La portion congrue aux réalisatrices au petit écran

L’étude Les réalisatrices du petit écran a été pilotée par la réalisatrice Marie-Pascale Laurencelle (avant-plan) et menée par la recherchiste Anne Migner-Laurin sous la direction d’Anouk Bélanger.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir L’étude Les réalisatrices du petit écran a été pilotée par la réalisatrice Marie-Pascale Laurencelle (avant-plan) et menée par la recherchiste Anne Migner-Laurin sous la direction d’Anouk Bélanger.

Où se situent les réalisatrices de télévision après 60 ans d’aventure québécoise au petit écran ? Peu présentes et toujours pionnières. Air connu…

Les grilles horaires des chaînes généralistes francophones, automne 2010-hiver 2011, le révèlent : parmi l’ensemble des émissions à l’antenne de Radio-Canada, une seule avait une femme à sa barre sans collaboration d’un collègue masculin. Au réseau TVA, 66 % étaient réalisées par des hommes seulement ; à Télé-Québec, une émission sur quatre avait été mise en scène par une ou des femmes.


Telles sont quelques-unes des conclusions de l’étude Les réalisatrices du petit écran, qui sortait lundi, en se collant à la Journée mondiale de la télévision. Mise sur pied par le Comité équité de l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec, elle a été pilotée par la réalisatrice Marie-Pascale Laurencelle et menée par la recherchiste Anne Migner-Laurin sous la direction d’Anouk Bélanger du département de sociologie de l’UQAM. Plus d’une centaine de réalisateurs et réalisatrices de télévision y ont collaboré.


Plus ça change, plus c’est pareil… ou pire. Compressions budgétaires et précarisation du travail accroîtraient le repli vers les stéréotypes, sans prise de risque, avec les femmes reléguées aux émissions sur la santé, la famille, la jeunesse, la mode. Les réalisateurs reçoivent la part du lion : séries de fiction et grands événements, plus prestigieux et drainant davantage de spectateurs. Les 48 émissions les plus regardées entre 2007 et 2010 avaient à leur gouvernail 81 % de réalisateurs, 19 % de réalisations mixtes et absence totale de réalisations strictement féminines.


Si les femmes sont un peu plus représentées que les hommes sur les bancs scolaires des institutions offrant des formations en télévision, dès l’entrée en carrière, leur nombre s’amenuise. En ce qui a trait aux demandes de subventions fédérales, entre 2002 à 2010, les réalisatrices travaillaient sur le quart des projets financés, mais ne touchaient que le dixième de l’enveloppe budgétaire.


Trois fois plus d’hommes que de femmes couvrent le secteur des variétés (37 % contre 12 %) et deux fois plus celui des dramatiques (19 % contre 9 %). Un comble est atteint en publicité, fief masculin par excellence, stagnant depuis 20 ans autour d’un maigre 2 % dans leur cour. Deux fois plus de réalisateurs que de réalisatrices gagnent 80 000 $ et plus.


Les raisons sont multiples. À côté du problème de l’absence de modèles féminins, la puissance du boy’s club suscite les exclusions. Le manque de confiance en elles se double du besoin d’être deux fois meilleures que leurs homologues masculins pour se voir reconnues.


De nouveaux écueils s’ajoutent. En un monde en mutation, les femmes sont encore considérées comme empotées côté technique, même si ces préjugés sont dépassés.


« Dans une société qui se veut égalitaire comme la nôtre, il est inconcevable en 2012 de trouver des chasses gardées masculines. Il y a beaucoup de femmes en télévision à des postes de gestion ou de recherche. Au niveau de la réalisation, elles sont cantonnées dans des genres, déclare Marie-Pascale Laurencelle. Ça prend une prise de conscience collective du phénomène, et nous ferons des démarches auprès des diffuseurs, des paliers gouvernementaux en matière culturelle, et du Fonds des médias. On vise l’approche suédoise et finlandaise : 40 % femmes pour 60 % hommes ; des quotas, mais non coercitifs. »

6 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 20 novembre 2012 08 h 11

    La compétence d'abord.

    J'espère un jour, voir dans mon pays , que des grandes dames et de grands hommes, quelles que soient les fonctions occupées dans cette société, sans égard à leur sexe. Je vois des femmes remarquables dans l'éducation, dans la santé, dans les cours de justice , dans les affaires et bien sûr, dans toutes les sphères de la culture. Au théâtre, à la télévision, dans les salons du livre , on voit beaucoup de femmes talentueuses. Pourquoi faut-il toujours nous ramener à des comparaisons chiffrées, hommes ou femmes, quand il s'agît de parler de personnes compétentes dans quelque domaine que ce soit dans notre société. A travail égal, salaire égal et compétence égale!

