«Résistances plurielles»: joyeuse mutinerie

Mélanie Demers, avec sa robe glamour de bâche plastique, ses verres fumés et ses chaînes lamées en «jewels bling bling» autour du cou
Photo: Marie Claire Denis Mélanie Demers, avec sa robe glamour de bâche plastique, ses verres fumés et ses chaînes lamées en «jewels bling bling» autour du cou

Traînent, dans les connotations du mot « résistance », des idées d’opposition, de militantisme, quasi de révolution. Pourtant, les trois oeuvres indépendantes qui composent le programme Résistances plurielles de l’Agora de la danse proposent plutôt comme mutinerie un grand fou rire interminable (Icône pop), une réunion autour d’un feu de camp (Instant Community) ou la recherche de l’optimisme dans le travail d’endurance (Recurrent Measures). Des réponses inusitées, mais très juste en réplique à certains climats et cynisme sociaux. De joyeuses résistances, quoi.

Si le laboratoire de Peter Quanz Instant Community a bien besoin d’être peaufiné, malgré des moments brillants, enfin ! Voilà une chorégraphie qui intègre les prothèses constantes que nous sont devenus téléphones portables et tablettes ! L’absence de ces outils, maintenant essentiels, en chorégraphie contemporaine devenait gênante. Quanz ne les utilise ici que comme écrans, caméras ou lumières, sans interactions avec les appareils du public ; mais ses quatre danseurs, ici aussi techniciens que machinistes, s’en servent pour déformer les corps (très amusant, réussi dans le cabotinage), ajouter des perspectives, créer de l’ambiance. La mise en espace échoue toutefois ; l’invitation lancée au public manque de clarté (peut-on démarrer les vidéos ? se glisser dans le cadre d’une image ? tester nous aussi le mur ?), car le spectateur oscille entre de clairs appels aux déplacements et des moments où il sent qu’il se retrouve dans le chemin, littéralement dans les jambes — ou dans le filage. Une simple programmation ajoutant des instructions sur les petits écrans réglerait une part de cette gêne. D’autant que les sous-groupes qui se créent lorsque les spectateurs se perdent dans les tablettes composent un espace et des rencontres très intéressants, sous-exploités face à leur potentiel, sauf dans la conviviale fin, surlignée, séduisante à force de sel et de sucre (miam, des chips), mais voulue telle, très sympathique, décorsettante. À polir, et intéressant.

Recurrent Measures, de Georges Stamos, soulève des questions vives et riches, sans toutefois encore y répondre. Les danseurs, juchés essentiellement contre deux des quatre murs d’un espace ouvert où poufs, tabourets et sol accueillent les spectateurs, sont des rondelles tournantes. Ils exécutent des demi-tours et tours à l’unisson, systématiquement, avec une machinale précision. Des mouvements minimaux percent ça là, comme quelques traversées qui cherchent à créer des courants au coeur de l’espace, là où tendent à s’ancrer les spectateurs. Le travail est infiniment plus vibratoire que gestuel. Stamos annonce d’entrée de jeu qu’il cherche l’optimisme dans l’endurance, dans la continuité à long terme. Un rapport un peu engoncé des danseurs à l’espace (la salle orange du Wilder a ce défaut d’être très sérieuse) et à leur posture (pour contrer l’étourdissement ?) rend la lecture de leur intention difficile. Mais la remise en question de la spatialité théâtrale traditionnelle est audacieuse. Sans reproduire la frontalité des énergies du théâtre à l’italienne ni la giration de l’arène de cirque, au contraire les sept danseurs activent les pourtours de la salle, l’autour des spectateurs, et ce, avec très peu de déplacement, mais en démarrant plusieurs petites spirales le long des murs. Étrangement, se crée un effet d’inertie au centre de la pièce, où s’agglutine l’essentiel des spectateurs, plutôt que l’élévation légère qui pourrait s’ensuivre. Une autre question intéressante : devant cette distribution parfaite en matière de diversité (genre, identité sexuelle, diversité, souffrant à peine de jeunisme), on ne se réjouit que quelques minutes, avant de se demander pourquoi alors une telle uniformité des corps, une vision même de la beauté ? Est-ce parce que l’inclusion est un acte qui ne se termine jamais ?

Le (faux) solo de Mélanie Demers est la pièce la plus polie de cette soirée — la plus courte, aussi —, et arrive rodé par des représentations à l’étranger. En superstar des friperies Renaissance, avec sa robe glamour de bâche plastique, ses verres fumés et ses chaînes lamées en jewels bling bling autour du cou, Demers y va de voix, corps, spoken word, gestuelle qui ne cherche qu’à émerger (à la Animal triste). Elle liste, les incarnant plus que les dénonçant, les stéréotypes féminins manichéens issus de la religion catholique — mère et pute — ; elle reprend des clichés associés à la négritude. Le choix de dosage, entre la très efficace assurance de stand-up de Demers et le plus balbutiant désir de quitter tout effet scénique, n’est pas toujours juste, se cherche. Le choix du lieu — un parking, et là, comme par la voix et le travail décalé sur la féminité, on ne peut que repenser à Radio Vinci Park, de François Chaignaud et Théo Mercier —, le travail du son — incluant l’écho, le ruissellement de vraies gouttes d’eau et quelques moteurs qui démarrent — et surtout le grand, long, long rire — mais pourquoi n’utilise-t-on pas plus souvent le rire, ce matériau physique si marqué, en danse ? — rendent l’expérience marquante.

Ces trois résistances, aussi différentes soient-elles dans leurs visions, remettent en question, chacune à sa manière, la mise en public et la mise en espace traditionnelle en théâtre. Je ne crois pas que ce soit anodin.

Résistances plurielles, programme triple de l’Agora de la danse

Icône pop
De et avec Mélanie Demers et Mykalle Bielinsky.

Instant Community
De Peter Quanz, avec Sylvain Lafortune, Brice Noeser, Peter Troszmer et Bernard Martin.

Recurrent Measures
De et avec Georges Stamos, et Stacey Désilier, Elinor Fueter, Geronimo Inutiq, Jean-Benoit Labrecque, Chi Long, Mark Sawh Medrano.

À l’espace Danse du Wilder, jusqu’au 27 janvier.