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    Critique danse

    «Ruminant ruminant»: le labo de langue des professeurs crackpots

    1 décembre 2017 |Catherine Lalonde | Danse
    La force de la pièce est dans la capacité de ses interprètes à surfer d’une posture de danseur à l’autre, d’une intention à l’autre.
    Photo: Sonya Stefan La force de la pièce est dans la capacité de ses interprètes à surfer d’une posture de danseur à l’autre, d’une intention à l’autre.

    C’est à un laboratoire déjanté que nous convient Brice Noeser et sa comparse Karina Iraola dans Ruminant ruminant. Une exploration où le duo frotte, frictionne et scinde langues (français, anglais, espagnol, allemand, etc.) et langages (parlé, chanté, dansé, physique, écrit, lu, scénique) sur le silex des sens et signifiants. En résultent des étincelles absurdes, brillantes, très postmodernes par leur ironie.

     

    Il peut y avoir des avantages à avoir, comme critique, raté une pièce lors de ses balbutiements. Ruminant Ruminant a fait ses dents au OFFTA 2016 et arrive bien plantée dans une version de 50 minutes au théâtre La Chapelle. Sur une scène qui dévoile (presque, car faussement) tous ses artifices, dans une posture d’abord neutre-glaciale, puis pince-sans-rire, puis carrément bon enfant, Noeser et Iraola présentent, sautant de rupture en rupture, une série de saynètes. Autant de jeux ou d’études sur les rapports entre langage et signifiant. Lypsynch de gestes, de talons hauts, ou sur Sissi impératrice ; dialogues récités tout en effectuant des calculs mentaux à quatre étapes ; chansons pop décomposées ; écriture ; lecture de panneaux ; petite gestuelle communicationnelle ; beaucoup passent entre les mains et les bouches de ces professeurs indéniablement crackpots. Si la pièce parle des déraillements possibles entre langue et sens, elle s’attarde surtout à ce qui peut émerger des interstices lors de ces dérapages. S’ajoutent, en sous-thèmes, une réflexion à la fois ironique et admirative sur le discours des artistes sur leur art ; une touche d’interrogation sur le poids des genres (et on doit souligner, lors du changement final de costumes, l’absolue nécessité, pour compléter le transfert, d’associer les bas collants à la robe…), sur les produits de la culture pop, et, forcément, puisque c’est là aussi un langage, sur ce qu’est le travail de représentation et sur les rapports des actants avec le public. Les deux interprètes naviguent dans un continuum qu’ils créent eux-mêmes, d’abord dans un espace faussement ouvert (lumière sur la salle mais quatrième mur étanche) et dans un rapport de représentation plus figé, avant de renverser les données, jusqu’à renverser la perception de la scène et à faire chavirer, par la perception, le mur du fond.

     

    Si on voulait gratter, on pourrait nommer, comme bémol, le fait que les grands moments d’incarnation dansée de Noeser conservent une touche ironique, qui gagnerait ne serait-ce que quelques secondes à s’effacer ; et que ceux d’Iraola ont tendance à s’intérioriser. La force de la pièce est justement dans la capacité de ses interprètes à surfer d’une posture de danseur à l’autre, d’une intention à l’autre. On pourrait aussi se demander pourquoi on explore certains attributs stéréotypés comme féminins (les talons, les cheveux, la robe) et pas les masculins. Mais ce serait vraiment pour chercher des poux, car Ruminant ruminant est une pièce chercheuse et cherchante, cohérente dans son propre délire, libre, sérieuse dans sa manière, folle dans le rendu. Chapeau.

    Ruminant ruminant
    De et avec Brice Noeser, avec Karina Iraola. À La Chapelle scènes contemporaines, jusqu’au 5 décembre.












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