«Forces connexes»: les particules complémentaires

La grande sobriété de la scénographie met en valeur un intense travail acrobatique.
Photo: Frédéric Chais La grande sobriété de la scénographie met en valeur un intense travail acrobatique.

Puisant leurs sources d’inspiration dans des phénomènes scientifiques, les courtes pièces présentées dans Forces connexes à Tangente entrent dans une grande complémentarité. Si bien que l’une pourrait bien s’envisager comme la suite de l’autre, tant les deux pièces du programme double partagent des similitudes. Grâce à la force d’évocation de la synchronie et aux échanges énergétiques à l’oeuvre, elles font toutes deux germer des dynamiques de duo inédites et salutaires.

Decoherence, de la Torontoise Jessie Garon, est un duo masculin formellement prenant, où Jarret Siddall et Guillaume Biron calibrent leurs déplacements sur les trajectoires imprévisibles des atomes.

Avec leurs bottes Rangers aux pieds, les interprètes à l’allure sportive, tout de noir vêtus, se lancent dans des courses circulaires, en avant, à reculons, en miroir. Maîtrisant parfaitement l’art du déséquilibre, ils usent de leur pesanteur pour donner d’autant plus de résonance et d’ampleur aux impacts de leurs chutes sur le sol.

Dans cette partition de mouvement à la fois précise et aléatoire, le son des semelles qui couinent et claquent sur le plancher de bois apporte une intéressante densité sonore. En évitant pourtant de tomber dans la dynamique banale de l’affrontement viril, il ressort de la proposition l’image d’une arène où coexistent deux corps masculins aux trajectoires synergétiques.

Dans cet espace, ceux-ci apparaissent en adéquation, s’enchevêtrent, s’épaulent et se reposent l’un sur l’autre. La grande sobriété de la scénographie met en valeur un intense travail acrobatique reposant sur les allers-retours entre synchronie et désynchronie, les passages au sol ondulatoires et les portées spectaculaires et inattendues. Une physicalité qui fascine, bien qu’en contrepartie les projections et la conception sonore restent purement cosmétiques, sinon superflues, plutôt que d’être véritablement intégrées à la proposition.

Alchimie et fluidité

Bien que similaire dans la dynamique de mouvement proposée entre les interprètes, By The Skin of Your Teeth, du collectif [LE]CAP associé à Parts + Labours_Danse, pousse l’alchimie des éléments — son, lumière et danse — et la fluidité des gestes plus loin, tout en s’inspirant du phénomène des trous noirs. Soulignons ici le fin travail des lumières de Jon Cleveland, qui dynamise la proposition et amène une belle profondeur de champ avec l’ombre des interprètes projetée en fond de scène et l’apparition d’une sphère lumineuse.

La force de la proposition repose sur une dramaturgie des corps apportant une dimension humaine au formalisme en jeu. Le duo féminin s’ouvre sur le mouvement synchrone et parallèle d’un balancement des bras régulier comme le mouvement d’un pendule.

En pantalon de ski à bretelles, Anne-Flore De Rochambeau et Marine Rixhon exécutent une chorégraphie à la rythmique rigoureuse, rappelant par ses relais et ses contrepoids une montée en rappel. Trouvant appui l’une sur l’autre, les danseuses se tirent, se repoussent et se propulsent, puis amortissent leurs déséquilibres avec souplesse.

L’interaction est d’abord sensible, leur danse, très incarnée, et de la douceur se détache progressivement une courbe de violence. La pièce finit par évoquer l’instinct de survie de l’humain face à des situations extrêmes, alors que nous est partagée une réflexion sur les ascensions du mont Everest qui ont mal tourné en 1996. Difficile cependant, dans l’immédiat, de trouver un lien évident entre le phénomène des trous noirs et cette dernière réflexion sur la nature humaine.

Cela n’enlève rien au charme formel de la courte pièce, où brille la cohésion gestuelle des interprètes.

Forces connexes

«Decoherence»: Chorégraphie de Jessie Garon (Vazari Dance Projects) avec Jarrett Siddall et Guillaume Biron. «By the skin of your teeth»: Chorégraphie du Collectif (Le) Cap et Parts + Labour_Danse avec Anne-Flore De Rochambeau et Marine Rixhon.