Margie Gillis, philosophe danseuse

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La danseuse étoile porte une vision que ne renieraient pas les penseuses ancestrales. Celle d’une puissance féminine, d’un pouvoir matriarcal à recouvrer, de liens entre la nature, le corps, le physique, la physique, le spirituel, la vision créatrice, la guérison, et le changement, peut-être plus nécessaire, pour l’avenir de la planète, aujourd’hui que jamais.

Peut-être faut-il réintroduire le terme « philosophesse », à l’ancienne, pour parler de Margie Gillis. Car la danseuse étoile, essentiellement connue pour ses solos poreux d’émotions qui ont contribué à faire exploser la danse contemporaine d’ici sur les scènes du monde, porte une vision que ne renieraient pas les penseuses ancestrales. Celle d’une puissance féminine, d’un pouvoir matriarcal à recouvrer, de liens entre la nature, le corps, le physique, la physique, le spirituel, la vision créatrice, la guérison et le changement, peut-être plus nécessaire pour l’avenir de la planète aujourd’hui que jamais. Pour fêter ses 45 ans en danse, Margie Gillis revient en création, avec Hildegarde de Bingen comme égérie. Rencontre.

Abbesse du XIIe siècle, Hildegarde de Bingen était aussi musicienne, écrivaine, médecin — guérisseuse et voyante —, théologienne. Viriditas est un mot latin qui revient dans ses écrits. En français, « viridité » désignait auparavant l’état, la qualité de ce qui est vert, ou la couleur même — et, chez Bingen, aussi l’idée de la sève, de la vitalité spirituelle et physique, de la joie. « C’est elle qui, par ce mot, a cherché à décrire le verdissement de l’âme [“the greening of the soul”], à dire que la nature et la spiritualité sont complètement entrelacées ; que les choses bêtes et diaboliques sont sèches, que celles qui sont pures et inspirantes sont mouillées et vivantes », vulgarise Margie Gillis, tout en inondant une soupe Pho, choisie pour noyer un rhume, d’une impressionnante quantité de décongestionnante sauce sriracha.

Gillis s’est beaucoup inspirée du discernement et de l’intelligence particulière d’Hildegarde de Bingen. « Ce qu’il manque pour les femmes en ce moment de l’histoire, c’est de faire avancer notre “discernement”. J’aime ce mot. Je pense que le mot “critique” ne va pas bien avec la compassion ; mais que “discernement” peut y vivre conjointement très fortement, très clairement. » Une approche féministe ? « Oui. Pour être humaniste, il faut être féministe. »

Nature, culture, urbanité

Ce mot, viriditas, aura donc inspiré chacun des trois solos qui composent la pièce — un pour Gillis, un pour Troy Ogilvie, un pour Paola Styron. « Toute ma vie, je suis retournée régulièrement dans la nature pour danser, parfois en me faisant filmer, parfois non, parfois seule, parfois avec Paola. Il y a trois films courts de nous dansant dans la nature. Et puis trois danses où l’on danse avec des vidéos de la nature. On veut être vivant dans le théâtre. En société, en ville, on est un peu loin de la nature. Ce n’est pas nécessaire de faire un retour à la nature. Il faut aller plus loin, trouver des solutions, des manières d’être et de faire recyclables, renouvelables, retrouver l’importance de la nature pour nous, en nous. Comme des fenêtres sur ce qui est à l’intérieur de nous — le côté féminin, corporel, naturel, spirituel, l’idée de la sagesse expérientielle, cette idée féminine… »

Un angle écologique ? « Certainement. Comment peut-on, avec la distance qu’on a prise, reconnecter avec la nature, aller plus loin ? La nature doit peut-être nous dire adieu. Nous l’avons juste trop maganée [“we fucked her around”], et c’est ainsi. Nous sommes dans un patriarcat, et nous tentons de retrouver un équilibre afin de rester sur cette planète. Ce qui veut dire respecter la nature, les corps — qui sont part de la nature, notre nature profonde, notre nature spirituelle, nos sauvageries, nos mystères, nos dangers. Et accepter une certaine part d’inconfort, et que ce soit OK. Alors les choses vont commencer à changer. »

N’est-il pas trop tard ? « Nous avons besoin d’imaginer, et nous avons besoin ensuite d’incarner. Mais nous devons sentir d’abord, nous devons avoir d’abord une expérience, nos visions doivent émerger de l’âme — parce que si l’âme sait quelque chose, alors tu peux le faire », indique la danseuse, en connectant les idées de visions de Hildegarde de Bingen aux nécessaires visions artistiques.

Partage des avenirs

Des idées qui rappellent celles des grandes prêtresses païennes. « Mes groupes de Legacy [son projet de passation chorégraphique et de mentorat avec de jeunes danseurs] commencent à dire que je suis une philosophe-chorégraphe, une philosophe de danse, sourit-elle. Je vois la beauté des jeunes générations, de ceux qui se lèvent et se battent, alors oui, nous allons être OK. Je le crois. Les choses vont changer radicalement dans les prochains trois ou quatre ans. [Justin] Trudeau niaise ces temps-ci, il n’effectue pas assez de changements rapides, mais il est mieux que la plupart des politiciens. Et Montréal a toujours été a shit kicker. On est juste très en retard. »

Est-ce que Viriditas est un spectacle, alors, ou un acte d’un genre de magie blanche ? Margie Gillis hausse les épaules, sourire en coin. Silence. Est-ce qu’il y a même une différence entre un spectacle et la magie blanche ? Son sourire s’élargit. « Exactly. Je pense que nous sommes vivants, que si nous ouvrons nos coeurs et nos âmes à ce qui est sacré… Je crois très profondément ; j’aimerais être aussi grande que l’est mon sentiment de foi ; j’aimerais pouvoir changer davantage le monde. J’aime ce que je fais, je le fais du mieux que je peux, et durant les 45 ans de ma carrière à ce jour, j’ai pu provoquer des changements dans le paysage international de la danse, et j’ai contribué à ma manière à certains changements sociaux — je pense à la manière dont les femmes sont vues et perçues ; qu’elles n’ont plus désormais à apparaître fragiles et inefficaces, mais qu’elles peuvent maintenant être fragiles et très dangereuses, et très fortes, et très authentiques, et très sages, et capables d’utiliser leur douleur [“sorrow”] et d’agir avec et à travers cette douleur plutôt que de prétendre à une sage neutralité. »

« J’ai presque 65 ans. Je ne danse pas comme une jeune femme ; je ne suis pas une jeune femme. Je l’ai été, je l’ai fait. Beaucoup. It’s done. Je repense à ce que Leonard Cohen disait : “You don’t want to lie to the young.” Je sens que je vais être une artiste toute ma vie. Il n’y aura pas de retraite pour moi. Que je sois sur le stage ou en coulisses, dans la danse ou autour, que je danse au Centre Lincoln à New York ou en plein bois, je continue et je vais continuer à faire ce que j’ai fait. Je sais que certains vont me juger. And I’m good with that. »


Visionnez un extrait de Viriditas

 

Viriditas

De Margie Gillis. Avec Margie Gillis, Troy Ogilvie et Paola Styron. À l’Agora de la danse, du 14 au 17 février.