«Siena»: Marcos Morau, danser, aujourd’hui, sous Titien

Dix danseurs en uniforme étrange composent et décomposent gestes et groupes sous le regard alangui d’une large, très large reproduction de «La Vénus d’Urbin», du Titien, une huile achevée en 1538.
Photo: Jesús Robisco Dix danseurs en uniforme étrange composent et décomposent gestes et groupes sous le regard alangui d’une large, très large reproduction de «La Vénus d’Urbin», du Titien, une huile achevée en 1538.

Marcos Morau, chorégraphe espagnol de l’heure, n’a pratiquement jamais dansé, sinon loin du regard des autres. Venu des beaux-arts, l’homme a tout de même étudié la chorégraphie, s’alliant en 2005 des danseurs et artistes de sa génération — « je suis vraiment un millénial » —, développant avec eux un vocabulaire, une codification propre, inspirée de la cartographie. En quelques années, les spectacles de sa compagnie, La Véronal, se sont hissés sur plusieurs scènes contemporaines importantes d’Occident. Danse Danse invite cette compagnie pour la première fois à Montréal, avec Siena (Sienne, comme la ville toscane), une oeuvre qui questionne la vision du corps et de l’art, entre la Renaissance et aujourd’hui.

Dix danseurs en uniforme étrange — équipe sportive ? tenue d’escrime ? — composent et décomposent gestes et groupes sous le regard alangui d’une large, très large reproduction de La Vénus d’Urbin, du Titien, une huile achevée en 1538. « Je me souviens que, pendant mes études en arts, j’étais très curieux de la Renaissance, de toute cette période », explique Marcos Morau en entrevue téléphonique, en anglais, alors que Le Devoir l’attrape à la veille de son voyage vers le Canada. « À cause de l’humanisme, ce mouvement, qui m’est très important ; à cause des peintures de cette époque, où les corps deviennent vraiment un sujet de plus grande importance. » Ce qui est logique, poursuit-il, en cette ère où l’on pose l’humain au centre du monde, là où on voyait auparavant Dieu.

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« Où est l’humain, maintenant, de nos jours ? s’interroge Morau. J’ai voulu tenter un voyage, de la Renaissance à aujourd’hui, en utilisant l’art, l’histoire de l’art, le sport, le corps — le corps comme boîte, comme contenant, le corps à travers ces siècles-là… pour aboutir à Siena. »

Un voyage dans le temps, mais toujours lié au présent. « Je pense que l’art d’aujourd’hui doit parler des problèmes d’aujourd’hui, dans le langage d’aujourd’hui. La façon dont je me tiens face au monde est aussi la façon dont je me tiens devant mon art. J’utilise la danse, l’image, la musique, tout ; mais je suis un millénial, un gars du XXIe siècle. C’est peut-être pourquoi mes formes, mes couleurs, mes relations avec les danseurs, les relations des danseurs entre eux sont très froides. On se retrouve devant une oeuvre chaleureuse par sa plasticité, par une certaine beauté ; mais les formes, le cadre sont très froids, très modernes. On pourrait même dire très gris, en quelque sorte », estime le chorégraphe.

Le code gestuel qu’il applique en studio — il l’a nommé Kova — y contribue, permettant de « créer une logique interne de mouvement, en mettant le coude et le poignet en relation pour le danseur, par exemple, tout en composant une impression de mouvement illogique à celui qui regarde. J’aime ça. On continue à développer ce type de gestuelle ». Siena a aussi été présenté en musée, les scènes étant alors présentées en diverses salles. Car le chorégraphe ne se gêne pas pour moduler sa pièce selon les contextes, les lieux de présentation.

Compas, machine, pensée

Celui qui a commencé à danser à 18 ans a, depuis ce moment, toujours préféré danser seul. « Je n’aimais pas danser devant les autres, je n’aimais pas les échauffements, je n’aimais pas être sur scène. J’aimais seulement créer des mouvements ; comme outils, méthodes d’expression. Je sentais que je pouvais beaucoup découvrir ; mais je me disais que je ne pouvais pas vivre de ça. Dix ans plus tard, voilà que j’ai une compagnie, que je crée pour d’autres, que je tourne mes pièces partout dans le monde ! Ça me semble fou ! » s’émeut-il.

La façon dont je me tiens face au monde est aussi la façon dont je me tiens devant mon art. J’utilise la danse, l’image, la musique, tout ; mais je suis un millénial, un gars du XXIe siècle. C’est peut-être pourquoi mes formes, mes couleurs, mes relations avec les danseurs, les relations des danseurs entre eux sont très froides.

Une situation qui le porte à créer encore plus pour d’autres, à rencontrer des corps divers, des artistes de multiples disciplines. Marcos Morau se prépare ainsi à composer son premier ballet, sa propre version d’un classique, au titre encore confidentiel, pour le Royal Danish Ballet de Copenhague, tout en travaillant sa prochaine pièce, Passionara, sur les passions humaines, pour l’été prochain. Il a chorégraphié en 2015 un des trois tableaux du Triptyque, où Les 7 doigts de la main offraient leur cirque à des signatures autres, dont celles de Marie Chouinard et Victor Quijada (RUBBERBANDance Group). « Follement éclatée, la proposition […], écrite au quart de tour, rejoint l’univers déjanté propre aux 7 doigts de la main et exploite à merveille cette tension entre gravité et apesanteur, dans une série de tableaux aussi beaux qu’insolites. Cirque et danse se fondent et se confondent, au point où, à certains moments, le public, trompé, ne peut plus distinguer qui, du danseur ou de l’acrobate, mène le bal », en disait alors notre critique, Isabelle Paré.

« J’aime beaucoup, beaucoup me retrouver devant différents types d’artistes, explique Morau. J’apprends alors constamment. Le danseur va me proposer autre chose que le circassien ; comme si c’était des compas différents, des machines, des pensées différentes. »

Siena

Une chorégraphie pour dix danseurs de Marcos Morau / La Véronal. À Ottawa, au Centre national des arts, le 3 février ; à Montréal, présenté par Danse Danse à la Place des Arts, du 8 au 10 février.