    • Zahra Badaroudine - Inscrite 20 novembre 2012 09 h 25

      Justement, les boy's club, les préjugés et l'absence de modèles féminins fait en sorte que la compétence et le travail égal ne sont pas reconnus également. Les hommes, par le fait d'être de sexe masculin, ont des entrées au boy's club, on suppose qu'ils sont plus compétents (à même niveau d'expérience et d'expertise que les femmes), plus susceptibles de proposer des projets rentables, etc. Pourquoi faut-il que les hommes se braquent dès qu'on parle de quotas, alors que les quotas et la discrimination positive ne font qu'équilibrer les rapports de force en jeu dans l'industrie afin que les femmes aient une chance égale à celle des hommes?

    • Richard Boudreau - Abonné 20 novembre 2012 09 h 58

      Dans mon monde à moi, les femmes ont autant de chances d'obtenir un poste de commande. Les auteures de l'étude font l'hypothèse de l'effet "boy's club" qui favorise l'ascension des hommes aux postes de commande. Il faudrait le documenter car lorsque je suis devant mon petit écran, je n'ai vraiment pas l'impression d'être devant une télévision réservée aux hommes. Et j'en suis fort heureux.
      Se peut-il que les femmes compétentes sont là où elles veulent être? pour notre plus grand bonheur et le leur?

  • Gilles Delisle - Abonné 20 novembre 2012 12 h 22

    Vous faites erreur Mme Badaroudine!

    Le Québéc de 2012 n'est pas un pays arabe ou juif, où les femmes sont traitées comme des êtres de seconde classe. Le Québec est une des sociétés les plus avancées au monde en ce qui a trait à l'égalité des chances entre hommes et femmes. Equilibrer les rapports de force par la discrimination positive était nécessaire dans les années 70 et 80. Aujourd'hui les femmes surpassent les hommes dans plusieurs champs d'activités, en terme de compétence. Il va falloir un jour, qu'on arrête de regarder les quotas et discriminer les gens selon leurs compétences. Alors ce pays, à ce moment-là, aura fait un grand pas en avant!

  • Frédéric Chiasson - Inscrit 20 novembre 2012 13 h 55

    Pub misandre faite par des hommes!? Eh ben...

    Eh ben, on aura tout lu! «Un comble est atteint en publicité, fief masculin par excellence, stagnant depuis 20 ans autour d’un maigre 2 % dans leur cour.»

    Cela veut dire que toutes les pubs où les hommes ont l'air crétins (soit la grande majorité des pubs québécoises!) ont été presque exclusivement conçues par des hommes? Wow, bonjour l'estime de soi des publicitaires!

  • Guillaume Martel Lasalle - Inscrit 20 novembre 2012 16 h 45

    Monsieur Delisle s'égare

    Le discours de la compétence qui crée la job flirt avec le postulat libéral de l'autorégulation des marchés. La théorie de l'offre et la demande traduit bien votre proposition : « s'il y avait de l'offre de compétence de la part des femmes, elles occuperaient leur part du marché du travail ». Il convient de rectifier la prémisse d'un point de vue critique afin de ne pas se faire apôtre des lieux communs.

    Dans tout système de domination il y a des facteurs déterminants, qui défavorise d'emblée la classe dominée. Autant le capitalisme, que patriarcat, que le colonialisme sont tributaires de ces règles. Il serait étonnant que les femmes se puissent affranchir de plusieurs milliers d'années d'inféodation par le simple jeu de la compétence. Même l'équité salariale est encore un enjeu de lutte pour la femme. Que dire des secteurs traditionnellement occupés par des hommes? Comme pour la protection du français et du filet social, la libération de la femme n'est jamais gagnée. Nous vivons dans un monde toujours très androcentriste; le Québec que vous dites avancé importe tous ces symboles de la culture sexiste, les consomme et les propage. Ce n'est là qu'un élément de reconduite de cette oppression multimillénaire. Nous sommes dans l'histoire et l'histoire est l'histoire des hommes de pouvoir. Aucun « laisser faire » économique ne sera en mesure de donner la véritable mesure du talent de quiconque.

    Une question pour finir : croyez-vous réellement que l'industrie culturelle québécoise engage des créateurs pour leur talent?