Télévision à la une - Ode à l’infirmière

Un quotidien cru, sans fard, fait de sang, de larmes, de sueurs, de sécrétions, de plaies infectées, de merde. De patients parfois agressifs, mais la plupart vulnérables et reconnaissants. Mais il y aussi et surtout les rires, les sourires, la complicité qui s’installe. Dans les hôpitaux du Québec, les infirmières pansent, soignent, lavent, mais aussi soutiennent, encouragent, entourent, de la naissance à la mort, qui guette, jamais bien loin, et survient au détour d’une journée ordinaire.


«La chambre 76... Je pense qu’elle est morte...» La petite voix de Sissy, une jeune infirmière qui s’occupe avec amour de ses patients âgés, se transforme en filet. La «76» est morte, seule. «Elle n’a pas eu de visite de la journée...» Un gros plan sur le visage de la jeune femme montre ses yeux humides. Ce sera pour elle une de ces journées où on part un peu fatigué, où on quitte le stationnement de l’hôpital en pleurant dans son auto.


Des moments volés au quotidien des infirmières, des grands et des petits, des heureux et des tragiques, la gagnante du Jutra du meilleur documentaire en 2006 avec La classe de Madame Lise, Sylvie Groulx, nous les offre sans artifice, la caméra collée à la réalité, sans chercher à la juger ou à la manipuler.


L’Ordre des infirmières du Québec compte 72 169 membres, dont plus de 65 000 femmes. L’an dernier, la profession a accueilli plus de 3000 nouvelles infirmières. Ce documentaire, touchant et réaliste, en convaincra peut-être quelques-unes de faire le saut vers cette profession qu’on dit souvent épuisante.


Les heures supplémentaires et le temps qui manque


Les heures supplémentaires obligatoires compliquent effectivement la vie de ces soignantes, mais elles tiennent à préciser et à montrer que leur quotidien est joyeux. On rira même avec une patiente en fin de vie, une femme jeune qui discute avec son infirmière, qui lui rend visite à la maison, de notaire et d’arrangements funéraires, et qui lance: «Entre les épreuves, il faut que tu sois capable de rire et même d’en rire...»


Un film entre le rire et les larmes, donc. «L’accompagnement en soins palliatifs, ce n’est pas difficile pour moi, confie l’infirmière, qu’on suit sur la route à la caméra. J’ai l’impression


de faire une différence.»


Toutes, elles voudraient surtout une chose: plus de temps. «On n’a pas beaucoup de temps avec nos patients, dit l’une. Des fois, on sent qu’ils ont besoin de parler, de prendre leur temps. C’est difficile, parce que tout est rapide.» Et on ne peut pas toujours aller plus vite pour faire les choses quand ce sont des humains à un moment charnière de leur vie qui sont devant nous.


Dans le documentaire Sur les étages, le médecin est un fantôme. Il est au bout du fil, il passe rapidement faire des points, analyser des résultats, ajuster une dose. Mais celles qui réconfortent, expliquent, celles à qui on se confie, ce sont les infirmières.


«Ici, on n’a presque pas de médecins, on est autonomes», lancent des infirmières de l’hôpital du Haut-Richelieu. Une autonomie pour laquelle leur ordre milite depuis longtemps, et qui demande d’ailleurs à ce que la formation soit rehaussée au baccalauréat pour toutes les nouvelles infirmières.


Alors que l’Ontario fait confiance à ces professionnelles et leur a même accordé de diriger des cliniques, au Québec, seulement 149 superinfirmières - les infirmières praticiennes spécialisées (IPS) - pratiquent. Les universités les relâchent au compte-gouttes.


Les images de Sylvie Groulx sont parfois dures. Collées à leur sujet. Sombres et lumineuses à la fois. La cinéaste s’immisce dans l’intimité des soignantes et des patients. Par exemple, une jeune maman et son gynécologue accordent une entrevue à chaud, quelques minutes après un accouchement difficile, le médecin encore la tête entre les jambes de la patiente, en train de lui faire «au moins vingt» points de suture.


Le film est en quelque sorte une ode à ces femmes qui gardent le sourire devant un sac de stomie, qui pleurent la mort d’une patiente qu’elles connaissent depuis seulement 24 heures et se réjouissent de la naissance d’un enfant comme si c’était le leur.