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    Essais québécois: Un médecin au Nunavik

    Louis Cornellier
    21 janvier 2006 |Louis Cornellier | Livres | Chroniques
    Comme la plupart d'entre vous, je ne mettrai probablement jamais les pieds au Nunavik. Cela ne m'empêche pas d'être intrigué et fasciné par cet univers mystérieux que je ne connais, au fond, que par ouï-dire. Aussi, quand j'ai la chance de rencontrer des aventuriers québécois qui n'ont pas craint d'aller fouler la toundra et de rencontrer ceux qui lui donnent une âme, je multiplie les questions et je tends l'oreille. Lors du dernier Salon du livre de Montréal, par exemple, la jeune infirmière Zoé Brabant, auteure des Carnets de Zoé - Une humanitaire en Afghanistan et en Iran, et son énergique maman sage-femme ont contribué à mon éducation à cet égard en acceptant de partager avec moi quelques-unes de leurs expériences nunavikiennes. Ce sont elles, d'ailleurs, qui m'ont mis sur la piste de ces Impressions boréales d'un séjour au Nunavik, signées par le jeune médecin québécois Alexandre Chouinard.

    «Le Grand Nord, écrit ce dernier, auréolé de mystères, intrigue par son isolement, sa nature exacerbée, ses habitants mythiques et les légendes qu'il a fait naître. Mais, des légendes aux réalités, nous du Sud connaissons bien mal le Nord.» Pour nous, en effet, trop souvent, ce Nord, auquel nous reconnaissons une grande et terrifiante beauté, prend la figure du sous-développement, du désespoir juvénile et de l'incurie administrative. Nous l'imaginons donc géographiquement superbe, mais humainement tragique.

    Alexandre Chouinard ne nie pas ces noirceurs du Nord. Il reconnaît que «le pays inuit souffre», qu'il est «prisonnier d'une rare violence»; il évoque discrètement le drame des jeunes pendus, les nombreuses victimes d'abus de toutes sortes, mais son expérience de médecin du Nord pendant deux ans l'incite néanmoins à un certain optimisme: «Les défis que doivent surmonter les Inuits sont immenses, c'est bien certain. Il ne saurait en être autrement lorsqu'une population en croissance exponentielle vit dans une région où les possibilités de développement économique sont bien frêles et lorsqu'une culture millénaire est en péril en regard de la mondialisation. Pourtant, je me plais à croire que la situation est déjà plus enviable qu'elle ne l'était il y a trente ans et que dans vingt ou trente ans, d'autres progrès auront pris racine.» Cet esprit d'optimisme, d'ailleurs, domine dans ces Impressions boréales nettement plus réjouissantes que déprimantes.

    Bien sûr, reconnaît Chouinard, le Nord et ses habitants sont déroutants, mais à celui qui accepte de les fréquenter avec enthousiasme, ils ont tout un monde, et un beau, à offrir. Ainsi, de mars 2001 à mars 2003, le jeune médecin a fait de Kuujjuaq son chez-lui afin d'y exercer sa profession. Entre deux accouchements — plus que nombreux dans la région puisque «le Nunavik a un taux de maternité record au Québec» —, il a fait un homme du Nord de lui-même en s'intégrant à la vie communautaire de l'endroit.

    Fervent amateur de boîtes de nuit, il n'a pas hésité à se pointer au seul bar de Kuujjuaq pour y découvrir une faune assez particulière: «Les danseurs sont remplis de contrastes: les jeunes Inuits, presque de l'ère Pikachu, dansent côte à côte avec de vieilles Inuites, nées à l'époque des igloos et de la chasse au harpon. La musique qui anime cette foule est à l'image de cette diversité. Mélange de hip-hop, disco, techno, country inuit, latino, rap et de rock. Mais les chants de gorge brillent par leur absence.» Les soirées sont longues et ennuyeuses dans la toundra? Un mythe, de préciser notre fêtard: «Un souper n'attend pas l'autre, puis il y a les sports, le plein air, les soirées de danse, etc. [...] En fait, le problème est plutôt de savoir dire non à l'occasion.»

    Pour le pittoresque, notre homme sera servi lors du Candy drop, un rituel pendant lequel, le 25 décembre, le père Noël, de son avion, lance littéralement bonbons et cadeaux du ciel à la foule en délire. Il participera, aussi, à une cruelle et émouvante chasse à l'ours polaire et poussera même l'audace jusqu'à avaler de l'igunak, un mets traditionnel composé de viande de morse ou de phoque très faisandée qui cause parfois le botulisme. Chez les Inuits évangélistes de Quaqtaq, il découvrira une foi exaltée à la mode américaine: «Il y a là fort probablement certaines réponses aux problèmes devant lesquels je me sens démuni. [...] Qui sait, si je m'appelais Poassie ou Alec et que l'angoisse me tenaillait continuellement l'intérieur, peut-être me mettrais-je aussi à convulser au contact de la parole de Dieu et que cela m'éviterait de commettre l'irréparable.»

    Le paradis de la motoneige

    Saint-Gabriel-de-Brandon, mon village natal, se présente comme le «paradis de la motoneige». Cela fait sourire Chouinard, qui réplique que «le vrai règne de la motoneige est plus au nord, au Nunavik». Véritable mode de vie pour les Inuits, la motoneige devient presque un prolongement de leur corps. «Ici, constate le médecin, les enfants savent manoeuvrer une motoneige avant d'apprendre l'alphabet et les aînés préfèrent un Yamaha à la marchette.» Qui n'en a pas une, conséquemment, fait figure de touriste déboussolé. Aussi, fier propriétaire d'un modèle Bravo — «la coccinelle des motoneiges» —, Chouinard participera à une équipée visant à se rendre au Labrador en traversant les Torngat, le plus imposant massif montagneux de la province. Racontée sur le mode du récit d'aventures trépidant, cette expédition lui permettra de prendre conscience du lien profond qui unit les Inuits au Nord et du fait qu'on ne s'improvise pas facilement homme des neiges.

    La «nordite aiguë», ce mal du pays ressenti par les gens du Sud transplantés au Nord, guette toujours. Le froid, les moustiques, la misère, les problèmes sociaux et le gaspillage administratif qui affectent le Nunavik donnent souvent envie de partir. La plupart des Blancs, d'ailleurs, n'y sont que de passage, et Chouinard avoue même s'y être parfois senti «comme un Français en Algérie avant l'indépendance». Y retournera-t-il un jour? La conclusion de ses Impressions boréales témoigne de son ambivalence à cet égard, mais elle est précédée par une belle et réconfortante déclaration d'amour à ces frères et soeurs du froid, bâtisseurs d'inuksuks.

    Collaborateur du Devoir

    louiscornellier@parroinfo.net

    Impressions boréales d'un séjour au Nunavik

    Alexandre Chouinard

    Arion

    Lac-Beauport, 2005, 176 pages












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