova, Mozart), auteur d'une trentaine de livres, il est une sorte de «Parrain» des lettres parisiennes, entouré de vénération et de chuchotements. De jeunes écrivains doués, même de ce côté-ci de l'Atlantique, s'en inspirent jusqu'à plus soif, mouillent leur petite culotte, servent docilement sa cause, imitent son style, prennent sa pose. Bref, Philippe Sollers, soixante-dix ans cette année, est le sujet béni d'un roman d'amour et de haine.

Il a tout lu, depuis toujours. Il sait tout, il a compris, et depuis fort longtemps déjà, ce que peu d'entre nous, simples mortels, arriveront à comprendre au cours de leur existence. Sollers semble maîtriser comme pas un cet «art d'avoir toujours raison» développé et mis en boîte par Schopenhauer dans un petit livre de stratagèmes. Il agace, il excite, et il le sait.

Une lecture de Nietzsche

Dans son nouveau roman, Une vie divine, l'écrivain ne surprendra personne. Sa phrase est toujours rythmée et crépitante, le récit refuse de se plier à d'autres règles que celles du mouvement et de la liberté. Le narrateur y est une sorte de «philosophe masqué», un écrivain du bonheur déguisé en petit professeur, un passionné de Nietzsche qui partage son temps entre deux jolies femmes beaucoup plus jeunes que lui: Ludi, petite blonde ronde et sexy avec laquelle il a eu un fils (Frédéric... ), puis Nelly, brune philosophe qui s'échauffe à lui lire les moralistes d'hier et d'aujourd'hui. «Plus c'est idéaliste, prêcheur, tarte, plus ça fait bander. Plus c'est lourd, embarrassé, grave, morbide, plus ça fait jouir.»

Un homme vieillissant, mais pas trop, un écrivain de l'ombre qui sait ce que tout le monde ignore, qui vit heureux et caché, entouré de quelques nymphes, et qui croit de toutes ses forces à ses illusions. Une vie idéalisée et parfaitement assumée, en somme, où le paradis est résolument terrestre.

Entre l'essai et la biographie commentée de Nietzsche (1844-1900), Une vie divine apparaît d'abord comme un prétexte. Pour montrer, encore et toujours, la puissante modernité de l'oeuvre de celui qui, en 1888, à quarante-quatre ans, basculait dans la folie irréversible, après avoir écrit ses grands livres dont L'Antéchrist, son chef-d'oeuvre aux yeux du narrateur sollersien. Mais aussi pour se porter à la défense d'un écrivain étouffé par la société, incompris par sa propre famille et par bon nombre de ses lecteurs.

En habile écrivain à l'idée fixe, artisan obstiné, Philippe Sollers enfonce depuis un certain temps déjà le même clou, mais en se servant chaque fois de marteaux différents. Que ce soit avec Rimbaud, Hölderlin ou Cyrano de Bergerac (Studio et Passion fixe, 1997 et 2000), c'est sa machine de guerre personnelle qui est à l'oeuvre à travers chacune de ces «vies exemplaires». Déployée pour servir ses propres intérêts, sa conception du monde et son plaisir d'exister.

Il ne se passe rien, pour ainsi dire, dans les romans de Sollers, mais tout passe à travers lui: le temps, les livres,

la musique, l'amour. Qu'est-ce qu'un nihiliste aujourd'hui, se demande-t-il? «Un imbécile.» À ses yeux, «le christianisme, le judaïsme et l'islamisme se disputent la palme du délire». À travers Nietzsche, il fait une jambette aux «prédicateurs de la mort» ou aux philosophes moralistes («nouveaux curés de l'Histoire»). En grand «enfant ravi par la vie», Philippe Sollers ne croit qu'en lui-même. C'est sa liberté et c'est ce qui fait sa «mauvaise réputation» (Debord), mais aussi toute sa séduction. Nietzsche: «J'ai regardé autour de moi, le temps était mon seul contemporain.»

La vie est un tango

«La vie est un tango et celui qui ne le danse pas est un idiot», croyait Concha, personnage capital d'Une curieuse solitude, le premier roman de Sollers publié en 1959. Tout Sollers est dans cette phrase. Déjà. Pour lui — et il nous le rappelle encore une fois dans ce nouveau roman —, le monde psychique «n'a pas plus d'intérêt que la comédie de réputation sociale». La vie est un jeu. Le paradis est sur terre, c'est son mantra, la mort est une terrifiante aberration et «l'homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres» (Lautréamont).

Formidable bluffeur et ironiste de premier plan, «Sollers n'adhère à rien», nous rappelait-on l'an dernier dans Poker: Entretiens avec la revue Ligne de risque. Une dizaine d'entretiens, réalisés depuis 1997, avec deux «disciples» fondateurs d'une petite revue parisienne vaguement situationniste.

Sur l'importance capitale de Lautréamont dans l'aventure de Tel Quel, importante revue de l'avant-garde des années soixante et soixante-dix, sur la fin du littéraire («Plus on publie, moins il y a de littérature»), sur les coulisses de Paradis (son oeuvre la plus ambitieuse), sur «l'affairement culturel», ou le consensus humaniste et la terreur sociale dont sont aujourd'hui victimes, à ses yeux, nombre d'écrivains et d'artistes, Philippe Sollers a son mot à dire.

Mais Sollers, surtout, c'est l'ironie triomphante et irréductible. En particulier lorsqu'il retourne contre lui le concept de «l'Éternel retour», cette illumination nietzschéenne fondamentale: «Je peux bien dire en toute simplicité, sans plaisanter, sans la moindre vanité, avec une grande humilité, même: j'ai été Dieu, puis Nietzsche, puis tous les noms de l'Histoire.» Souriez, vous êtes chez Sollers.

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